Premier oracle : le roi qui vient
La seconde partie du livre s’ouvre sur un changement de ton. Les dates disparaissent, le chantier du Temple n’est plus le sujet, et le regard se porte au loin, vers ce que Dieu prépare pour les temps à venir. Le premier des deux grands oracles, les chapitres 9 à 11, dessine une figure qui traverse tout : celle du berger-roi. Il vient d’abord en roi humble acclamé par sa ville, puis l’oracle se tourne vers les mauvais bergers qui ont perdu le troupeau, et il s’achève sur le geste déconcertant d’un berger rejeté et vendu. Ce contraste entre le roi attendu et le berger méprisé porte déjà le mystère que la suite du livre approfondira.
L’oracle contre les nations
L’oracle commence par parcourir les pays qui entourent Israël, du nord au sud : « Parole du Seigneur contre le pays d’Hadrach ; et à Damas sera son séjour, car le Seigneur a l’œil sur les hommes, et sur toutes les tribus d’Israël. » Zacharie 9:1. Hadrach et Damas au nord, puis Tyr et Sidon sur la côte, puis les villes des Philistins au sud : le jugement de Dieu descend le long du pays comme pour en dégager les abords. Ces puissances qui avaient longtemps dominé Israël passent sous le regard et la main de Dieu. Et au terme de ce parcours, Dieu se pose en gardien de sa propre maison : « Je camperai autour de ma maison pour la défendre, contre toute armée, tout allant et venant ; et il ne passera plus chez eux d’oppresseur. » Zacharie 9:8. Le Temple et la ville sont désormais sous la garde de Dieu lui-même, qui campe autour d’eux comme une armée. C’est sur ce fond de paix retrouvée que va paraître le roi.
Le roi humble sur l’âne
Vient alors l’un des sommets de tout le livre, l’annonce du roi qui entre dans sa ville : « Tressaille d’une grande joie, fille de Sion ! Pousse des cris d’allégresse, fille de Jérusalem ! Voici que ton Roi vient à toi ; il est juste, lui, et protégé de Dieu ; il est humble, monté sur un âne, et sur un poulain, petit d’une ânesse. » Zacharie 9:9. Ce roi rassemble en lui des traits que les hommes tiennent d’ordinaire pour opposés. Il est juste et il est sauvé par Dieu, mais il est humble, et sa monture le dit : il vient sur un âne, non sur le cheval de guerre. Le cheval était la monture du conquérant qui entre en vainqueur ; l’âne est la bête de paix, celle des temps anciens où les rois d’Israël n’avaient pas encore d’écuries de combat. En montant l’âne, le roi annonce un règne qui se passe des armes. La suite le confirme : « Je retrancherai d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux, et l’arc du combat sera détruit. Il parlera de paix aux nations ; sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, du fleuve jusqu’aux extrémités de la terre. » Zacharie 9:10. Dieu lui-même désarme son peuple, car ce roi n’a pas besoin d’armée. Son empire ne s’étend pas par la conquête mais par la parole de paix, et il n’a pas de frontières : d’une mer à l’autre, jusqu’au bout de la terre. Un roi humble dont le règne est universel, voilà l’attente que cet oracle ouvre.
Le retour des captifs
À ce roi répond la libération de son peuple. Dieu s’adresse à Sion et lui promet de délivrer ses captifs, et le motif qu’il en donne est l’alliance scellée dans le sang : « Pour toi aussi, à cause du sang de ton alliance, je retirerai tes captifs de la fosse sans eau. » Zacharie 9:11. L’alliance entre Dieu et son peuple avait été conclue par le sang des sacrifices ; ce sang reste comme un lien que Dieu honore, et au nom de ce lien il tire les siens de la fosse, l’image du cachot et de la mort. Puis il les appelle à revenir, et il leur donne un nom d’espérance : « Revenez au lieu fort, captifs d’espérance ! Aujourd’hui encore je le déclare : je te rendrai au double. » Zacharie 9:12. Les voilà nommés « captifs d’espérance » : encore prisonniers, mais déjà tendus vers la délivrance promise. Et Dieu annonce le salut de son troupeau : « Le Seigneur leur Dieu sera leur salut en ce jour-là, le salut du troupeau qui est son peuple ; ils seront comme des pierres de diadème, qui brilleront dans son pays. » Zacharie 9:16. Le peuple sauvé devient l’ornement de Dieu, des pierres précieuses serties dans sa couronne. Ici paraît pour la première fois l’image qui va porter la suite de l’oracle : le peuple est un troupeau, et Dieu en est le berger.
