La grâce
La grâce est le secours gratuit que Dieu donne à l’homme pour le sauver et le conduire à lui. Tout ce que l’homme reçoit pour aller à Dieu, depuis le premier appel jusqu’à la vie éternelle, lui vient de cette libéralité. Le mot lui-même dit la gratuité, puisque « grâce », venu du latin gratia qui traduit le grec charis (χάρις), désigne un don que rien n’oblige et que rien ne réclame : « De sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce sur grâce. » Jean 1:16
Un don gratuit
La grâce est donnée sans être due. Elle précède l’homme et le devance, sans répondre à aucun mérite : c’est Dieu qui aime et donne le premier. Là est sa nature même, que rien dans l’homme ne vient acquérir : « Si c’est par grâce, ce n’est plus à cause des œuvres ; autrement la grâce ne serait plus la grâce. » Romains 11:6 Cette gratuité vise d’abord le premier don : nul ne peut mériter la grâce qui commence sa conversion, puisqu’elle précède tout ce que l’homme pourrait offrir ; ce que l’homme mérite ensuite, il le mérite déjà par elle.
Nécessaire, et offerte à tous
La grâce est nécessaire. Dieu appelle l’homme à une fin qui dépasse sa nature, le voir et vivre de sa vie ; or ce qui dépasse une nature ne peut s’atteindre par les forces de cette nature ; il faut donc que Dieu élève l’homme et le porte, sans quoi aucun de ses actes n’atteindrait ce but. Le Christ le dit à ses disciples : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Jean 15:5 Et cette grâce, Dieu l’offre à tout homme, car il veut le salut de tous : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » 1 Timothée 2:4
Donnée par le Christ dans l’Esprit
La grâce s’est manifestée pleinement dans le Christ, qui l’a méritée pour les hommes par sa mort et sa résurrection : « La grâce de Dieu s’est manifestée, source de salut pour tous les hommes. » Tite 2:11 L’Esprit Saint la répand ensuite dans les cœurs : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » Romains 5:5 On distingue ainsi la grâce incréée, qui est Dieu lui-même se donnant en son Esprit, et la grâce créée, le don qu’il dépose dans l’âme et qui la transforme.
Les formes de la grâce
Cette grâce créée se présente sous deux modes principaux, la grâce sanctifiante et la grâce actuelle. À ces deux modes s’ajoutent les grâces propres à chaque sacrement, les charismes (dons accordés à l’un pour le bien de tous) et les grâces d’état, secours propres à la vocation de chacun, que Dieu donne à l’époux, au prêtre ou au parent pour accomplir la tâche à laquelle il l’appelle. Toutes sont la même libéralité de Dieu, reçue selon des manières diverses.
La grâce sanctifiante
La grâce sanctifiante est le don permanent que Dieu infuse dans l’âme et qui y demeure. Elle transforme l’homme en profondeur et l’établit dans une condition nouvelle, celle d’enfant de Dieu, né de lui par adoption : « À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » Jean 1:12 Elle le relève ainsi à un ordre qui dépasse sa nature, le rendant capable de vivre de la vie même de Dieu : « Il nous a accordé de devenir participants de la nature divine. » 2 Pierre 1:4 Cette participation est ce que les Pères ont nommé la divinisation : sans cesser d’être créature, l’homme reçoit de partager la vie propre de Dieu, selon le mot de saint Irénée, que le Fils de Dieu s’est fait ce que nous sommes pour faire de nous ce qu’il est lui-même.
Ce passage de l’état de péché à la condition d’enfant de Dieu porte le nom de justification. Elle est un renouvellement intérieur réel : la grâce infusée dans l’âme la rend véritablement juste et sainte, et non pas seulement tenue pour juste au-dehors pendant qu’elle resterait pécheresse. Le concile de Trente l’a affirmé contre l’idée d’une justice seulement imputée, où la faute serait couverte sans être ôtée : en l’homme justifié, le péché est réellement effacé et la sainteté réellement donnée. « Vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » 1 Corinthiens 6:11
Avec elle, Dieu vient lui-même habiter l’âme : la Trinité y fait sa demeure. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure. » Jean 14:23 Avec elle sont infusées les vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, ainsi que les dons de l’Esprit Saint : l’âme reçoit de quoi connaître, espérer et aimer Dieu au-delà de ses seules forces.
Elle est reçue pour la première fois au baptême, grandit par les sacrements, la prière et les œuvres de charité, se perd par le péché mortel, et se retrouve par le sacrement de pénitence, qui la rétablit pleinement.
