Les discours de Moïse
Au seuil de la terre promise, dans les plaines de Moab, Moïse rassemble une dernière fois le peuple. La génération qui avait refusé d’entrer s’est éteinte au désert ; c’est à ses enfants, prêts à franchir le Jourdain, que Moïse adresse ses derniers discours. Il y reprend la loi reçue au Sinaï, l’explique et la grave dans leur cœur avant de mourir. Le livre du Deutéronome, dont le nom vient du grec et signifie « seconde loi », recueille ces paroles : un long appel à se souvenir, à aimer Dieu et à choisir la vie.
Le rappel du chemin parcouru
Moïse commence par regarder en arrière. Il rappelle le voyage depuis l’Horeb (l’autre nom du Sinaï), les bienfaits de Dieu et les fautes du peuple, l’alliance et les quarante ans d’épreuve. Ce souvenir fonde la fidélité, car on ne reste attaché qu’à ce dont on garde mémoire. Aussi Moïse revient-il sans cesse sur un même appel : « Prends garde à toi et garde attentivement ton âme, de peur d’oublier les choses que tes yeux ont vues, et de les laisser sortir de ton cœur ; mais enseigne-les à tes enfants et aux enfants de tes enfants. » Deutéronome 4:9. Ce rappel deviendra aussi une prière : en offrant les premiers fruits de la terre, chacun récitera l’histoire de son salut : « Mon père était un Araméen prêt à périr ; il descendit en Égypte et y vécut en étranger ; là il devint une nation grande, puissante et nombreuse. Le Seigneur nous fit sortir d’Égypte avec une main forte. Il nous a donné ce pays, un pays où coulent le lait et le miel. » Deutéronome 26:5-9. Garder le souvenir des œuvres de Dieu et le redire aux générations suivantes, c’est ainsi que la foi se transmet.
Le Dieu qu’on n’a pas vu
À l’Horeb, le peuple a entendu Dieu sans jamais le voir : une voix sortie du feu, et aucune forme (Deutéronome 4:12). Moïse en tire une règle pour tout le culte : « Vous n’avez vu aucune figure le jour où le Seigneur vous parla du milieu du feu ; prenez bien garde à vos âmes, de peur que vous ne vous fassiez une image taillée. » Deutéronome 4:15-16. Les nations entourent leurs dieux d’images ; Israël adore le seul Dieu, qu’aucune image ne peut représenter : « Sache donc et grave dans ton cœur que c’est le Seigneur qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a point d’autre. » Deutéronome 4:39. Ce Dieu qu’aucun œil n’a vu se rendra un jour visible : en se faisant homme, le Verbe donnera au Dieu invisible un visage.
Écoute, Israël
Au cœur de ces discours, Moïse redonne les dix commandements reçus au Sinaï, puis il les ramasse en une seule parole, devenue la prière quotidienne d’Israël : « Écoute, Israël : le Seigneur, notre Dieu, est seul le Seigneur. Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Deutéronome 6:4-5. Tout part de là : un seul Dieu, et l’amour qu’on lui doit sans partage. De cet amour découle toute la Loi ; les commandements en sont les chemins. Et Moïse veut que cette parole pénètre toute la vie : « Ces commandements seront dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. » Deutéronome 6:6-7. La foi se dit et se vit à chaque heure du jour. Le Christ nommera cet amour le premier et le plus grand des commandements.
L’amour premier de Dieu
Si Israël doit aimer Dieu, c’est que Dieu l’a aimé le premier. Moïse écarte toute idée de mérite : « Si le Seigneur s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous surpassiez en nombre tous les peuples, car vous êtes le plus petit de tous ; mais parce que le Seigneur vous aime et qu’il a voulu tenir le serment fait à vos pères. » Deutéronome 7:7-8. Et lorsqu’il recevra la terre, Moïse lui rappelle ses révoltes au désert : « Ce n’est pas à cause de ta justice que le Seigneur, ton Dieu, te donne ce bon pays en propriété ; car tu es un peuple au cou raide. » Deutéronome 9:6. L’élection et le don viennent de la bonté de Dieu, et non des qualités de l’homme : c’est déjà la grâce qui devance et porte tout.
