Les quarante ans au désert
Après l’année passée au pied du Sinaï, la nuée s’élève et donne le signal du départ : Israël se met en route vers la terre promise. Le voyage devait être court ; il durera quarante ans. Le livre des Nombres raconte ces années d’errance, où le désert met à l’épreuve le cœur du peuple. À chaque étape, la même tentation revient : douter de Dieu, regretter l’Égypte, se révolter contre Moïse. Et à chaque fois, Dieu juge sans cesser de nourrir et de conduire, jusqu’à ce qu’une génération nouvelle soit prête à entrer.
Le camp ordonné et la bénédiction
Avant de quitter le Sinaï, le peuple est compté et disposé en bon ordre autour de la Demeure, chaque tribu à sa place, les lévites au service du sanctuaire. Dieu donne deux trompettes d’argent pour rassembler l’assemblée et lever le camp : « Fais-toi deux trompettes d’argent ; elles te serviront pour la convocation de l’assemblée et pour la levée des camps. » Nombres 10:2. Il confie aussi aux prêtres une bénédiction à prononcer sur le peuple : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse luire sa face sur toi, et qu’il t’accorde sa grâce ! Que le Seigneur lève sa face vers toi, et qu’il te donne la paix ! » Nombres 6:24-26. Dieu attache à ces mots une promesse : « C’est ainsi qu’ils mettront mon nom sur les enfants d’Israël, et je les bénirai. » Nombres 6:27. Mettre le Nom de Dieu sur le peuple, c’est le marquer comme sien et le placer sous sa garde ; la bénédiction du prêtre porte fruit parce que Dieu lui-même bénit. À ceux qui veulent s’attacher à Dieu plus étroitement, la Loi ouvre encore le vœu de naziréat. Le mot hébreu rendu par « naziréen », nazir (נָזִיר), signifie « mis à part », « consacré » : pour un temps fixé, l’homme se donne tout entier à Dieu, retranché des usages ordinaires. Il s’abstient de vin et de tout produit de la vigne, et porte sur lui un signe visible de son vœu : « Le rasoir ne passera point sur sa tête... il sera saint, laissant croître librement ses cheveux. » Nombres 6:5. Ce vœu, Samson, Samuel et Jean Baptiste le porteront plus tard.
Les murmures et la contestation
À peine en marche, le peuple recommence à murmurer. Le premier de ces murmures est aussitôt puni : « Le feu du Seigneur s’alluma contre eux et il dévorait à l’extrémité du camp. » Nombres 11:1. Le peuple appelle Moïse, dont la prière arrête le fléau, et l’on nomme ce lieu Thabéera, du feu qui s’y était allumé. La plainte renaît bientôt, cette fois pour la nourriture. La manne, ce pain du ciel qui le nourrit chaque jour, lui pèse ; il regrette la nourriture variée de l’Égypte, oubliant la servitude qu’il y subissait : « Il nous souvient des poissons que nous mangions pour rien en Égypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail. Maintenant notre âme est desséchée ; nos yeux ne voient que de la manne. » Nombres 11:5-6. Ils réclament de la viande, et Dieu leur en envoie à profusion : un vent amène des cailles en si grand nombre qu’elles couvrent le sol sur près de deux coudées de haut (environ un mètre), à une journée de marche tout autour du camp. La manne suivait pourtant une autre règle. Dieu n’en donnait que pour le jour, et chacun s’en remettait à lui pour le lendemain : « Que chacun en ramasse ce qu’il faut pour sa nourriture, un gomor par tête. » Exode 16:16. Mais cette fois ils se jettent sur les cailles et ramassent un jour entier, toute la nuit et le lendemain encore ; le moins avide en recueille dix gomors (plus de vingt litres), dix fois la part d’un jour, et tous les étendent autour du camp pour les garder. Cette avidité, qui méprise le pain du ciel et regrette l’Égypte, leur attire un châtiment : « La chair était encore entre leurs dents, que la colère du Seigneur s’enflamma contre le peuple, et le Seigneur frappa le peuple d’une très grande plaie. » Nombres 11:33. On nomma ce lieu Qibroth-Hattaava, les Sépulcres de la convoitise, car on y enterra ceux que le désir avait consumés.
