La servitude et l’appel
Quatre livres racontent l’histoire de Moïse : l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Ils forment une seule marche, de la servitude d’Égypte au seuil de la terre promise, et cette marche est l’œuvre de Dieu : il tire son peuple de l’esclavage, conclut avec lui une alliance au Sinaï, lui donne sa Loi et son culte, et le conduit à travers le désert en habitant au milieu de lui. Tout commence en Égypte, où les fils d’Israël séjournèrent quatre cent trente ans (Exode 12:40) ; au terme de ce séjour, Dieu suscite l’homme par qui il va délivrer son peuple.
Israël asservi en Égypte
Les fils d’Israël, descendus en Égypte au temps de Joseph, y devinrent un peuple : « ils furent féconds et multiplièrent, ils devinrent nombreux et très puissants, et le pays en fut rempli » Exode 1:7 Cette croissance commence d’accomplir la promesse faite à Abraham d’une postérité aussi nombreuse que les étoiles (Genèse 15:5) : la descendance est là, la terre promise reste à recevoir. Mais « il s’éleva sur l’Égypte un nouveau roi qui n’avait pas connu Joseph » Exode 1:8 Ce pharaon vit dans le peuple une menace : en cas de guerre, il pourrait se joindre aux ennemis et quitter le pays. Il établit donc sur lui des chefs de corvée pour l’écraser de travaux : Israël bâtit pour Pharaon les villes-entrepôts de Pithom et de Ramsès, et servit dans l’argile, les briques et les champs. L’oppression produisit le contraire de ce qu’elle visait : « plus on l’accablait, plus il multipliait et s’accroissait » Exode 1:12 La promesse de Dieu porte son fruit jusque sous le fouet ; aucune puissance humaine ne l’arrête.
Pharaon passa alors de la servitude au meurtre. Il ordonna aux sages-femmes des Hébreux, Séphora et Phua, de faire mourir les fils à la naissance ; elles craignirent Dieu et laissèrent vivre les enfants, et Dieu les en récompensa : « parce qu’elles avaient craint Dieu, il fit prospérer leur maison » Exode 1:21, leur donnant à elles-mêmes une descendance. Le roi commanda enfin à tout son peuple : « Tout fils qui naîtra, jetez-le dans le fleuve » Exode 1:22 Le Nil, source de vie de l’Égypte, devenait un tombeau pour Israël ; c’est là pourtant que Dieu va déposer le sauveur de son peuple.
Moïse sauvé des eaux
Un homme de la maison de Lévi, Amram, épousa une fille de Lévi, Jochabed (Nombres 26:59) ; elle enfanta un fils, le cacha trois mois et, ne pouvant plus le cacher, prit une corbeille de jonc, l’enduisit de bitume et de poix, y déposa l’enfant et la plaça parmi les roseaux, sur le bord du Nil. Le mot hébreu rendu par « corbeille », tébah (תֵּבָה), est celui-là même qui nomme l’arche de Noé (Genèse 6:14) : comme l’arche porta Noé à travers les eaux du déluge, la corbeille porte l’enfant à travers les eaux où meurent les fils d’Israël. Sa sœur, Marie, se tenait à distance. La fille de Pharaon, descendue se baigner au fleuve, vit l’enfant qui pleurait et en eut pitié ; Marie s’approcha et lui proposa une nourrice parmi les femmes des Hébreux, et la fille de Pharaon dit à la mère de l’enfant : « Emporte cet enfant et allaite-le-moi ; je te donnerai ton salaire » Exode 2:9 Jochabed nourrit ainsi son propre fils, payée par la maison même qui avait condamné l’enfant. Quand il eut grandi, elle l’amena à la fille de Pharaon, qui l’adopta et le nomma Moïse, en hébreu Moshéh (מֹשֶׁה) : « car, dit-elle, je l’ai retiré des eaux » Exode 2:10
Le décret de Pharaon devient l’instrument du salut : l’enfant condamné au fleuve est sauvé par le fleuve, rendu à sa mère, puis élevé à la cour d’Égypte par la propre fille du persécuteur. Celui qui fera passer le peuple à travers les eaux de la mer a d’abord été lui-même tiré des eaux.
La fuite à Madiân
Devenu grand, Moïse sortit vers ses frères et vit leurs corvées. Il vit un Égyptien qui frappait un Hébreu ; il regarda autour de lui et, ne voyant personne, tua l’Égyptien et le cacha dans le sable. Le lendemain, voulant séparer deux Hébreux qui se battaient, il s’entendit répondre : « Qui t’a établi chef et juge sur nous ? Veux-tu me tuer comme tu as tué l’Égyptien ? » Exode 2:14 Son acte était connu ; Pharaon chercha à le faire mourir, et Moïse s’enfuit au pays de Madiân.
