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Le fléau et le Jour du Seigneur

Le livre de Joël s’ouvre sur une catastrophe bien réelle, une invasion de sauterelles qui ravage tout le pays, et il en fait le point de départ de tout son message. Le prophète regarde ce désastre présent et y lit le signe d’une menace plus grande encore : le Jour du Seigneur, ce moment où Dieu vient en personne juger. Le fléau des insectes devient ainsi l’avant-goût d’une armée plus redoutable, et l’appel à pleurer sur les récoltes perdues prépare l’appel à trembler devant la venue de Dieu.

Le prophète et son livre

Du prophète, le livre ne dit presque rien : il s’ouvre sur son seul nom. « Parole du Seigneur qui fut adressée à Joël, fils de Phatuel. » Joël 1:1. Le nom de Joël signifie « le Seigneur est Dieu », et c’est là toute sa présentation : ni date, ni fonction, ni récit de vocation. L’homme s’efface derrière la parole qu’il transmet. D’emblée, il appelle le peuple à mesurer l’ampleur de ce qui arrive, et à le garder en mémoire : « Écoutez ceci, vieillards ; prêtez l’oreille, vous tous habitants du pays ! Pareille chose est-elle arrivée de vos jours, ou bien dans les jours de vos pères ? » Joël 1:2. Ce qui frappe le pays est sans précédent, au point qu’il faut le raconter de génération en génération : « Faites-en le récit à vos enfants, et vos enfants à leurs enfants. » Joël 1:3. Le désastre est si grave qu’il doit devenir une mémoire transmise, un événement dont on parlera longtemps.

L’invasion des sauterelles

Le fléau est une invasion d’insectes qui dévorent tout sur leur passage. Le prophète la décrit par quatre noms successifs, qui disent la dévastation totale, vague après vague : « Ce qu’a laissé le gazam, la sauterelle l’a dévoré ; ce qu’a laissé la sauterelle, le yéleq l’a dévoré ; ce qu’a laissé le yéleq, le chasil l’a dévoré. » Joël 1:4. Le gazam, le yéleq et le chasil sont des noms hébreux désignant des sortes ou des stades de sauterelles ; les nommer l’un après l’autre donne l’image d’une destruction complète, où chaque vague achève ce que la précédente avait laissé. Rien ne subsiste. Le prophète compare cette nuée d’insectes à une armée d’invasion, puissante et innombrable : « Car un peuple est monté sur mon pays, puissant et innombrable ; ses dents sont des dents de lion. » Joël 1:6. Et il décrit le saccage de tout ce qui faisait vivre le pays, la vigne et le figuier mis à nu : « Il a dévasté ma vigne, et mis en morceaux mon figuier ; il les a pelés complètement et abattus ; les rameaux sont devenus tout blancs. » Joël 1:7. Les arbres écorcés, blanchis, sont l’image d’une terre dépouillée jusqu’à l’os.

Le deuil de toute la terre

Le désastre frappe tout, et tout entre en deuil. Les offrandes du Temple elles-mêmes cessent, faute de blé et de vin à présenter, et les prêtres sont dans l’affliction : « Offrandes et libations ont été retranchées de la maison du Seigneur ; ils sont dans le deuil les prêtres, ministres du Seigneur ! » Joël 1:9. Quand la terre ne produit plus, c’est le culte lui-même qui s’arrête, car on n’a plus rien à offrir à Dieu. Les champs, les vignerons, les laboureurs, tous sont confondus : « Les champs sont ravagés, le sol est dans le deuil ; car le blé est détruit, le vin nouveau est dans la confusion, l’huile languit. » Joël 1:10. Le blé, le vin et l’huile, les trois biens fondamentaux qui nourrissaient le pays, sont anéantis ensemble. Et le deuil gagne jusqu’aux bêtes, privées de pâture et d’eau, qui crient vers Dieu : « Comme les bêtes gémissent ! Les troupeaux de bœufs sont effarés, parce qu’ils n’ont point de pâture. » Joël 1:18. Même les animaux sauvages se tournent vers Dieu dans la détresse : « Les bêtes sauvages mêmes brament après vous, parce que les courants d’eau sont à sec. » Joël 1:20. Toute la création, hommes, bêtes et terre, est réunie dans une même plainte qui monte vers Dieu.

Le Jour du Seigneur approche

C’est ici que le prophète passe du fléau présent à une menace plus grande. Au cœur de la détresse, il fait entendre un cri qui ouvre tout l’horizon du livre : « Ah ! quel jour !... Car le jour du Seigneur est proche ! Il vient comme un ravage, de la part du Tout-Puissant ! » Joël 1:15. Le « Jour du Seigneur » est une expression majeure des prophètes : il désigne le moment où Dieu intervient lui-même dans l’histoire pour juger, abaisser les orgueilleux et établir son règne. Le fléau des sauterelles n’était qu’un signe ; ce qui vient est la venue de Dieu en personne. Le prophète fait alors sonner l’alarme sur la sainte montagne : « Sonnez du cor en Sion, et sonnez de la trompette sur ma sainte montagne ! Que tous les habitants du pays tremblent, car le jour du Seigneur vient, car il est proche ! » Joël 2:1. Et il décrit ce Jour comme un jour de ténèbres, devant lequel s’avance une armée sans pareille : « Jour de ténèbres et d’obscurité, jour de nuages et de sombre nuée ! Comme l’aurore qui s’étend sur les montagnes, un peuple vient, nombreux et fort, tel qu’il n’y en a jamais eu. » Joël 2:2. Cette armée prolonge l’image des sauterelles, mais elle la dépasse : devant elle, le pays passe du jardin au désert. « Devant lui le feu dévore, et derrière lui la flamme brûle. Le pays est comme un jardin d’Éden devant lui, et derrière lui, c’est un désert dévasté. » Joël 2:3.

La voix de Dieu à la tête de l’armée

La description de cette armée atteint son sommet quand Dieu lui-même paraît à sa tête. La création entière est ébranlée par sa venue : « Devant lui la terre tremble, les cieux s’ébranlent, le soleil et la lune s’obscurcissent, les étoiles perdent leur éclat. » Joël 2:10. L’obscurcissement des astres est le signe constant du Jour du Seigneur : l’ordre du monde vacille quand Dieu vient juger. Et c’est Dieu qui commande cette armée, dont la voix retentit avec une puissance redoutable : « Le Seigneur fait entendre sa voix à la tête de son armée ; car immense est son camp, car puissant est l’exécuteur de sa parole. Car le jour du Seigneur est grand et très redoutable ; et qui pourrait le soutenir ? » Joël 2:11. La question reste suspendue : qui pourrait tenir devant ce Jour ? Personne ne peut soutenir la venue de Dieu par ses propres forces. C’est précisément cette question sans réponse qui ouvre la suite du livre, car à l’instant où nul ne peut tenir, Dieu lui-même va montrer le chemin du salut : revenir à lui.