Le livre d'Abdias
Abdias est le plus court livre de tout l’Ancien Testament : un seul chapitre, vingt et un versets. Il porte tout entier sur un sujet unique, le jugement d’Édom. Édom est le peuple descendant d’Ésaü, le frère jumeau de Jacob ; les deux nations issues de ces deux frères, Israël et Édom, sont donc des peuples frères. Le livre tient sa force de ce lien de sang trahi : Édom s’est tenu à l’écart, puis a pris part au pillage, le jour où Jérusalem tombait. À ce frère qui a renié la fraternité, Abdias annonce le jugement de Dieu, puis le retournement final où Sion sera relevée et où le règne appartiendra à Dieu seul.
Le prophète et son oracle
Du prophète lui-même, on ne sait presque rien : le livre s’ouvre sur son seul nom, sans date ni généalogie. « Vision d’Abdias. » Abdias 1:1. Le nom signifie « serviteur du Seigneur », et c’est tout ce qui le présente : l’homme s’efface entièrement derrière la parole qu’il transmet. L’oracle vise Édom dès le premier verset, et il annonce qu’une coalition se lève contre lui : « Ainsi a dit le Seigneur à Édom : nous avons reçu du Seigneur un message, et un héraut a été envoyé parmi les nations : Debout ! Levons-nous contre lui pour combattre ! » Abdias 1:1. Dieu rassemble lui-même les nations contre Édom, et le verset suivant donne la sentence : « Voici que je t’ai rendu petit parmi les nations, tu es l’objet du plus grand mépris. » Abdias 1:2. Le peuple qui se croyait grand sera réduit et méprisé ; tout le livre va déplier le pourquoi de ce renversement.
L’orgueil d’Édom
La première faute d’Édom est son orgueil, et le prophète la rattache à sa géographie même. Le pays d’Édom était une région de hauteurs et de gorges rocheuses, où les habitants se croyaient inatteignables. « La fierté de ton cœur t’a égaré, lui qui habite dans des creux de rochers, dont les hauteurs sont la demeure ; il dit dans son cœur : Qui me fera descendre à terre ? » Abdias 1:3. Perché dans ses montagnes, Édom se croyait au-dessus de tout danger, et cette assurance était devenue mépris de Dieu. Mais aucune hauteur ne met à l’abri de Dieu : « Quand tu t’élèverais aussi haut que l’aigle, que tu placerais ton aire parmi les étoiles, je t’en ferais descendre, oracle du Seigneur. » Abdias 1:4. Le nid de l’aigle au plus haut des rochers, et même un nid placé dans les étoiles, n’échappent pas à la main de Dieu qui fait descendre. L’orgueil qui se croit hors d’atteinte est précisément ce que Dieu abaisse, et le pillage d’Édom sera total, plus complet que celui d’un voleur : « Si des voleurs étaient entrés chez toi, n’auraient-ils pas emporté que ce qui leur suffisait ? Comme Ésaü a été fouillé, comme on a cherché ses trésors cachés ! » Abdias 1:5-6. Le voleur ordinaire laisse quelque chose ; le pillage d’Édom ne laissera rien, jusqu’aux trésors cachés. Et ceux qui le trahiront seront ses propres alliés : « Ils t’ont chassé jusqu’à la frontière, tous tes alliés ; ceux qui mangeaient ton pain ont mis un piège sous tes pas. » Abdias 1:7. Édom avait trahi son frère ; il sera trahi à son tour par ses amis, par ceux-là mêmes qui partageaient sa table.
La faute contre le frère
Au cœur du livre se trouve la faute qui appelle tout le jugement : ce qu’Édom a fait à son frère Jacob le jour du malheur. « À cause du massacre, à cause de la violence contre ton frère Jacob, la honte te couvrira, et tu seras retranché à jamais. » Abdias 1:10. Le mot « frère » porte ici toute la gravité de la faute : Édom n’a pas seulement attaqué un peuple voisin, il a frappé son propre sang. Le prophète décrit alors la scène du jour où Jérusalem tomba, et la place qu’Édom y a tenue : « Au jour où tu te tenais en face de lui, au jour où des ennemis emmenaient son armée, et où des étrangers jetaient le sort sur Jérusalem, toi aussi, tu étais comme l’un d’eux ! » Abdias 1:11. Édom s’est tenu là, spectateur d’abord, puis complice : se ranger du côté des pillards contre son frère, c’est devenir l’un d’eux. Le prophète énumère ensuite, en une série de défenses pressantes, tout ce qu’Édom n’aurait pas dû faire : se réjouir du malheur de Juda, entrer dans la ville pour piller, se poster aux carrefours pour massacrer les fuyards. « Ne repais pas ta vue du jour de ton frère, au jour de son infortune ; ne te réjouis pas au sujet des enfants de Juda, au jour de leur ruine. » Abdias 1:12. « Ne te tiens pas au carrefour des chemins, pour massacrer ses fuyards ; ne livre pas ses réchappés, au jour de la détresse. » Abdias 1:14. Chaque interdit décrit en creux ce qu’Édom a fait : il s’est réjoui, il a pillé, il a livré ceux qui fuyaient. La faute n’est pas seulement la violence, mais la joie mauvaise prise au malheur d’un frère, et l’acharnement contre celui qui était déjà à terre.