Il s’assit près d’un puits. Les sept filles du prêtre de Madiân vinrent y puiser et remplirent les auges pour leur troupeau ; des bergers survinrent et les chassèrent. « Alors Moïse se leva, prit leur défense et fit boire leur troupeau » Exode 2:17 Leur père, l’apprenant, fit rappeler cet homme pour qu’il partage son pain ; Moïse demeura chez lui, reçut en mariage sa fille Séphora (à ne pas confondre avec la sage-femme d’Égypte du même nom) et devint berger de ses troupeaux. Il nomma son fils Gersam, en hébreu Guershom (גֵּרְשֹׁם), formé sur le mot guer (גֵּר), « l’étranger » : « Je suis un étranger sur une terre étrangère » Exode 2:22
Moïse avait quarante ans lorsqu’il sortit ainsi vers ses frères (Actes 7:23) ; « il pensait que ses frères comprendraient que Dieu leur accordait la délivrance par sa main ; mais ils ne le comprirent pas » Actes 7:25 Il a voulu délivrer ses frères par sa propre force, et cette force n’a produit qu’un meurtre et un exil. Dieu le forme par le chemin inverse : quarante années à Madiân, à garder des troupeaux (Actes 7:30) ; Moïse y apprend le métier de berger avant de conduire le troupeau de Dieu. Pendant ce temps, le roi d’Égypte mourut, et le peuple gémissait toujours sous la servitude ; son cri monta vers Dieu : « Dieu entendit leurs gémissements, et il se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob ; Dieu regarda les fils d’Israël et il les reconnut » Exode 2:24-25
Le buisson ardent
Moïse menait le troupeau de son beau-père au-delà du désert et vint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. Là, l’ange du Seigneur lui apparut en flamme de feu, du milieu d’un buisson : « le buisson était tout en feu, et le buisson ne se consumait point » Exode 3:2 Moïse s’approcha pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson par son nom, puis lui dit : « Ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » Exode 3:5 Et il se révéla : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob » Exode 3:6
Dieu dit le motif de sa venue : « J’ai vu la souffrance de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu son cri ; je connais ses douleurs. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et pour le faire monter vers une terre fertile et spacieuse, une terre où coulent le lait et le miel » Exode 3:7-8 Dieu fixa aussi la requête à porter au roi d’Égypte : laisser le peuple aller à trois journées de marche dans le désert pour offrir un sacrifice au Seigneur. Et il annonça que la sortie ne serait pas vaine : Israël ne partirait pas les mains vides, mais demanderait aux Égyptiens des objets d’argent, d’or et des vêtements. Le temps de cette servitude, Dieu l’avait fixé et annoncé dès l’alliance avec Abraham : « Sache que tes descendants seront étrangers dans un pays qui ne sera pas à eux ; on les asservira et on les opprimera pendant quatre cents ans. Mais je jugerai la nation qui les aura asservis, et ensuite ils sortiront avec de grands biens » Genèse 15:13-14 Et Dieu avait dit pourquoi ce délai : « À la quatrième génération, ils reviendront ici, car l’iniquité de l’Amorrhéen n’est pas encore à son comble » Genèse 15:16 Dieu attend que la mesure du péché des nations de Canaan soit pleine avant de les juger et de donner leur terre à son peuple : sa patience envers les païens fixe la durée de l’épreuve d’Israël. L’heure annoncée est maintenant venue, et Dieu descend.
Le Nom divin
Moïse demanda à Dieu son nom, pour répondre aux fils d’Israël qui le lui demanderaient. Dieu répondit : « Je suis celui qui suis » Exode 3:14, en hébreu éhyéh ashér éhyéh (אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה), et il ajouta : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’envoie vers vous ». De ce « Je suis » vient le Nom divin, Yahweh (יהוה), « Il est », à la troisième personne du même verbe : Israël nommera son Dieu en confessant qu’il est. Dieu le livre comme son nom propre : « Yahweh, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. C’est là mon nom pour l’éternité, c’est là mon mémorial d’âge en âge » Exode 3:15
Le Nom dit l’être même de Dieu : il est, absolument, sans commencement ni dépendance, et tout ce qui existe tient de lui l’existence. Il dit aussi sa présence : celui qui se nomme « Je suis » se tient auprès de son peuple, vivant et fidèle, de génération en génération. C’est ce Nom que Jésus s’appliquera devant les Juifs : « Avant qu’Abraham fût, je suis » Jean 8:58, et ses auditeurs comprendront si bien qu’il se donne le Nom divin qu’ils prendront des pierres pour le lapider.