N’oublie pas le Seigneur
Moïse prévoit un danger que le désert tenait éloigné : l’abondance. Tant que le peuple manquait de tout, il dépendait de Dieu pour le pain de chaque jour ; entré dans un pays riche, il risque de s’attribuer son bien-être et d’oublier qui l’a sauvé. Moïse rappelle la leçon de la manne : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de Dieu. » Deutéronome 8:3. La faim du désert enseignait que la vie vient de Dieu avant de venir du pain ; le Christ reprendra cette parole pour repousser la tentation au désert (Matthieu 4:4). Aussi Moïse met-il en garde : « Garde-toi d’oublier le Seigneur, ton Dieu, négligeant d’observer ses commandements, ses ordonnances et ses lois que je te prescris aujourd’hui. » Deutéronome 8:11. Le péril vient moins du besoin que de l’abondance : le cœur rassasié s’élève et oublie qui l’a tiré de la servitude.
Ce que Dieu demande
Toute la Loi, Moïse la ramasse en quelques mots qui en montrent le cœur : « Que demande de toi le Seigneur, ton Dieu, si ce n’est que tu craignes le Seigneur, ton Dieu, en marchant dans toutes ses voies, en aimant et en servant le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme. » Deutéronome 10:12. Craindre, aimer, servir : tout tient dans cette adhésion du cœur. Le long corps des lois qui suit en tire les conséquences pour toute la vie du peuple. Il veut un culte pur, offert au seul lieu que Dieu se choisira, loin des idoles. Il veille sur les plus faibles, car l’amour de Dieu se prouve dans la manière de traiter les hommes : Dieu fait droit à l’orphelin et à la veuve et aime l’étranger, et son peuple doit l’imiter : « Tu ouvriras ta main à ton frère, à l’indigent et au pauvre dans ton pays. » Deutéronome 15:11. Deutéronome prévoit aussi le jour où Israël se donnera un roi. Ce roi restera soumis à Dieu comme le reste du peuple : choisi par Dieu, pris parmi ses frères, il devra écrire pour lui une copie de la Loi : « Il l’aura avec lui et il y lira tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre le Seigneur, son Dieu, et à observer toutes les paroles de cette loi. » Deutéronome 17:19. David répondra le mieux à ce portrait : choisi par Dieu et soumis à sa Loi, il devient le roi selon le cœur de Dieu (1 Samuel 13:14). À lui Dieu promet un trône affermi pour toujours (2 Samuel 7:16). Et ce trône éternel, le Père le donnera au Christ, fils de David (Luc 1:32-33). Les nations cherchent à connaître l’avenir par la divination, les sortilèges, la consultation des morts ; Israël ne les imitera pas, car Dieu pourvoit autrement : « Le Seigneur, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi un prophète tel que moi : vous l’écouterez. » Deutéronome 18:15. La tradition a reconnu dans ce prophète le Christ, le Verbe de Dieu venu en personne.
Choisis la vie
Au terme de ses discours, Moïse place le peuple devant un choix décisif. Sur deux monts qui se font face, Garizim et Ébal, il fait proclamer les bénédictions promises à la fidélité et les malédictions attachées à l’infidélité, puis il appelle chacun à se décider : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité. » Deutéronome 30:19. S’attacher à Dieu, c’est la vie ; s’en détourner, la mort. Le sort du peuple tient à ce libre attachement. Cette vie reste à la portée de tous, car la Loi est déjà donnée : « La parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu l’accomplisses. » Deutéronome 30:14. Et Moïse laisse entrevoir une promesse plus lointaine : « Le Seigneur, ton Dieu, circoncira ton cœur et le cœur de ta postérité, pour que tu aimes le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur. » Deutéronome 30:6. L’amour que la Loi exige, Dieu promet de le rendre possible en transformant le cœur lui-même.
Par ces discours, Moïse lie une dernière fois le peuple à son Dieu, par l’amour et par la mémoire. Il ne verra pas la terre promise, mais il y fait entrer une parole destinée à habiter les cœurs. Et déjà cette parole tend au-delà d’elle-même. Le prophète semblable à Moïse est une prophétie qui appelle le Christ, celui que le Père dira d’écouter (Matthieu 17:5). Et le cœur que Dieu circoncira annonce la nouvelle naissance (Jean 3:5), où Dieu refait l’homme du dedans et inscrit sa Loi dans son cœur (Jérémie 31:33). Le Deutéronome attend le Christ, qui aimera Dieu et son prochain d’un cœur parfait, et donnera aux hommes un cœur capable du même amour.