Contre les mauvais bergers
L’image du troupeau se retourne aussitôt en reproche. Si le peuple a souffert, c’est qu’il a été mal gardé, trompé par de faux guides et de faux oracles : « Les théraphim ont parlé futilité, et les devins ont eu des visions de mensonge ; ils débitent de vains songes, et donnent de fausses consolations. C’est pourquoi ils sont partis comme un troupeau ; ils ont été opprimés, faute de berger. » Zacharie 10:2. Les théraphim étaient des idoles domestiques que l’on consultait pour connaître l’avenir ; avec les devins, ils donnaient au peuple de fausses consolations qui l’égaraient. Privé de vrai berger, le troupeau s’est dispersé et a été opprimé. La colère de Dieu se tourne alors contre ces chefs indignes : « Ma colère s’est enflammée contre les bergers, et je châtierai les boucs. Car le Seigneur des armées visite son troupeau, la maison de Juda, et il en fait son cheval d’honneur dans la bataille. » Zacharie 10:3. Les bergers et les boucs sont les chefs qui marchaient en tête sans conduire ; Dieu les écarte pour visiter lui-même son troupeau et le relever. Là où les mauvais bergers avaient laissé le peuple sans défense, Dieu en fait une monture de gloire, forte et redressée.
Le berger et les trente pièces
Le dernier mouvement de l’oracle est le plus étrange, et le plus lourd de sens. Dieu charge le prophète de jouer lui-même le rôle du berger envoyé au troupeau, un troupeau voué à la mort : « Ainsi parle le Seigneur, mon Dieu : Sois pasteur du troupeau de carnage. » Zacharie 11:4. Le prophète prend alors deux bâtons de berger, qu’il nomme d’un nom chacun : « Je pris deux houlettes ; je nommai l’une Grâce, et je nommai l’autre Lien, et je fis paître le troupeau. » Zacharie 11:7. La houlette Grâce figure la faveur de Dieu envers son peuple ; la houlette Lien figure l’unité entre les deux parties du peuple, Juda au sud et Israël au nord, longtemps séparées. Mais le troupeau rejette son berger, et le berger rompt alors la première houlette : « Je pris ma houlette Grâce et je la brisai, pour rompre mon alliance que j’avais faite avec tous les peuples. » Zacharie 11:10. Rejeté par le troupeau, le prophète-berger réclame son salaire, et ce qu’on lui pèse dit tout le mépris où on le tient : « Ils pesèrent mon salaire, trente sicles d’argent. » Zacharie 11:12. Trente sicles d’argent (environ trois cents grammes) étaient, selon la Loi, le prix qu’on versait pour un esclave tué par mégarde : estimer le berger de Dieu à ce prix, c’est l’évaluer comme on évalue un esclave mort. Dieu commande alors un geste de dédain à l’égard de cette somme : « Jette-le au potier, ce prix magnifique auquel j’ai été estimé par eux ! Et je pris les trente sicles d’argent et je les jetai dans la maison du Seigneur, au potier. » Zacharie 11:13. Le potier est l’artisan qui façonne les vases d’argile, un métier modeste ; jeter l’argent « au potier » est un geste de rebut, comme on se débarrasse d’une somme vile en l’envoyant là où elle ne vaut rien. Enfin le berger brise la seconde houlette : « Je brisai ensuite ma seconde houlette Lien, pour rompre la fraternité entre Juda et Israël. » Zacharie 11:14. Le rejet du berger entraîne la rupture du lien entre les frères : un peuple qui méprise le pasteur que Dieu lui donne se défait de l’intérieur. Cet oracle du berger vendu pour trente pièces, jetées au Temple à l’adresse du potier, reste suspendu comme une énigme que la seconde partie du livre prolongera, et que la lecture chrétienne reconnaîtra plus tard accomplie.
L’accomplissement dans le Christ
Deux figures de cet oracle trouvent leur accomplissement dans la Passion de Jésus. Le roi humble entrant sur l’âne s’accomplit le jour des Rameaux, quand Jésus entre à Jérusalem monté sur un ânon ; l’évangile cite Zacharie pour le dire : « Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi plein de douceur, assis sur une ânesse et sur un ânon. » Matthieu 21:5. Le roi qui vient sans armes, annoncé par Zacharie, est ce Jésus qui entre dans sa ville pour y être livré. Et le berger vendu pour trente pièces d’argent jetées au potier s’accomplit dans la trahison de Judas : il livre Jésus pour ce prix, puis l’argent du sang sert à acheter le champ du potier, ce que l’évangile rapporte comme l’accomplissement de la prophétie : « Ils ont reçu trente pièces d’argent, prix de celui dont les enfants d’Israël ont estimé la valeur. » Matthieu 27:9.