L’Ange du Seigneur
Une même figure traverse l’Ancien Testament, appelée « l’ange du Seigneur ». Le mot dit un envoyé, distinct du Dieu qui l’envoie ; et pourtant le texte lui donne le Nom de Dieu, ses paroles, ses actes et l’adoration qui ne reviennent qu’à Dieu seul. Dans le Dieu unique, cette figure laisse déjà voir une distinction, et la tradition la plus ancienne a reconnu dans cet Ange le Fils lui-même, le Verbe, avant qu’il prenne chair.
Un envoyé qui porte le Nom
Le mot rendu par « ange », hébreu malak (מַלְאָךְ) et grec angelos (ἄγγελος), désigne le messager : il nomme une fonction, l’envoi, non une nature, et l’Écriture l’applique même à un homme : Jean le Baptiste est appelé « ange », en grec comme en hébreu (Marc 1:2 ; Malachie 3:1). Ainsi « l’ange du Seigneur » est envoyé par le Seigneur, distinct de lui ; et pourtant cet envoyé agit comme Dieu en personne, en parlant à la première personne : il pardonne ou retient le pardon, il sauve, et il reçoit l’adoration due à Dieu seul. Surtout, il porte en lui le Nom même de Dieu, ces quatre lettres, YHWH (יהוה), qu’Israël n’osait prononcer : en lisant, il disait à leur place le mot hébreu rendu par « Seigneur », Adonaï (אֲדֹנָי). Annonçant cet Ange qui doit conduire son peuple à travers le désert, le Seigneur l’envoie comme un autre et avoue en même temps qu’il est plus qu’un autre. « écoute sa voix ; ne lui résiste pas, car il ne pardonnerait pas votre révolte : mon nom est en lui. » Exode 23:20-23 Porter le Nom de Dieu, c’est porter ce que Dieu est. Distinct du Seigneur qui l’envoie, il porte pourtant le Nom du Seigneur.
Agar au désert
La première fois, c’est « l’ange du Seigneur » qui trouve Agar en fuite au désert. Il lui annonce, en son propre nom, un fils et une descendance si nombreuse qu’on ne pourra la compter, ce que Dieu seul peut promettre et accomplir (Genèse 16:7-12). Et elle nomme celui qu’elle a rencontré : « Agar donna un nom au Seigneur qui lui avait parlé : « Tu es le Dieu qui me voit. » » Genèse 16:13-14 Le récit donne à la même personne deux noms : « l’ange du Seigneur » et « Dieu ».
L’échelle de Jacob
En fuite vers Laban, Jacob s’endort à Louz et voit en songe une échelle dressée de la terre au ciel, où les anges de Dieu montent et descendent. Une voix lui renouvelle alors la promesse des pères. « Au sommet se tenait le Seigneur, qui dit : « Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham, ton père, et le Dieu d’Isaac. » » Genèse 28:12-15 À son réveil, Jacob nomme le lieu Béthel, « maison de Dieu », porte du ciel, et dresse en stèle la pierre qu’il avait sous la tête, qu’il oint d’huile. Des années plus tard, au pays de Laban, c’est « l’ange de Dieu » qui lui parle en songe, et il se nomme du nom même du Dieu de cette vision. « Je suis le Dieu de Béthel, où tu as consacré une stèle et où tu m’as fait un vœu. » Genèse 31:11-13 L’envoyé qui parle à Jacob et le Seigneur qu’il avait vu au sommet de l’échelle sont un seul.
Le parcours de Jacob avec cet Ange va plus loin. Dieu lui-même le renvoie à Béthel avec cet ordre : « Élève un autel au Dieu qui t’est apparu lorsque tu fuyais ton frère Ésaü. » Genèse 35:1 Le culte revient donc à l’Ange qui lui était apparu. Et mourant, Jacob bénit les fils de Joseph : « Que le Dieu devant qui ont marché mes pères Abraham et Isaac … l’Ange qui m’a délivré de tout mal, bénisse ces enfants ! » Genèse 48:15-16 Il attend du Dieu de ses pères et de l’Ange une seule et même bénédiction : à ses yeux, ils sont un seul Dieu.