La grâce actuelle
La grâce actuelle est le secours passager que Dieu accorde pour accomplir un acte bon : elle éclaire l’intelligence et fortifie la volonté, le temps d’un choix ou d’un mouvement du cœur, puis se renouvelle selon les besoins. Dieu en est la source et agit le premier : « C’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son dessein bienveillant. » Philippiens 2:13 Le mouvement même par lequel l’homme se tourne vers le Christ ne vient pas de lui seul, mais de la grâce qui le devance : « Nul ne peut dire : Jésus est Seigneur, si ce n’est par l’Esprit Saint. » 1 Corinthiens 12:3
Prévenante, elle va devant l’homme pour éveiller en lui le désir du bien ; coopérante, elle le soutient pendant qu’il agit, de sorte que son œuvre soit tout ensemble don de Dieu et acte de l’homme : « Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n’a pas été vaine. » 1 Corinthiens 15:10 Dieu la renouvelle à chaque pas et mène lui-même à son terme l’œuvre de sanctification qu’il a commencée dans l’homme : « Celui qui a commencé en vous une œuvre bonne en poursuivra l’achèvement jusqu’au jour du Christ Jésus. » Philippiens 1:6
Ce secours respecte la liberté qu’il meut : Dieu touche l’âme sans la forcer, et l’homme peut y consentir ou s’y dérober : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs. » Hébreux 3:15 Reçue et suivie, elle conduit le pécheur à la conversion et le dispose à recevoir ou à recouvrer la grâce sanctifiante.
La grâce et la liberté
La grâce meut la liberté de l’homme sans la supprimer. Deux erreurs opposées ont forcé l’Église à préciser ce point. Au cinquième siècle, le moine Pélage soutenait que l’homme peut vouloir et accomplir le bien qui sauve par ses seules forces, la grâce n’étant qu’un secours utile et non nécessaire. Saint Augustin lui répondit que sans la grâce l’homme ne peut ni commencer ni achever le moindre pas vers le salut, et que le premier mouvement de la volonté vers Dieu est déjà l’œuvre de la grâce prévenante, celle qui va devant l’homme avant tout mérite ; le second concile d’Orange, en 529, fixa cette doctrine. L’erreur inverse est de faire agir la grâce seule en supprimant la liberté, comme si l’homme n’était que passif sous une action qui l’emporterait sans lui. Dieu meut la volonté sans la contraindre, de sorte que l’homme consent librement à ce que la grâce opère en lui, et le concile de Trente a écarté les deux excès à la fois.
Aussi l’Écriture unit-elle l’action de Dieu et celle de l’homme sans les confondre : Dieu donne le cœur nouveau et fait lui-même que l’homme marche selon ses voies. « Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau ; je mettrai en vous mon Esprit et je ferai que vous marchiez selon mes lois. » Ézéchiel 36:26-27 L’homme marche vraiment, et c’est Dieu qui le fait marcher. On distingue pour cela deux états de la grâce actuelle : suffisante, elle donne réellement le pouvoir d’accomplir le bien et laisse à la volonté de consentir ou de refuser ; efficace, elle emporte le consentement et produit l’acte, sans jamais forcer la liberté qu’elle meut.
La grâce et le mérite
L’homme établi dans la grâce peut mériter. Ses actes bons, accomplis sous la motion de Dieu et par charité, obtiennent une croissance de la grâce et, au terme, la vie éternelle. « Il rendra à chacun selon ses œuvres. » Romains 2:6 Ce mérite n’entame pas la gratuité, car il repose tout entier sur un don : c’est la grâce qui rend l’homme capable d’agir pour Dieu, et l’acte méritoire procède d’elle avant de venir de lui. Le concile de Trente l’enseigne avec saint Augustin : lorsque Dieu couronne nos mérites, il ne couronne rien d’autre que ses propres dons. Aussi la récompense du juste est-elle promise comme un dû et reçue comme une grâce. « Désormais m’est réservée la couronne de justice, que me remettra le Seigneur, le juste Juge. » 2 Timothée 4:8
De la grâce à la gloire
La grâce reçue dans le temps est le commencement de la vie que Dieu donnera dans l’éternité. Ce qu’elle inaugure ici-bas s’achève dans la vision de Dieu, où le don atteint sa plénitude : « Le Seigneur donne la grâce et la gloire. » Psaume 84:12