Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
À la neuvième heure, Jésus crie d'une voix forte : « Éloï, Éloï, lama sabachthani ? ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Marc 15:34. Cette parole est devenue une objection. Si le Christ est Dieu, comment Dieu peut-il abandonner Dieu ? S'il meurt en criant l'abandon, que reste-t-il de sa confiance, et que vaut sa divinité ? Les uns y lisent un désespoir, les autres une rupture dans la Trinité, d'autres encore un Père qui déverse sa colère sur une victime. La réponse se trouve dans le texte même que Jésus prononce, et dans la scène où les évangélistes l'ont placé.
Une parole conservée par ceux qui confessent sa divinité
Marc ouvre son évangile par la confession que l'objection croit ruiner : « Commencement de l'Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu » Marc 1:1. C'est ce même Marc qui rapporte le cri, et qui le rapporte dans sa langue d'origine : en araméen, « tu m'as abandonné » se dit šebaqtani (שבקתני), décalque de l'hébreu du psaume, ʿazabtani (עזבתני). Matthieu conserve la forme Éli, l'hébreu « mon Dieu », ʾĒlî (אלי), et note la méprise des assistants : « Quelques-uns de ceux qui étaient là disaient en l'entendant : Voici qu'il appelle Élie. » Matthieu 27:47. Éli sonne comme le nom du prophète, Éliyyahou (אליהו). Un détail pareil ne s'invente pas : il atteste un cri réellement poussé, entendu, mal compris sur place. Les évangélistes qui proclament le Fils de Dieu ont donc gardé, en toutes lettres et dans sa langue brute, la parole que l'objection leur oppose. Ils n'y voyaient aucune contradiction : toute la scène qu'ils composent montre un accomplissement.
Le premier verset d'un psaume
Ces mots ouvrent le Psaume 22. En Israël, prononcer le premier verset d'un psaume, c'est le convoquer tout entier : la tradition désigne les psaumes par leur ouverture, et celui qui en récite l'incipit s'approprie toute la prière. Jésus mourant prie donc l'Écriture, et il choisit le psaume du juste persécuté, celui-là même que la crucifixion accomplit sous les yeux de tous. Les moqueurs du psaume disent : « Il s'en est remis au Seigneur : qu'il le délivre ! qu'il le sauve, puisqu'il l'aime ! » Psaume 22:9 ; au Calvaire, les chefs des prêtres reprennent la phrase : « Il a mis sa confiance en Dieu ; que Dieu le délivre maintenant, s'il l'aime ! » Matthieu 27:43. Le psaume dit : « Ils ont percé mes mains et mes pieds » Psaume 22:17, puis : « Ils se partagent mes vêtements et tirent au sort ma tunique » Psaume 22:19 ; Jean cite ce verset au moment où les soldats l'exécutent à la lettre Jean 19:24. Citer l'ouverture d'un psaume, c'est citer le psaume ; la scène entière réalise le psaume ; le cri désigne donc l'accomplissement en train de se faire. Or ce psaume s'achève dans la délivrance, la louange et la conversion des nations. Celui qui le crie en revendique aussi la fin.
Aucune rupture en Dieu
Le Père et le Fils sont un seul Dieu : « Le Père et moi, nous sommes un » Jean 10:30. Une rupture dans cette unité signifierait deux dieux, ou plus de Dieu du tout : l'essence divine est une, et ce qui est un ne se divise pas contre soi. Le Fils l'a affirmé en annonçant précisément cette heure : « Voici que l'heure vient, et elle est venue, où vous serez dispersés chacun de votre côté, et où vous me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul, car le Père est avec moi. » Jean 16:32. Jésus a donc commenté d'avance le sens de sa Passion : le Père est avec lui à l'heure même où il paraît seul. De même, l'union de la divinité et de l'humanité dans la personne du Fils est indissoluble : Dieu ne quitte pas l'homme qu'il est devenu. La forme du cri achève de répondre : celui qui dit deux fois « mon Dieu » tient Dieu pour sien et s'adresse à lui. Le désespoir se tait ou blasphème ; la prière s'adresse. Ce cri est une prière.
Le sens exact de l'abandon : livré
Paul nomme l'abandon : « Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous » Romains 8:32. Le Père abandonne le Fils en ceci qu'il le livre à la Passion sans l'y soustraire : il laisse la violence des hommes aller jusqu'au bout, et le Fils renonce aux douze légions d'anges qu'il pouvait demander Matthieu 26:53. L'âme humaine du Christ éprouve alors, dans sa partie sensible, la privation de toute consolation : l'expérience même de l'homme loin de Dieu, traversée sans péché et sans désespoir. Isaïe l'avait écrit du Serviteur : « Le Seigneur a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous » Isaïe 53:6 ; Paul le dit du Christ : « Celui qui n'avait pas connu le péché, il l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu » 2 Corinthiens 5:21, et encore : « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la Loi, devenu lui-même malédiction pour nous » Galates 3:13. Porter le péché des hommes, c'est en porter la conséquence, l'éloignement de Dieu, et la faire sienne sans avoir le péché. Une lecture fait du Calvaire le déversement d'une haine du Père sur le Fils. L'Écriture dit l'inverse : « Le Père m'aime parce que je donne ma vie, pour la reprendre ensuite » Jean 10:17. Et l'offrande monte vers lui en sacrifice agréé : « Le Christ nous a aimés et s'est livré pour nous, offrande et sacrifice à Dieu, en parfum de bonne odeur » Éphésiens 5:2. Le péché est porté, jamais approuvé ; la victime est aimée, jamais haïe. La colère de Dieu vise le péché, et c'est l'amour qui le détruit en l'assumant.
La réponse est dans le psaume
Le psaume que Jésus s'approprie contient déjà l'issue : « Il n'a ni mépris ni dédain pour la misère du misérable ; il ne lui a pas caché sa face : quand il criait vers lui, il a entendu. » Psaume 22:25. La lettre aux Hébreux applique cet exaucement au Christ : « Il a offert, avec un grand cri et avec des larmes, prières et supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il a été exaucé en raison de sa piété » Hébreux 5:7. L'exaucement est la résurrection. Le psaume bascule ensuite dans la louange : « J'annoncerai ton nom à mes frères, je te louerai au milieu de l'assemblée » Psaume 22:23, verset que la même lettre place sur les lèvres du Christ ressuscité Hébreux 2:12. Puis l'horizon s'ouvre aux nations : « Toutes les extrémités de la terre se souviendront et reviendront vers le Seigneur, et toutes les familles des nations se prosterneront devant sa face » Psaume 22:28 ; et Matthieu en montre les prémices à l'instant même de la mort : « Le centurion et ceux qui gardaient Jésus avec lui dirent : Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. » Matthieu 27:54. Luc rapporte la dernière parole : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » Luc 23:46, qui est encore un psaume Psaume 31:6. Les deux paroles sortent de la même âme, dans la même heure : celui qui a crié l'abandon expire dans la remise confiante, et la seconde parole donne le sens de la première.
L'objection cite la première ligne d'une prière et retient l'abandon ; le psaume, lui, va de l'abandon crié à l'exaucement chanté. Lire le verset où Jésus l'a placé, dans son psaume, dans sa scène, parmi ses dernières paroles, c'est recevoir le contraire de ce qu'on lui fait dire : la confiance du Fils au plus bas de la Passion, l'amour du Père qui livre et qui exauce, et le salut des nations qui commence au pied de la croix. Quiconque traverse l'heure où Dieu semble absent peut faire sienne cette prière : dire « mon Dieu » dans la nuit, c'est déjà la foi.