Le Jour du Seigneur
À partir de là, l’oracle s’élargit : la faute d’Édom devient le cas exemplaire d’un jugement qui vise toutes les nations. Le prophète nomme ce jugement le Jour du Seigneur. « Car il est proche le jour du Seigneur, pour toutes les nations ; comme tu as fait, il te sera fait ; ton œuvre retombera sur ta tête. » Abdias 1:15. La loi du jugement est énoncée en une formule limpide : le mal commis revient sur celui qui l’a commis. Édom a dépouillé son frère, il sera dépouillé ; il s’est réjoui de la chute, il tombera. Et l’image qui dit ce retournement est celle de la coupe : Édom et les nations ont bu, c’est-à-dire se sont enivrés de violence sur la montagne sainte ; à leur tour ils boiront la coupe du jugement. « De même que vous avez bu sur ma sainte montagne, toutes les nations boiront continuellement ; elles boiront, elles avaleront, et elles seront comme n’ayant pas été. » Abdias 1:16. Boire la coupe est, dans la Bible, recevoir le châtiment tout entier, sans en rien laisser ; les nations qui ont fait violence disparaîtront comme si elles n’avaient jamais existé.
La restauration de Jacob
Le livre, qui n’était jusque-là que jugement, se retourne dans ses derniers versets en promesse. Face à Édom qui s’effondre, Sion sera relevée et rendue sainte : « Mais sur la montagne de Sion il y aura des réchappés ; elle sera un lieu saint, et la maison de Jacob rentrera dans ses possessions. » Abdias 1:17. Le contraste est entier : Édom retranché à jamais, et Jacob qui recouvre son héritage. Le prophète file alors l’image du feu : la maison de Jacob sera la flamme, et Édom le chaume sec qu’elle consume. « La maison de Jacob sera un feu, la maison de Joseph une flamme, et la maison d’Ésaü sera réduite à être du chaume ; il n’y aura pas de survivant pour la maison d’Ésaü, car le Seigneur a parlé. » Abdias 1:18. Le peuple longtemps victime devient le feu qui l’emporte sur son oppresseur, non par sa propre force, mais parce que Dieu a parlé. Les versets suivants annoncent que le peuple s’étendra de tous côtés et reprendra les territoires perdus, du Négéb au sud jusqu’aux régions du nord, et que même les exilés les plus lointains reviendront : ceux de Sépharad, une terre d’exil éloignée, retrouveront leurs villes. « Les captifs de Jérusalem qui sont à Sépharad posséderont les villes du Négéb. » Abdias 1:20. Le rétablissement n’oublie aucun des dispersés, même les plus loin.
Le règne appartient à Dieu
Le livre s’achève sur un sommet qui dépasse de loin le différend entre deux peuples. Le dernier verset annonce que des libérateurs, des hommes suscités par Dieu, monteront sur la montagne de Sion pour juger Édom, c’est-à-dire pour exécuter contre lui la sentence que tout le livre a prononcée ; et le dernier mot revient à la royauté de Dieu : « Des libérateurs monteront à la montagne de Sion, pour juger la montagne d’Ésaü ; et au Seigneur sera l’empire. » Abdias 1:21. Tout le livre conduisait là. La chute d’Édom et le relèvement de Jacob ne sont pas la fin, ils ouvrent sur le règne de Dieu sur toute la terre. Le jugement d’un peuple orgueilleux, qui pouvait sembler une affaire locale, se révèle un signe du jugement universel par lequel Dieu rétablit la justice et fait reconnaître qu’à lui seul appartient le règne. Abdias, le plus bref des prophètes, s’achève ainsi sur la plus vaste des promesses : le Seigneur est roi.