La contestation gagne jusqu’aux proches de Moïse. Miryam, sa sœur aînée, et Aaron, son frère, lui reprochent sa place unique et se prétendent ses égaux dans la parole de Dieu. Or Moïse est l’homme le plus doux de la terre : « Moïse était un homme fort doux, plus qu’aucun homme qui fût sur la face de la terre. » Nombres 12:3. Et c’est Dieu lui-même qui le défend, car il ne parle à aucun prophète comme à lui : « Je lui parle bouche à bouche, en me faisant voir, et non par énigmes ; pourquoi donc n’avez-vous pas craint de parler contre mon serviteur Moïse ? » Nombres 12:8. Miryam est aussitôt frappée de lèpre, puis guérie à la prière de Moïse, qui intercède pour celle qui l’avait attaqué. Sa douceur répond à l’orgueil par le pardon.
Les soixante-dix anciens et l’Esprit
Sous le poids des plaintes, Moïse se sent écrasé de porter seul ce peuple. Dieu répond en lui donnant des compagnons : « Je prendrai de l’esprit qui est sur toi et je le mettrai sur eux, afin qu’ils portent avec toi la charge du peuple, et tu ne la porteras plus toi seul. » Nombres 11:17. Soixante-dix anciens sont réunis, et quand l’Esprit repose sur eux, ils se mettent à prophétiser. Deux d’entre eux, restés dans le camp, prophétisent aussi ; on veut les faire taire, mais Moïse, loin de défendre son privilège, s’en réjouit : « Plût à Dieu que tout le peuple du Seigneur fût prophète, et que le Seigneur mît son esprit sur eux ! » Nombres 11:29. Ce souhait dépasse son temps : il annonce le jour où l’Esprit de Dieu sera répandu sur tous, que l’Église reconnaîtra à la Pentecôte.
Le refus d’entrer
Israël parvient enfin aux portes de la terre promise. Moïse envoie douze hommes l’explorer. Ils en reviennent émerveillés par sa richesse, mais dix d’entre eux répandent la peur : le pays est tenu par des hommes redoutables, des cités fortifiées, des géants devant qui ils se sentent comme des sauterelles : « Nous étions à nos yeux et aux leurs comme des sauterelles. » Nombres 13:33. Le peuple cède au découragement et refuse d’entrer ; il va jusqu’à vouloir se donner un chef pour retourner en Égypte : « Ne vaut-il pas mieux pour nous retourner en Égypte ? » Nombres 14:3. Seuls Caleb et Josué gardent confiance, sûrs que Dieu donnera le pays comme il l’a promis. Ce refus est la faute décisive : après avoir vu tant de prodiges, le peuple doute encore que Dieu puisse tenir parole. Le jugement tombe, une année pour chacun des quarante jours de l’exploration : « Autant de jours, autant d’années, vous porterez vos iniquités quarante années. » Nombres 14:34. Les quarante ans d’errance commencent là.
La révolte de Coré
Au désert, l’autorité de Moïse et le sacerdoce d’Aaron sont contestés encore. Coré, un lévite, entraîne derrière lui des chefs du peuple et défie les deux frères, prétendant que tous sont également saints et que nul n’a le droit de s’élever au-dessus des autres : « Toute l’assemblée, tous sont saints, et le Seigneur est au milieu d’eux. Pourquoi vous élevez-vous au-dessus de l’assemblée du Seigneur ? » Nombres 16:3. Le jugement de Dieu est immédiat : la terre s’ouvre et engloutit les révoltés : « La terre ouvrit sa bouche et les engloutit, eux et leurs familles. » Nombres 16:32. Pour mettre fin à toute contestation, Dieu donne un signe : on dépose dans le sanctuaire le bâton de chaque tribu, et seul celui d’Aaron, le lendemain, a fleuri et porté des amandes mûres : « La verge d’Aaron avait fleuri : il y avait poussé des boutons, éclos des fleurs et mûri des amandes. » Nombres 17:23. Dieu seul appelle au sacerdoce, et il le confirme par la vie jaillie d’un bois mort.
