Pourquoi Dieu demande l’adoration
Dieu veut être adoré, il le demande, et le premier commandement lui réserve ce culte. Mais une objection se présente. Si Dieu réclame qu’on l’adore, qu’on chante sa gloire et qu’on se prosterne, ne serait-ce pas par besoin de reconnaissance, comme un homme avide d’éloges et jaloux de son honneur ? Un Dieu qui exigerait l’adoration paraîtrait petit, dépendant de ses créatures pour sa grandeur, et la religion ressemblerait à la flatterie d’un souverain susceptible. Cette objection repose pourtant sur une confusion, et l’examiner conduit à la réponse : Dieu demande l’adoration pour l’homme, et non pour lui.
L’objection
Chez un homme, exiger qu’on le loue est un défaut : c’est le signe d’un orgueil qui a besoin du regard des autres pour se sentir grand. Celui qui réclame sans cesse des hommages se montre dépendant de ceux qui les lui rendent. Transposé à Dieu, cela donnerait un être qui aurait créé le monde pour en tirer des louanges, et qui s’offenserait qu’on les lui refuse. Un tel dieu serait moins grand qu’il ne le prétend, puisqu’il aurait besoin de nous. C’est sur cette image que beaucoup rejettent la religion. Or l’objection suppose une chose qu’elle n’examine pas : que Dieu retire un gain de notre adoration.
Dieu ne gagne rien à être adoré
Un besoin, toujours, est le signe d’un manque : on a besoin de ce qu’on n’a pas encore. Réclamer des honneurs, chez l’homme, comble un manque réel, le manque d’assurance, de reconnaissance, de grandeur éprouvée. Mais ce raisonnement ne vaut que pour un être qui manque de quelque chose. Or le mot même de Dieu désigne l’être souverain, source de tout, qui ne tient son existence de personne. Un tel être ne manque de rien : il possède en lui-même toute grandeur et toute perfection. Lui prêter un besoin de reconnaissance, c’est lui prêter un manque, et donc parler d’autre chose que de Dieu, d’un être fait à la mesure de l’homme.
L’Écriture l’affirme nettement. Dieu déclare que, même un besoin, il n’aurait personne à qui le soumettre, puisque tout est déjà sien : « Si j’avais faim, je ne te le dirais pas, car le monde est à moi, et tout ce qu’il renferme. » Psaumes 50:12. Saint Paul l’annonce aux Athéniens, qui croyaient honorer les dieux en les servant : « Il n’est point servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie, le souffle et toutes choses. » Actes 17:25. Et le livre de Job demande ce que l’homme pourrait bien apporter à Dieu : « Si tu es juste, que lui donnes-tu ? Que reçoit-il de ta main ? » Job 35:7. L’homme ne donne à Dieu rien que Dieu n’ait déjà. Nos hommages n’ajoutent rien à ce qu’il est, comme l’admiration n’ajoute rien à la lumière du soleil.
Si Dieu ne gagne rien
Puisque Dieu ne tire aucun profit de notre adoration, l’ordre de l’adorer ne peut pas venir d’un intérêt qu’il y aurait. Le défaut qu’on lui reprochait, réclamer des honneurs par besoin, ne peut appartenir qu’à un être qui manque, et Dieu ne manque de rien. Reste alors à comprendre pourquoi il la demande. Si ce n’est pas pour lui, c’est que l’adoration profite à un autre, et le seul autre en jeu est celui à qui l’ordre est adressé : l’homme. Dieu fait ici comme un père qui exige de son enfant ce qui le fera grandir, sans rien y gagner pour soi. Il le dit lui-même de ses commandements, donnés pour le bien de l’homme et non pour le sien : « Moi, le Seigneur, ton Dieu, je t’enseigne pour ton bien, je te conduis dans le chemin où tu dois marcher. » Isaïe 48:17. Et ailleurs il prescrit ses lois « afin que tu sois heureux » Deutéronome 10:13.
L’adoration est le bien de l’homme
Adorer fait du bien à l’homme, et la raison peut le voir en trois points, qui partent de ce que chacun peut constater.
D’abord, adorer met l’homme dans la vérité de sa condition. Que l’homme ne se soit pas fait lui-même est un fait : il a commencé d’exister sans l’avoir voulu, il se maintient sans le pouvoir, il mourra sans y consentir. Sa vie lui est donnée, à chaque instant, par autre chose que lui. Adorer, c’est reconnaître cette dépendance réelle, et l’attribuer à sa source, qui est Dieu. Refuser d’adorer, à l’inverse, c’est se conduire comme si l’on était à soi-même son origine, ce qui est faux. L’adoration accorde donc l’homme à la réalité, et il n’y a pas de paix durable dans le déni de ce qu’on est.
Ensuite, adorer libère l’homme de maîtres plus petits que lui. On l’observe sans même partir de la foi : tout homme organise sa vie autour de quelque chose qu’il traite comme un absolu, à quoi il sacrifie le reste, l’argent, le pouvoir, le plaisir, le succès, l’image qu’on donne. Et l’on se modèle sur ce qu’on sert : qui fait de l’argent son centre s’endurcit, qui vit pour le regard des autres se dissout dans leur jugement. Ces maîtres asservissent en façonnant l’homme à leur mesure, qui est étroite. Adorer Dieu détache l’homme de ces absolus trop courts ; et parce que Dieu ne se sert pas de l’homme mais se donne à lui, s’attacher à lui rend plus libre, là où les idoles rendent captif.
Enfin, adorer ouvre l’homme à ce qui peut le combler. C’est une expérience commune que rien de fini ne rassasie pour toujours : le bien désiré, une fois obtenu, cesse vite de suffire, et le cœur cherche déjà au-delà ; aucune possession n’éteint durablement l’inquiétude humaine. Ce mouvement sans repos, que rien dans le monde n’arrête, montre au moins que l’homme vise plus haut que tout ce qu’il peut tenir dans ses mains. L’adoration tourne ce désir vers Dieu, c’est-à-dire vers le seul terme qui ne soit pas un bien fini de plus. Elle devient alors la porte par laquelle Dieu peut se donner. C’est en ce sens que Dieu, en se formant un peuple, le destine à la louange comme à son bien : « Le peuple que j’ai formé pour moi publiera ma louange. » Isaïe 43:21.
Adorer, c’est déjà être comblé
La gloire que Dieu cherche n’est pas un tribut qu’il recevrait de nous pour s’en grandir, mais le rayonnement de l’homme qui vit enfin de Dieu. Dieu est glorifié, non parce que notre louange l’augmente, mais parce que l’homme qui adore entre en communion avec lui, et que cette communion est elle-même le bien que Dieu voulait lui donner. La gloire de Dieu et le bonheur de l’homme coïncident : en adorant, l’homme rend à Dieu ce qui lui est dû et reçoit en même temps ce dont il manquait.
Car l’adoration véritable conduit à aimer Dieu, et cet amour est la joie même de l’homme. Le premier commandement, qui ordonne d’adorer Dieu, ordonne aussi de l’aimer de tout son être : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. » Matthieu 22:37. Adorer, c’est se tourner de tout son cœur vers celui qui est tout. L’âme qui le fait découvre qu’elle a trouvé son repos et son trésor, et qu’il ne lui manque plus rien. C’est le cri du psaume, où l’homme comblé par Dieu ne désire plus rien d’autre : « Quel autre que toi ai-je au ciel ? Avec toi, je ne désire rien sur la terre. » Psaumes 73:25. Voilà pourquoi Dieu demande l’adoration : pour que l’homme, en se donnant à lui, trouve enfin celui pour qui il est fait.