L’envoi et les craintes de Moïse
Dieu envoya Moïse vers Pharaon pour faire sortir son peuple d’Égypte, et Moïse opposa ses craintes l’une après l’autre. La première : qui suis-je pour aller vers Pharaon ? Dieu répondit : « Je serai avec toi » Exode 3:12 et il lui donna un signe : quand le peuple serait sorti d’Égypte, il servirait Dieu sur cette montagne même, l’Horeb du buisson, où la Loi serait donnée. Dieu lui annonça aussi le déroulement du combat : le roi d’Égypte refuserait de laisser aller le peuple, et Dieu étendrait sa main et frapperait l’Égypte de ses prodiges, après quoi Pharaon les laisserait partir. Moïse part donc averti : le premier refus ne sera pas un échec, il fera partie du chemin annoncé. La deuxième : ils ne me croiront pas et diront que le Seigneur ne lui est pas apparu. Dieu donna trois signes : le bâton changé en serpent, la main couverte de lèpre puis guérie, l’eau du fleuve changée en sang. La troisième : je n’ai pas la parole facile. Dieu répondit : « Qui a donné la bouche à l’homme ? N’est-ce pas moi, le Seigneur ? Va donc, je serai avec ta bouche, et je t’enseignerai ce que tu devras dire » Exode 4:11-12 C’est l’assurance même qu’il donnera un jour à Jérémie, effrayé lui aussi de ne pas savoir parler : « Voici que je mets mes paroles dans ta bouche » Jérémie 1:9 Malgré cette promesse, Moïse demanda encore d’envoyer un autre : « Seigneur, envoie ton message par qui tu voudras » Exode 4:13 La colère de Dieu s’enflamma alors contre lui, et il lui adjoignit son frère : « N’y a-t-il pas Aaron, ton frère, le Lévite ? Je sais qu’il parlera facilement, lui. Et voici qu’il vient à ta rencontre et, en te voyant, il se réjouira dans son cœur » Exode 4:14
La chaîne de la parole est posée : Dieu parle à Moïse, Moïse met les paroles dans la bouche d’Aaron, et c’est Aaron qui les prononce devant le peuple. Dieu choisit un homme lent à parler et lui donne son frère pour porte-parole : la délivrance sera visiblement l’œuvre de Dieu, et d’aucune éloquence humaine. Le message que les deux frères porteront à Pharaon contient tout le combat à venir : « Tu diras à Pharaon : Israël est mon fils, mon premier-né. Laisse aller mon fils, pour qu’il me serve ; si tu refuses de le laisser aller, je ferai mourir ton fils premier-né » Exode 4:22-23 Israël est fils de Dieu : c’est le titre de la délivrance, et la dernière plaie y est déjà annoncée.
Le retour en Égypte et l’épisode du chemin
Moïse retourna chez Jéthro, son beau-père, et lui demanda congé pour revenir vers ses frères en Égypte et voir s’ils vivaient encore ; Jéthro lui dit : « Va en paix » Exode 4:18 Dieu le rassura sur ce qui l’avait fait fuir : « Va, retourne en Égypte, car tous ceux qui en voulaient à ta vie sont morts » Exode 4:19 Moïse prit alors Séphora, sa femme, et ses fils, les fit monter sur un âne et reprit la route de l’Égypte, tenant à la main son bâton, celui des signes, que le texte nomme désormais le bâton de Dieu. Dieu l’avertit aussi que Pharaon résisterait : il endurcirait son cœur et ne laisserait pas partir le peuple, jusqu’à ce que Dieu frappe son fils premier-né.
En chemin, dans le lieu où il passait la nuit, « le Seigneur vint à sa rencontre et voulut le faire mourir » Exode 4:24 Séphora prit une pierre tranchante, circoncit son fils et en toucha les pieds de Moïse en disant : « Tu es pour moi un époux de sang » Exode 4:25, et Dieu le laissa. Le fils de Moïse était incirconcis. La circoncision est le signe de l’alliance donné à Abraham, et l’incirconcis en est retranché : « Un mâle incirconcis, qui n’aura pas été circoncis dans sa chair, sera retranché de son peuple : il aura violé mon alliance » Genèse 17:14 Moïse part réclamer à Pharaon le fils premier-né de Dieu, et son propre fils ne porte pas la marque de l’alliance : l’envoyé doit d’abord accomplir l’alliance dans sa propre maison avant d’en être le médiateur pour tout un peuple. Séphora accomplit le rite, le sang de l’alliance couvre la maison de Moïse, et il a la vie sauve ; le sang d’un agneau couvrira bientôt les maisons de tout Israël dans la nuit de la Pâque. Après cette nuit, le récit quitte Séphora : Moïse la renverra avec leurs fils, et ils le rejoindront au désert après la sortie d’Égypte (Exode 18:2-3).
