L’éloge des Pères
Le livre s’achève sur une vaste fresque : Ben Sira parcourt toute l’histoire d’Israël à travers ses grandes figures, d’Hénoch au grand prêtre Simon. Faisons l’éloge des hommes illustres, nos ancêtres. Cette galerie, unique dans l’Ancien Testament, relit l’histoire du salut comme une seule ligne continue de la fidélité de Dieu : chaque ancêtre est un anneau de la chaîne de l’Alliance, un témoin du Dieu qui agit par les hommes. Elle monte comme une liturgie et culmine dans le culte du Temple. L’Église y reconnaît la première forme de la communion des saints : la mémoire vivante de ceux qui nous ont précédés dans la foi.
Louons les hommes illustres
Ben Sira ouvre son éloge par un appel solennel : « Faisons donc l’éloge des hommes illustres, nos ancêtres, de génération en génération. » Siracide 44:1 Mais il ne les loue pas pour leur gloire propre. Ce qu’il célèbre en eux, c’est l’œuvre de Dieu : « Le Seigneur a produit en eux de grandes gloires. » Siracide 44:2 Leur mémoire demeure, et l’assemblée redit leur louange de siècle en siècle. C’est là une manière de lire l’histoire : non comme une suite de hauts faits humains, mais comme le théâtre où Dieu déploie sa fidélité, à travers des hommes qu’il choisit, forme et envoie. L’éloge n’est pas un palmarès, c’est une action de grâce.
Des origines aux patriarches
La galerie remonte aux premiers justes. Hénoch, qui plut à Dieu et fut enlevé, ouvre la marche comme un signe d’espérance : « Hénoch plut au Seigneur et fut enlevé, modèle de conversion pour les générations. » Siracide 44:16 Vient Noé, trouvé juste au temps du déluge, par qui un reste fut sauvé : « Noé fut trouvé parfait et juste ; au temps de la colère, il fut la rançon du monde. » Siracide 44:17 Puis Abraham, père d’une multitude de nations, dont Ben Sira retient d’abord la fidélité à la Loi et à l’Alliance : « il garda la loi du Très-Haut et entra en alliance avec lui. » Siracide 44:20 D’homme en homme, l’Alliance se transmet et grandit : le Dieu qui s’était lié à Noé se lie à Abraham, et la promesse court à travers les générations sans jamais se rompre.
Moïse, Aaron et le sacerdoce
Au centre de l’histoire se dresse Moïse, aimé de Dieu et des hommes, à qui fut donnée la Loi : « aimé de Dieu et des hommes, Moïse, dont la mémoire est en bénédiction. » Siracide 45:1 Puis Ben Sira, homme du Temple, s’arrête longuement sur le sacerdoce. Aaron, frère de Moïse, revêtu de la robe de gloire, reçoit le sacerdoce éternel : « Il conclut avec lui une alliance éternelle et lui donna le sacerdoce du peuple. » Siracide 45:7 Et Pinhas, troisième en gloire, qui par son zèle fit l’expiation pour Israël et reçut à son tour une alliance de paix : « Pinhas, fils d’Éléazar, est le troisième en gloire, pour avoir montré son zèle dans la crainte du Seigneur. » Siracide 45:23 Ce poids donné au sacerdoce n’est pas fortuit : l’Alliance de l’autel traverse tout l’éloge et prépare son sommet, la gloire du culte au Temple.
Les rois et les prophètes
Après les fondateurs viennent les rois et les prophètes. Josué et les Juges gagnent et gardent la terre. David surtout, que Ben Sira présente en chantre du Seigneur : dans toutes ses œuvres il rendit grâce au Très-Haut, « de tout son cœur il chanta des hymnes et aima Celui qui l’avait fait. » Siracide 47:8 C’est le roi des psaumes, dont le cœur repentant traverse tout le Psautier. Puis Salomon, comblé de sagesse, qui régna dans la paix et bâtit la maison de Dieu : « Salomon régna en des jours de paix. » Siracide 47:13 Viennent enfin les prophètes, et d’abord Élie, l’homme du feu qui ramena le peuple à Dieu : « Alors se leva Élie, prophète pareil au feu, dont la parole brûlait comme une torche. » Siracide 48:1 Élisée son successeur, puis les grands prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, qui consolèrent et avertirent. Rois, chantres et prophètes, toute la vie du peuple est ainsi recueillie et offerte en louange.
Le grand prêtre Simon
La galerie ne culmine ni dans un roi ni dans un prophète, mais dans un prêtre : Simon, fils d’Onias, le grand prêtre du temps même de Ben Sira, qui répara le Temple et fortifia la ville : « Simon, fils d’Onias, le grand prêtre, répara de son vivant la maison du Seigneur. » Siracide 50:1 Ben Sira le peint dans la splendeur de la liturgie, sortant du sanctuaire éclatant de gloire : « Comme l’étoile du matin au milieu des nuées. » Siracide 50:6 Et au sommet du poème, le geste qui récapitule toute l’histoire : le grand prêtre bénissant le peuple assemblé. « levait les mains sur toute l’assemblée des fils d’Israël, pour donner de ses lèvres la bénédiction du Seigneur. » Siracide 50:20 Toute l’histoire du salut débouche ainsi sur le culte : le sens de l’Alliance, c’est un peuple rassemblé devant Dieu et béni en son nom. Voilà le sommet où Ben Sira voulait conduire son lecteur.
L’éloge des Pères et la communion des saints
L’Église lit cette galerie comme bien plus qu’une leçon d’histoire. Elle y voit d’abord l’histoire du salut lue d’un seul regard, comme une œuvre continue de Dieu, celle-là même que reprendra le Nouveau Testament en évoquant la nuée de témoins qui nous entoure. Chaque ancêtre a vécu de la foi et transmis la promesse, jusqu’à ce qu’elle atteigne sa plénitude dans le Christ, fils de David, vrai Prêtre plus grand qu’Aaron, vrai Prophète plus grand qu’Élie. Elle y reconnaît ensuite la première forme de ce qu’elle nomme la communion des saints : les vivants font mémoire de ceux qui les ont précédés, rendent grâce à Dieu pour eux, et se savent liés à eux dans un seul peuple à travers les générations. Le « Louons les hommes illustres » de Ben Sira devient la mémoire que l’Église garde de ses saints, dont elle retient les noms et demande l’intercession. Et le grand prêtre qui bénit le peuple, au sommet de l’éloge, appelle plus grand que lui : le Prêtre éternel qui, entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, bénit son peuple à jamais.