Jacob à Penuel
La nuit qui précède ses retrouvailles avec son frère, Jacob lutte jusqu’à l’aube avec un inconnu d’apparence humaine. Au matin, il nomme le lieu Penuel, « face de Dieu », pour avoir tenu Dieu devant lui. « j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve. » Genèse 32:25-31 Bien plus tard, Osée relit ce combat : « Il lutta avec l’ange et l’emporta… Le Seigneur, le Dieu de l’univers, le Seigneur est son nom. » Osée 12:4-6 Le prophète nomme l’adversaire de Jacob l’ange, et le Seigneur : un seul.
Le sacrifice d’Isaac
Quand Abraham lève le couteau sur son fils, c’est « l’ange du Seigneur » qui l’appelle du ciel et arrête sa main : un envoyé, distinct de celui au nom de qui il parle. Mais ses paroles sont celles de Dieu en personne : c’est à lui-même qu’Abraham n’a pas refusé son fils. « tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Genèse 22:11-12 Puis il jure par lui-même de bénir Abraham : or jurer par soi-même n’appartient qu’à Dieu (Genèse 22:15-18). « Lorsque Dieu fit la promesse à Abraham, comme il ne pouvait jurer par plus grand que lui, il jura par lui-même, en disant : « Oui, je te comblerai de bénédictions et je te multiplierai. » » Hébreux 6:13-14 L’envoyé parle, et c’est Dieu qui s’engage.
Le buisson ardent
À l’Horeb, le récit est précis : c’est « l’ange du Seigneur » qui se montre à Moïse dans le buisson qui brûle sans se consumer, et aussitôt c’est Dieu qui l’appelle du milieu du feu, lui ordonne d’ôter ses sandales car la terre est sainte, et se nomme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (Exode 3:1-6). Moïse se voile la face, n’osant regarder Dieu. Et quand il demande son Nom, la réponse dévoile l’être même de Dieu. « Je suis qui je suis. » Exode 3:13-15 Celui que le texte a d’abord appelé l’ange est celui-là même qui se nomme « Je suis » : l’envoyé et Dieu ne font qu’un, et pourtant le texte les distingue. Devant le Sanhédrin, Étienne reprend la scène du buisson : un ange paraît à Moïse, et c’est la voix du Seigneur qui se fait entendre, celle du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (Actes 7:30-32).
Le chef de l’armée du Seigneur
Aux portes de Jéricho, un homme paraît, l’épée nue à la main. À Josué qui demande de quel côté il se range, il répond qu’il est le chef de l’armée du Seigneur : il appartient au Seigneur, il est à son service, distinct de lui. Et pourtant il exige aussitôt de Josué le geste que Dieu avait demandé à Moïse devant le buisson, et Josué tombe la face contre terre et se prosterne. « Ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est saint. » Josué 5:13-15 Cette épée nue à la main est sa marque : c’est lui qui barre la route à Balaam (Nombres 22:22-35) et qui se dresse au-dessus de Jérusalem au temps de David (1 Chroniques 21:15-17). Chef des armées du Seigneur, il reçoit la prosternation due au Seigneur.
Gédéon et les parents de Samson
Gédéon reçoit la visite de « l’ange du Seigneur », que le récit, au fil de la conversation, nomme « le Seigneur » ; quand il comprend qui il a vu, il croit mourir d’avoir vu Dieu face à face, et il bâtit un autel au Seigneur (Juges 6:11-24). Les parents de Samson, eux, demandent son nom à « l’ange du Seigneur », qui répond que son nom est mystérieux, trop haut pour être dit (Juges 13:15-18) ; puis ils le voient monter au ciel dans la flamme de leur offrande, et Manoah comprend qui ils ont vu. « Nous allons mourir, car nous avons vu Dieu ! » Juges 13:20-23 Ils ont rencontré celui que le texte nomme l’envoyé du Seigneur, et ils sont certains d’avoir vu Dieu. Le nom qu’il refuse de livrer, le texte le donne pourtant : « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? Il est Merveilleux » Juges 13:18. C’est le nom même sous lequel Isaïe annoncera le Messie à naître : « On proclame son nom : Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père éternel, Prince de la paix » Isaïe 9:5. L’Ange se nomme comme se nommera l’Enfant.
