Le choix de la vie et la sagesse au quotidien
Ben Sira place au fondement de la vie morale une grande affirmation : l’homme est libre. Dieu l’a créé au commencement et l’a laissé à son propre conseil ; il a mis devant lui le feu et l’eau, la vie et la mort, et ce qu’il choisit lui sera donné. Nul ne peut accuser Dieu de son propre péché. Sur cette liberté repose toute la sagesse pratique du livre : parce que nos choix sont réels, ils comptent, et Ben Sira enseigne comment bien choisir dans chaque situation, honorer ses parents, garder un ami fidèle, maîtriser sa langue, user justement de l’argent, honorer le médecin, travailler avec droiture, et vivre avec mesure en gardant la mort devant les yeux.
Le choix de la vie : l’homme est libre
Ben Sira commence par arracher au pécheur son excuse la plus commode, celle qui rejette la faute sur Dieu. Il l’écarte nettement : Dieu ne fait pas ce qu’il déteste, « car il ne fait pas ce qu’il déteste. » Siracide 15:11 Puis il pose le fondement : « Au commencement, il a créé l’homme et l’a laissé à son propre conseil. » Siracide 15:14 Dieu a fait l’homme libre, maître de ses actes ; la liberté est un don, la condition même de l’amour et du mérite, car sans elle il n’y a ni vertu ni faute. Devant l’homme, deux voies sont ouvertes : « il a mis devant toi le feu et l’eau : tu étends la main vers ce que tu choisis. » Siracide 15:16 Et l’enjeu de ce choix est la vie même : « Devant l’homme sont la vie et la mort : ce qu’il préfère lui sera donné. » Siracide 15:17 Ben Sira reprend ici le grand appel de Moïse au terme du Deutéronome : « j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie. » Deutéronome 30:19 L’homme n’est pas le jouet du destin ; son éternité est remise entre ses mains, sous la grâce de Dieu. C’est pourquoi l’Église tient ces versets pour un rempart : contre toute doctrine qui ferait de Dieu l’auteur du mal ou de l’homme le prisonnier d’une fatalité, Ben Sira affirme la responsabilité. Dieu n’est jamais l’auteur du péché ; l’homme répond de ses choix.
Honorer père et mère, garder un ami fidèle
Le premier champ de la sagesse quotidienne est la famille. Ben Sira donne un long enseignement sur l’honneur dû aux parents : « le Seigneur veut que le père soit honoré de ses enfants. » Siracide 3:2 Et il en montre le fruit spirituel : « Qui honore son père expie ses fautes. » Siracide 3:3 Cet honneur devient concret quand les parents vieillissent : il faut les soutenir même lorsque leur esprit faiblit, sans jamais les mépriser. Le lien avec les parents est la première école de la crainte de Dieu. Vient ensuite l’amitié, à laquelle Ben Sira consacre des pages d’une rare finesse. L’ami fidèle est un trésor : « Un ami fidèle est un abri sûr : qui l’a trouvé a trouvé un trésor. » Siracide 6:14 Mais toute compagnie n’est pas amitié, et l’amitié véritable s’éprouve ; elle plonge ses racines dans la foi partagée : « Un ami fidèle est un baume de vie ; ceux qui craignent le Seigneur en trouvent un. » Siracide 6:16
La langue, l’argent et le travail
Ben Sira revient sans cesse sur la parole, tant elle peut faire de mal. La langue blesse plus profond que l’épée : « Beaucoup sont tombés par le tranchant de l’épée, mais bien plus par la langue. » Siracide 28:18 Contre la médisance, la calomnie, la parole double et hâtive, il enseigne à peser ses mots et à se taire quand il le faut. Sur l’argent, il tient l’équilibre : un bien s’il sert la justice, un piège si le cœur s’y attache. La générosité envers le pauvre efface les fautes : « L’eau éteint le feu ardent, et l’aumône expie les péchés. » Siracide 3:28 Enfin, il honore le travail et les métiers, le laboureur, le forgeron, le potier, chacun nécessaire à la vie du monde ; leur ouvrage même est une prière. Le sage qui étudie la Loi tient le premier rang, mais nul métier honnête n’est méprisable, car tous soutiennent la cité des hommes.
Honorer le médecin, don de Dieu
Ben Sira offre ici une page qui lui est propre, et qui étonne dans l’Ancien Testament : loin d’opposer la foi et la médecine, il invite à honorer le médecin. « Honore le médecin pour les services qu’il rend, car lui aussi, le Seigneur l’a créé. » Siracide 38:1 Car la guérison vient de Dieu : « c’est du Très-Haut que vient la guérison. » Siracide 38:2 Et les remèdes eux-mêmes sont son don : « Le Seigneur a fait sortir de la terre les remèdes. » Siracide 38:4 Le croyant n’a donc pas à choisir entre la prière et le soin : il prie ET consulte le médecin, car la grâce ne méprise pas la nature. Dieu guérit par lui-même, mais aussi par la main du médecin et par les remèdes qu’il a tirés de la terre. C’est une théologie mûre des causes secondes : Dieu agit à travers les moyens qu’il a créés, sans que sa main s’en trouve amoindrie.
La mesure et le souvenir de la fin
Toute la sagesse de Ben Sira se recueille enfin dans la mesure. Il enseigne la modération dans le manger, le vin, le plaisir, non par mépris des biens de la vie, mais parce que l’excès asservit et que l’homme mesuré reste libre. Et il donne le remède le plus sûr contre le péché, le souvenir de la mort : « Dans tout ce que tu fais, souviens-toi de ta fin, et jamais tu ne pécheras. » Siracide 7:36 Garder sa fin devant les yeux n’est pas une pensée morbide, mais une lumière : elle remet chaque chose à son juste poids, désarme l’orgueil et l’avidité, et ordonne toute la vie vers l’essentiel. La spiritualité chrétienne reprendra ce conseil, ce regard lucide sur la mort qui, loin d’assombrir la vie, la rend grave et vraie.