La rencontre d’Aaron et la foi du peuple
Dieu dit à Aaron d’aller au-devant de Moïse dans le désert. Aaron partit, rencontra son frère à la montagne de Dieu et l’embrassa ; Moïse lui rapporta toutes les paroles dont Dieu l’avait chargé et tous les signes qu’il lui avait ordonné de faire. Arrivés en Égypte, ils assemblèrent tous les anciens des fils d’Israël ; Aaron rapporta les paroles, fit les signes sous les yeux du peuple, « et le peuple crut ; ils apprirent que le Seigneur avait visité les fils d’Israël et qu’il avait vu leur souffrance ; et, s’étant inclinés, ils adorèrent » Exode 4:30-31
Le premier mouvement du peuple devant la parole de Dieu est la foi et l’adoration. Cette foi, née des signes, est encore fragile : la première aggravation de l’épreuve suffira à l’ébranler, et le même peuple qui adore se retournera contre Moïse (Exode 5:21).
La première rencontre avec Pharaon
Moïse et Aaron vinrent dire à Pharaon : « Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : Laisse aller mon peuple, pour qu’il me fête dans le désert » Exode 5:1, la demande même que Dieu avait dictée au buisson Pharaon répondit : « Qui est le Seigneur, pour que j’écoute sa voix et que je laisse aller Israël ? Je ne connais pas le Seigneur, et je ne laisserai pas aller Israël » Exode 5:2 Et le jour même, il aggrava la servitude : la paille ne serait plus fournie, et le compte des briques resterait le même. Les fils d’Israël, frappés par les chefs de corvée, se retournèrent contre Moïse et Aaron, et Moïse lui-même porta la plainte devant Dieu : « Seigneur, pourquoi as-tu fait du mal à ce peuple ? Pourquoi m’as-tu envoyé ? Depuis que je suis allé vers Pharaon pour parler en ton nom, il maltraite ce peuple, et tu n’as pas délivré ton peuple » Exode 5:22-23
La délivrance commence par une aggravation. La parole de Dieu, en entrant dans le monde, durcit d’abord l’oppression ; le peuple en souffre davantage, et l’envoyé de Dieu porte la plainte de tous. Pharaon a posé la question à laquelle toute la suite va répondre : « Qui est le Seigneur ? » Les plaies, la Pâque et la mer seront la réponse de Dieu, pour que l’Égypte elle-même le connaisse.
Je suis le Seigneur
Dieu répondit à la plainte de Moïse en renouvelant sa promesse. Dieu dit d’abord à Moïse ce qui distinguait cette heure de tout le passé : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme le Dieu tout-puissant ; mais sous mon Nom, je ne me suis pas fait connaître à eux » Exode 6:2-3 Les patriarches avaient connu Dieu par sa puissance et ses promesses ; Israël le connaîtrait par le Nom révélé au buisson, dans l’acte même de sa délivrance. Il chargea Moïse de dire aux fils d’Israël : « Je suis le Seigneur. Je vous affranchirai des corvées de l’Égypte, je vous délivrerai de leur servitude, je vous rachèterai à bras étendu et par de grands jugements. Je vous prendrai pour mon peuple, et je serai votre Dieu » Exode 6:6-7 Mais le peuple n’écouta pas Moïse, « à cause de leur angoisse et de leur dure servitude » Exode 6:9
La promesse repose tout entière sur Dieu. Sept fois dans cet oracle, Dieu dit « je » : c’est lui qui affranchit, délivre, rachète, prend pour sien, donne la terre. Le peuple, écrasé, a perdu jusqu’à la force de croire, et la délivrance vient quand même : elle s’appuie sur la fidélité de Dieu à son alliance. Moïse avait alors quatre-vingts ans, et Aaron quatre-vingt-trois : quarante ans en Égypte, quarante à Madiân, et la mission s’ouvre au seuil de la vieillesse (Exode 7:7). L’épreuve de force avec Pharaon peut s’ouvrir.