La génisse rousse
Au désert, le contact d’un mort rend impur et écarte du sanctuaire. Dieu donne un rite pour ôter cette souillure. On choisit une vache rousse, sans tache et qui n’a jamais porté le joug, on l’immole et on la brûle tout entière : « Un homme pur recueillera la cendre de la vache et la déposera hors du camp, dans un lieu pur ; on la conservera pour l’assemblée des enfants d’Israël, en vue de l’eau qui ôte la souillure. » Nombres 19:9. Aspergé de cette eau, celui qu’avait souillé la mort redevient pur et peut reparaître devant Dieu. Ce rite dit déjà que la mort sépare de Dieu, et que s’en relever demande une purification venue de lui. La tradition y a vu une figure du sang du Christ, qui lave en profondeur ce que les rites anciens ne pouvaient qu’effleurer.
L’eau de Mériba et la faute de Moïse
Les années passent, et les murmures avec elles. À Mériba, le peuple manque d’eau et s’en prend de nouveau à Moïse. Dieu lui commande de parler au rocher pour qu’il donne ses eaux : « Vous parlerez au rocher en leur présence, afin qu’il donne ses eaux. » Nombres 20:8. Mais Moïse, à bout de patience, s’emporte contre le peuple et s’attribue le miracle, comme si l’eau venait de lui et d’Aaron, non de Dieu : « Écoutez donc, rebelles ! Vous ferons-nous sortir de l’eau de ce rocher ? » Nombres 20:10. Puis, au lieu de parler au rocher, il le frappe deux fois de son bâton. L’eau jaillit et le peuple boit ; mais Dieu reproche à Moïse et à Aaron de n’avoir pas eu pleine confiance en lui ni rendu gloire à sa sainteté devant le peuple, et leur annonce qu’ils n’entreront pas, eux non plus, dans la terre promise : « Parce que vous n’avez pas cru en moi, pour me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël, vous ne ferez point entrer cette assemblée dans le pays que je lui donne. » Nombres 20:12. Le défaut d’un instant ferme à Moïse la terre vers laquelle il a marché toute sa vie. C’est dans ces mêmes années que meurent Miryam, à Cadès, et Aaron, au sommet d’une montagne, son sacerdoce passant à son fils Éléazar. Les guides eux-mêmes s’en vont ; seule la promesse demeure.
Le serpent de bronze
Une dernière fois, le peuple se plaint du chemin et de la manne, et des serpents brûlants le mordent. Quand il revient à Dieu, le remède donné est étrange : Dieu commande à Moïse de dresser sur un poteau un serpent de bronze, image de la morsure même, et quiconque le regarde est guéri : « Fais-toi un serpent brûlant et place-le sur un poteau ; quiconque aura été mordu et le regardera, conservera la vie. » Nombres 21:8. Le salut passe par un regard levé vers le signe dressé en haut. Le Christ reprendra cette image pour annoncer sa croix (Jean 3:14), lui qui sera élevé de terre pour que tout homme qui le regarde ait la vie.
Les premières victoires
En marche vers la terre promise, Israël demande à traverser le pays d’Édom, le peuple frère descendu d’Ésaü, qui le lui refuse durement : « Tu ne passeras point chez moi, sinon je sortirai à ta rencontre avec l’épée. » Nombres 20:18. Israël contourne Édom plutôt que de combattre un frère. Mais d’autres rois lui barrent la route. Séhon, roi des Amorrhéens, refuse le passage et sort en guerre : « Israël le frappa du tranchant de l’épée, et se rendit maître de son pays depuis l’Arnon jusqu’au Jaboc. » Nombres 21:24. Puis Og, roi de Basan, s’avance à son tour avec toute son armée : « Ne le crains point, car je le livre entre tes mains, lui, tout son peuple et son pays. » Nombres 21:34. Ces deux victoires, à l’est du Jourdain, sont les prémices de l’héritage, la première terre que Dieu remet à son peuple. Le psaume les chantera en rappelant sa fidélité : « Séhon, roi des Amorrhéens, Og, roi de Basan, et tous les rois de Chanaan. Et il donna leur pays en héritage à Israël, son peuple. » Psaume 135:11-12.
