Tendre l’autre joue, le manteau et le mille
« Tendre l’autre joue » appartient au Sermon sur la montagne, où le Christ reprend la loi ancienne pour la porter à son accomplissement. Par cette parole, il appelle à renoncer à la vengeance personnelle et à vaincre le mal par le bien.
Œil pour œil
La parole part de la loi ancienne, que le Christ cite avant de la porter plus loin : « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien, moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. » Matthieu 5:38-39 La règle d’origine venait de Moïse : « œil pour œil, dent pour dent. » Exode 21:24 On l’entend d’ordinaire comme une loi dure, assoiffée de représailles. Elle était une mesure de modération : dans un monde où l’on tuait pour une offense, elle interdisait que la peine dépasse le tort, un œil pour un œil et rien de plus. Le talion bridait la vengeance en la rendant proportionnée. Là où la loi limitait la riposte, le Christ demande d’y renoncer.
La joue droite
Le détail de la joue droite précise le sens. Quand deux hommes se font face, une gifle de la main droite, donnée à pleine paume, tombe sur la joue gauche de l’autre ; pour atteindre sa joue droite, il faut le frapper du revers de la main. Ce coup du revers était le geste du mépris, la main qu’un maître levait sur un serviteur : une insulte, plus qu’un coup pour blesser. La parole vise donc l’affront et l’humiliation, là où l’atteinte touche l’honneur plus que le corps.
Tendre l’autre joue, c’est présenter la gauche : s’offrir à un second coup au lieu de rendre le premier. Le disciple se montre prêt à subir l’affront une fois de plus plutôt que de le retourner. Là est le but : ne pas entrer dans l’engrenage de l’offense. Celui qui rend l’insulte reçue relance la querelle et se laisse mener par celui qui l’a frappé ; celui qui tend l’autre joue interrompt cette chaîne et reste libre, maître de sa réponse au lieu d’obéir à son agresseur.
Le sens de la parole
Cette parole atteint d’abord le cœur. Elle demande au disciple de renoncer à se venger, d’accepter de souffrir un tort plutôt que de le rendre, de ne pas se faire justice à soi-même. Elle ne supprime pas pour autant la justice : l’autorité garde le devoir de punir le crime et de protéger l’innocent, et nul n’est tenu de livrer un faible aux coups d’un violent au nom de la douceur. Tendre l’autre joue engage la manière dont on répond à l’offense reçue en sa propre personne, non l’abandon de ceux qu’on a charge de défendre. Cette limite a son fondement chez Paul : l’ordre public relève d’une autre main que celle du disciple offensé, celle de l’autorité dont il est dit : « ce n’est pas pour rien qu’elle porte l’épée. Car elle est au service de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal. » Romains 13:4 Renoncer à se venger soi-même n’abolit pas la justice qui protège l’innocent.
L’exemple du Christ
Le Christ lui-même montre comment l’entendre. À son procès, lorsqu’un garde le frappe au visage, il ne se tait pas et ne tend pas l’autre joue à la lettre, mais répond avec dignité : « Si j’ai mal parlé, montre en quoi ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » Jean 18:23 Il ne rend pas le coup, et il expose l’injustice au lieu de la venger : sa question place le garde devant son geste et le force à le justifier, ce qu’il ne peut. Mise en pleine lumière, la violence perd toute apparence de droit. L’Écriture dira de lui qu’insulté, il ne rendait pas l’insulte : « souffrant, ne menaçait pas, mais s’en remettait à celui qui juge avec justice. » 1 Pierre 2:23
Laisser à Dieu la vengeance
Renoncer à se venger ne livre pas le tort à l’oubli : le disciple le remet à Dieu, seul juge assez juste pour le redresser. « Ne vous vengez pas vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu, car il est écrit : À moi la vengeance, c’est moi qui rendrai à chacun, dit le Seigneur. » Romains 12:19 Le disciple ne se résigne pas au mal, il le combat par les armes opposées : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais triomphe du mal par le bien. » Romains 12:21 Le bien opposé au mal brise la chaîne que la vengeance entretiendrait.
Le manteau et le mille
La même parole s’étend aussitôt aux biens. « À qui veut te faire un procès pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. » Matthieu 5:40 La tunique est le vêtement de dessous ; le manteau, la grande pièce de dessus, plus précieuse, que la Loi protégeait. Au don du manteau et du second mille, le Christ ajoute aussitôt la libéralité envers qui sollicite : « À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos. » Matthieu 5:42 Le disciple ne se borne pas à ne pas rendre le mal ; il ouvre la main. « Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil, car c’est sa seule couverture. » Exode 22:25-26
La parole passe ensuite à la contrainte. « Si quelqu’un te force à faire un kilomètre, fais-en deux avec lui. » Matthieu 5:41 Le verbe grec employé ici, angareuō (ἀγγαρεύω), désigne la réquisition de l’occupant : un soldat romain pouvait contraindre un habitant à porter sa charge sur une distance fixée, un mille (environ 1,5 km). Ce verbe reparaît à la Passion, pour Simon de Cyrène. « En sortant, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, et le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. » Matthieu 27:32
Ces commandements demandent une bienveillance gratuite envers celui qui nous a fait du tort. Reçue là où l’on attendait la riposte, cette bonté peut toucher le cœur de l’offenseur, le porter à se remettre en question, lui laisser entrevoir Dieu, qui en est la source, et ouvre une porte à la conversion. « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire : tu amasses ainsi des braises sur sa tête, et le Seigneur te le rendra. » Proverbes 25:21-22 Les charbons amassés sur sa tête ne sont pas une revanche déguisée : ils figurent la brûlure du remords que la bonté imméritée allume chez l’offenseur.
Pour être fils du Père
Le terme de ces paroles est la ressemblance avec Dieu. Quelques lignes plus loin, le Christ élargit le commandement jusqu’à l’ennemi : « aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent. » Matthieu 5:44 Et il en donne la raison : agir ainsi rend semblable au Père, dont la bonté ne dépend pas du mérite. « Ainsi, vous serez les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. » Matthieu 5:45 Celui qui ne rend pas le mal imite la patience de Dieu envers les pécheurs, et s’approche de la mesure qu’il leur propose : « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Matthieu 5:48