La liberté et la responsabilité
Parmi tout ce qui existe sur la terre, l’homme seul peut se demander ce qu’il doit faire, peser ses choix, et décider. L’animal suit son instinct, mais l’homme délibère. Cette capacité de se déterminer soi-même, de choisir entre plusieurs voies, c’est ce qu’on appelle la liberté. Elle est au fondement de toute la vie morale, car sans elle il n’y aurait ni mérite ni faute, ni louange ni reproche. Mais la liberté est souvent mal comprise : on la confond avec le pouvoir de faire n’importe quoi, alors qu’elle est tout autre chose. La raison, en examinant ce qu’est vraiment la liberté, découvre qu’elle est ordonnée au bien, et qu’elle s’accomplit en le choisissant.
Ce qu’est la liberté
La liberté se laisse d’abord reconnaître par l’expérience que chacun en fait. Devant une décision, je délibère : je pèse le pour et le contre, j’envisage plusieurs possibilités, puis je tranche. Ce moment où je me dis « je pourrais faire ceci, ou cela, et c’est à moi de décider » est l’expérience même de la liberté. Elle suppose deux facultés de l’âme qui travaillent ensemble : l’intelligence, qui présente à l’homme ce qui est bon ou mauvais, et la volonté, qui choisit. L’animal, lui, est mû par son instinct : il poursuit ce qui l’attire sans pouvoir se demander s’il le doit. L’homme, parce qu’il comprend, peut juger ses propres penchants, leur résister ou les suivre. C’est pourquoi l’acte libre se distingue de l’acte contraint et de l’acte instinctif. Si l’on me pousse de force, mon corps bouge mais je n’ai pas agi ; si je cède à un réflexe sans y penser, je n’ai pas vraiment choisi. L’acte est pleinement libre quand il procède de moi, en connaissance de cause et par ma propre volonté. Cette maîtrise de soi est le signe distinctif de l’homme, et le fondement de sa dignité : il est responsable de lui-même, capable de se conduire.
La liberté et la responsabilité
De la liberté découle aussitôt la responsabilité : être responsable, c’est avoir à répondre de ses actes, à en rendre compte. Et l’on ne répond que de ce qu’on a fait librement. Voilà pourquoi nul ne reproche à l’animal de suivre sa faim : il n’a pas choisi. Mais l’homme qui agit en connaissant ce qu’il fait et en le voulant porte la responsabilité de son acte, bonne ou mauvaise. La louange et le blâme, le mérite et la faute, la justice qui récompense ou punit, tout cela suppose la liberté. Sans elle, ces notions s’effondrent : on ne saurait louer un homme d’une vertu qu’il n’aurait pas choisie, ni le condamner d’un mal qu’il n’aurait pu éviter.
Mais la responsabilité connaît des degrés, car la liberté elle-même peut être entravée. La raison reconnaît plusieurs choses qui diminuent ou suppriment la responsabilité d’un acte. L’ignorance d’abord : celui qui ne savait pas, et ne pouvait pas savoir, ce qu’il faisait n’est pas pleinement coupable. La contrainte ensuite : ce qu’on m’arrache par la force ou par une peur grave n’est pas pleinement mon acte. La passion enfin : une émotion violente, une colère, une peur, peut emporter l’homme et obscurcir son jugement, réduisant d’autant sa maîtrise. Juger un acte humain demande donc de peser ce qu’il y avait de connaissance et de volonté réelles. Plus l’homme savait et voulait, plus il est responsable ; moins il savait ou pouvait, moins il l’est. La responsabilité se mesure ainsi à la liberté qui était réellement en jeu.
La liberté existe-t-elle vraiment ?
Certains nient que l’homme soit libre. Tout, disent-ils, est déterminé d’avance : nos choix ne seraient que le produit de causes qui nous échappent, l’hérédité, l’éducation, le cerveau, les circonstances. Ce qu’on croit être un libre choix ne serait qu’une illusion, le sentiment d’une liberté qui n’existe pas. Cette position s’appelle le déterminisme. La raison peut lui répondre. D’abord, nier la liberté revient à se contredire soi-même : celui qui me demande de le croire suppose que je peux peser ses arguments et changer d’avis, donc que je suis libre de juger. Un être entièrement déterminé ne raisonnerait pas, il subirait ses idées sans pouvoir les juger. Ensuite, l’expérience intérieure de la délibération est trop constante et trop forte pour n’être qu’un mirage : nous savons, au moment de choisir, que la décision dépend de nous, et nous le savons mieux que toute théorie qui le nie. Enfin, toute la vie humaine, le droit, la morale, l’éducation, la promesse, le remords, repose sur la conviction que l’homme est responsable. Il est vrai que bien des choses pèsent sur nos choix et les inclinent ; la liberté humaine n’est pas absolue, elle s’exerce dans des conditions, avec des limites. Mais peser n’est pas contraindre : une inclination forte laisse encore place au choix, et c’est précisément le propre de l’homme de pouvoir, dans une certaine mesure, se déterminer malgré ses penchants.
La vraie liberté : le choix du bien
Reste la question la plus importante, et la plus mal comprise. Beaucoup pensent que la liberté consiste à pouvoir faire n’importe quoi, et qu’elle serait d’autant plus grande qu’aucune règle ne la limite. C’est une erreur que la raison peut redresser. La liberté est faite pour le bien. Elle est le pouvoir de choisir, mais ce pouvoir est ordonné à un but, qui est de choisir ce qui est vraiment bon pour l’homme. Pouvoir choisir le mal n’est donc pas la perfection de la liberté, mais sa faiblesse. De même qu’une intelligence qui se trompe use moins bien de sa puissance qu’une intelligence qui atteint le vrai, une volonté qui choisit le mal est une liberté qui se manque, qui rate ce pour quoi elle est faite.
L’expérience le confirme : le mal, loin de libérer, asservit. Celui qui s’adonne à une passion mauvaise en devient peu à peu l’esclave ; le menteur est prisonnier de ses mensonges, l’homme dominé par un vice perd la maîtrise de lui-même qu’il croyait élargir. Plus on choisit le mal, moins on est capable de choisir autre chose : la liberté se rétrécit à mesure qu’on en abuse. À l’inverse, l’homme qui choisit le bien se rend de plus en plus maître de lui, plus capable d’aimer, de donner, de tenir. C’est en cela que la vraie liberté grandit. Le Christ l’a dit avec force : « Quiconque se livre au péché est esclave du péché. » Jean 8:34. Le péché se présente comme une libération et se révèle une servitude. Et la liberté véritable, celle qui rend l’homme pleinement maître de lui et capable du bien, est un fruit que le Christ vient donner : « Si donc le Fils vous affranchit, vous serez vraiment libres. » Jean 8:36. Ainsi la raison et la foi se rejoignent : être libre, ce n’est pas faire ce qu’on veut, c’est devenir capable de vouloir et de faire le bien. La liberté n’est pleinement elle-même que tournée vers ce pour quoi elle est faite.