Balaam et l’oracle malgré lui
Aux portes de Moab, le roi Balak prend peur devant ce peuple si nombreux qui campe à ses frontières. Trop faible pour le combattre, il envoie chercher Balaam, un devin renommé, pour qu’il vienne maudire Israël et lui ôter sa force. Sur la route, l’ange du Seigneur se tient en travers du chemin, l’épée nue, pour barrer le passage. Balaam ne le voit pas, mais son ânesse le voit et se détourne par trois fois ; par trois fois le devin la frappe pour la remettre dans la voie. Alors Dieu ouvre la bouche de la bête, qui demande des comptes à son maître : « Le Seigneur ouvrit la bouche de l’ânesse, et elle dit à Balaam : Que t’ai-je fait, que tu m’aies frappée ces trois fois ? » Nombres 22:28. Puis Dieu ouvre les yeux de Balaam, qui aperçoit enfin l’ange du Seigneur et se prosterne. Celui qu’on payait pour sa vision était plus aveugle que sa monture, et il apprend qu’il ne dira que ce que Dieu lui mettra dans la bouche.
Conduit par Balak sur les hauteurs d’où l’on domine le camp d’Israël, Balaam devait appeler la malédiction sur Israël ; mais c’est une bénédiction qui lui vient, car nul ne peut maudire qui Dieu bénit : « Comment maudirai-je quand Dieu ne maudit pas ? » Nombres 23:8. En vain le roi le mène d’un sommet à un autre et s’irrite de ne recevoir que des bénédictions ; le devin reste tenu par une contrainte plus forte que l’or promis : « Ne dois-je pas avoir soin de dire ce que le Seigneur met dans ma bouche ? » Nombres 23:12. Au terme, de la bouche de ce païen venu pour maudire, Dieu fait monter l’annonce d’un roi à venir : « Un astre sort de Jacob, un sceptre s’élève d’Israël. » Nombres 24:17. La tradition a reconnu dans cet astre la figure du Christ, le roi né d’Israël ; et à sa naissance, à Bethléem, des mages venus d’Orient virent son étoile et vinrent l’adorer (Matthieu 2:1-2). La malédiction se retourne en bénédiction, et la force de Dieu paraît jusque dans l’impuissance de qui voulait nuire à son peuple.
L’apostasie de Péor
Ce que Balaam n’avait pu obtenir par la malédiction, il l’obtient par la ruse. Sur son conseil, les filles de Moab entraînent les hommes d’Israël dans leur culte, et le peuple, qui avait tenu devant les armes, succombe à la séduction : il s’unit aux femmes étrangères et se prosterne devant leur dieu, Baal-Péor. La colère de Dieu s’enflamme contre Israël : « Il y en eut vingt-quatre mille qui moururent de la plaie. » Nombres 25:9. Au plus fort du fléau, un prêtre, Phinées, petit-fils d’Aaron, s’élève avec zèle contre le mal et l’arrête. Dieu reconnaît son zèle et y répond par une promesse : « Ce sera, pour lui et pour sa postérité après lui, l’alliance d’un sacerdoce perpétuel, parce qu’il a été jaloux pour son Dieu. » Nombres 25:13. L’ennemi qui ne pouvait maudire le peuple du dehors a failli le perdre du dedans : la séduction du cœur a fait ce que la malédiction n’avait pu faire.
Les dispositions pour la terre promise
À mesure que la génération nouvelle approche du pays, Dieu en règle d’avance le partage et la justice. Les filles de Salphaad, mort sans laisser de fils, demandent à recevoir la part de leur père. Dieu répond : « Les filles de Salphaad ont dit une chose juste. Tu leur donneras en héritage une propriété parmi les frères de leur père. » Nombres 27:7. Le droit d’hériter s’ouvre ainsi aux filles. Dieu établit aussi des villes de refuge pour celui qui a tué par mégarde : « Ces villes vous serviront de refuge contre le vengeur du sang, afin que le meurtrier ne soit pas mis à mort avant d’avoir comparu en jugement devant l’assemblée. » Nombres 35:12. Le sang versé par accident ne se paie pas comme le meurtre, et la communauté veille à distinguer l’un de l’autre. La Loi prépare ainsi un peuple où la terre se partage avec équité et où la justice protège jusqu’à celui qui a tué sans le vouloir.
Les quarante ans au désert sont un long temps d’épreuve, où le cœur du peuple se découvre. L’incrédulité ferme la terre promise à toute une génération, et Moïse lui-même n’y entrera pas. Mais à travers les révoltes, Dieu ne cesse de conduire, de nourrir et de pardonner, jusqu’à ce qu’une génération nouvelle se lève. Et déjà, dans la nuit du désert, brillent les signes de la grâce à venir : le serpent élevé qui guérit d’un regard, la bénédiction arrachée à un faux prophète, l’astre annoncé sur Jacob.