Une adoration que nul ange ne reçoit
Un ange refuse qu’on l’adore. Dans l’Apocalypse, quand Jean se prosterne devant l’ange qui lui parle, l’ange l’arrête net et lui renvoie l’adoration vers Dieu. « Garde-t’en bien ! Adore Dieu ! » Apocalypse 22:8-9 L’Ange du Seigneur, lui, l’accepte. Josué se prosterne devant lui, Gédéon et Manoah lui présentent un sacrifice qu’il reçoit en le consumant par le feu. Il fait plus encore : il remet les péchés. Devant le prophète Zacharie, le grand prêtre Josué se tient en habits souillés qui figurent sa faute, et c’est l’Ange lui-même qui la lui ôte. « Vois, j’ai écarté de toi ta faute, et je te revêts d’habits de fête. » Zacharie 3:1-5 Or pardonner les péchés n’appartient qu’à Dieu, et le Christ le rappellera. « Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Marc 2:5-7
L’ange de l’alliance
Le prophète Malachie annonce l’une après l’autre deux venues. D’abord celle d’un messager qui prépare le chemin, que le Nouveau Testament reconnaîtra en Jean-Baptiste ; puis celle d’un autre, à la fois envoyé et Seigneur. « Voici que j’envoie mon ange pour préparer le chemin devant moi ; et soudain viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, l’Ange de l’alliance que vous désirez. Le voici qui vient, dit le Seigneur de l’univers. » Malachie 3:1 Le dernier des prophètes nomme le Messie « l’ange de l’alliance » et « le Seigneur ».
À la fois Dieu et distinct de Dieu
« l’ange du Seigneur » est envoyé par le Seigneur, et porte le Nom de Dieu, parle comme Dieu, reçoit l’adoration de Dieu, pardonne comme Dieu, et il est annoncé comme le Messie qui doit venir. Il n’est donc pas une créature, car aucune créature ne porte le Nom de Dieu ni ne reçoit l’adoration. Et il n’est pas non plus, purement et simplement, celui qui l’envoie, puisque le texte le distingue de lui. Il est Dieu, et il est distinct de Dieu. Isaïe le dira d’un mot, en l’appelant « l’ange de sa présence » Isaïe 63:8-9 : le visage même de Dieu tourné vers les hommes, et pourtant nommé son ange. Cette double vérité ne se résout que d’une seule façon : en Dieu, qui est un, il y a une distinction. L’Ancien Testament montre déjà cette distinction avant d’en dire le nom : celui qui envoie et celui qui est envoyé. Le Père et le Fils sont là, en germe.
Le visage du Fils avant l’Incarnation
La tradition la plus ancienne, chez saint Justin déjà, a donné un nom à cet envoyé qui est Dieu : le Fils, le Verbe, avant qu’il prenne chair. Le Nouveau Testament le confirme. C’est l’Ange du Seigneur qui, dans l’Ancien Testament, dit avoir fait monter Israël hors d’Égypte (Juges 2:1-5) ; et le Nouveau Testament dit que celui qui a sauvé ce peuple hors d’Égypte, c’est Jésus (Jude 1:5). Celui que l’Ancien Testament appelait l’Ange, le Nouveau l’appelle le Fils. Paul le dit aussi de la traversée du désert : le rocher qui abreuvait Israël, « ce rocher, c’était le Christ » 1 Corinthiens 10:4, et c’est le Christ que le peuple mettait à l’épreuve (1 Corinthiens 10:9). Le Fils accompagnait déjà les siens, avant sa venue dans la chair.
L’Église tient cette lecture pour vénérable et reçue de longue date, sans en avoir fait un article défini de la foi : elle éclaire l’Écriture sans la forcer. Augustin y a joint une précision qui la garde de tout malentendu : dans sa nature, Dieu demeure invisible, et nul n’a jamais vu la divinité elle-même. Quand l’Ange du Seigneur se montre, ce n’est donc pas la substance divine qui tombe sous le regard, mais une présence que Dieu se donne à travers le signe qu’il choisit ; le Nom, les paroles et l’adoration ne s’arrêtent pas au messager, ils vont à Dieu qui se rend là présent. Loin d’affaiblir ce que la tradition a vu, cette réserve l’affermit : dans cet envoyé qui est Dieu et distinct de Dieu, elle discerne à bon droit le premier trait du Fils, celui par qui le Père se dit et se montre de toujours, et qui prendra chair au terme.