Nicée et la divinité du Christ
En 325 se réunit à Nicée, non loin de Constantinople, le premier concile de toute l’Église, celui que l’on appelle le premier concile œcuménique, c’est-à-dire de l’ensemble du monde chrétien. La paix venait d’être rendue à l’Église, et pour la première fois ses évêques pouvaient se rassembler au grand jour. Ce qui les réunissait était la plus grave des questions : Jésus Christ est-il vraiment Dieu, ou seulement la plus haute des créatures ? De la réponse dépendait tout l’Évangile.
La question d’Arius
Le trouble était parti d’Alexandrie, d’un prêtre nommé Arius. Soucieux de préserver l’unité et l’unicité de Dieu, il enseignait que le Fils n’était pas Dieu au sens plein : il était la première et la plus parfaite des créatures, tirée du néant par le Père avant tous les siècles, mais tirée du néant tout de même. Selon la formule qui résumait sa doctrine, « il fut un temps où le Fils n’était pas ». Le Christ serait donc un intermédiaire supérieur, plus qu’un homme et moins que Dieu. La thèse avait pour elle une apparence de sagesse : elle semblait défendre la transcendance de Dieu et sa parfaite unité. Elle se répandit vite, jusqu’à diviser des provinces entières.
Pourquoi tout en dépendait
Sous une question qui pouvait sembler abstraite se jouait le salut lui-même. Si le Fils n’est qu’une créature, alors ce n’est pas Dieu qui est venu jusqu’à nous : Dieu serait resté à distance, se contentant d’envoyer un intermédiaire. La croix ne serait plus le don que Dieu fait de lui-même, mais le sacrifice d’un tiers. Surtout, une créature ne peut nous unir à Dieu ni nous diviniser, car nul ne donne ce qu’il n’a pas. C’est l’argument que défendra Athanase, jeune diacre d’Alexandrie présent au concile : Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne dieu, participant de la vie divine ; mais cela n’est possible que si celui qui s’est fait homme est vraiment Dieu. Adorer le Christ, comme les chrétiens l’avaient toujours fait, n’avait de sens que s’il était Dieu ; s’il ne l’était pas, l’Église adorait une créature, ce qui est idolâtrie. Entre les deux thèses, il n’y avait pas de milieu.
Le concile de Nicée
Pour trancher, l’empereur Constantin convoqua les évêques de tout l’Empire. Ils vinrent par centaines, certains portant encore dans leur chair les marques des persécutions récentes. Le concile examina la doctrine d’Arius et la rejeta. Restait à dire la foi de l’Église en des termes qu’aucune échappatoire ne pût contourner, car les partisans d’Arius acceptaient tous les mots de l’Écriture en leur donnant un autre sens. Les Pères choisirent alors un mot qui ne se trouve pas dans la Bible, mais qui gardait fidèlement son sens : le Fils est consubstantiel au Père, de la même substance que lui, tiré non du néant mais engendré de la substance même du Père. Le Credo de Nicée le proclama : le Fils est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstantiel au Père. La doctrine d’Arius fut condamnée. Pour la première fois, l’Église réunie avait fixé sa foi dans une formule commune, à laquelle tous devaient souscrire.
Ils tiraient argument de paroles du Christ lui-même, « le Père est plus grand que moi » Jean 14:28, ou de la Sagesse produite « au commencement de son œuvre » (Proverbes 8:22), que le grec des Septante lisait « créée ». Les Pères répondaient que ces mots visent le Fils dans son humanité, où il s’abaisse, non dans sa divinité, où il est l’égal du Père, et que la Sagesse est engendrée de toute éternité, non créée dans le temps.
Le concile ne s’en tint pas à la foi. Il fixa pour toute l’Église la date commune de Pâques, que les Églises célébraient jusque-là à des jours différents, et donna ses premiers canons, ces règles de discipline qui ordonnaient la vie des évêques et des communautés. Nicée montrait ainsi qu’un concile règle à la fois la foi et la vie de l’Église.
Ce mot, en grec, est homoousios (ὁμοούσιος), « de même substance ». Le débat qui suivit se joua sur une seule lettre : pour ménager les ariens, certains proposèrent homoiousios (ὁμοιούσιος), « de substance semblable », qui reconnaissait au Fils une ressemblance avec le Père sans son égalité. Entre « même » et « semblable » il n’y avait qu’un iota, mais de cet iota dépendait tout l’Évangile : un Fils seulement semblable à Dieu resterait une créature.
Athanase contre tous
La victoire de Nicée ne mit pas fin au combat. Pendant plus d’un demi-siècle, l’arianisme reprit force, souvent soutenu par les empereurs, qui déposaient et exilaient les évêques fidèles à Nicée. Devenu évêque d’Alexandrie, Athanase fut chassé de son siège cinq fois et passa des années en exil ; il tint bon quand presque tout l’Empire semblait passé à l’erreur, si seul parfois qu’on résuma sa fermeté d’une formule : Athanase contre le monde. Après lui, les trois Pères cappadociens achevèrent de défendre et d’exposer la foi de Nicée. En 381, un second concile, réuni à Constantinople, confirma solennellement Nicée et compléta le Credo en affirmant aussi la divinité de l’Esprit Saint. De ces deux conciles vient le Credo que l’Église récite encore à la messe.
L’arianisme ne mourut pas avec les conciles. Porté chez les Goths par l’évêque Ulfila, il devint la religion de la plupart des peuples germaniques qui s’installèrent dans l’Empire, et il fallut des siècles pour qu’ils rejoignent la foi de Nicée. C’est ce qui donnera tout son poids, plus tard, au baptême catholique d’un roi franc, seul à embrasser d’emblée la foi des conciles quand ses voisins la refusaient.
Ce que Nicée a fixé
Nicée n’a rien ajouté à la foi : il a nommé ce que l’Église croyait depuis les apôtres, quand elle priait le Christ comme son Seigneur et son Dieu. Mais en le nommant, il a donné à l’Église le pouvoir de reconnaître l’erreur et de confesser sa foi d’une seule voix. Le mot consubstantiel garde tout l’Évangile : parce que le Fils est vraiment Dieu, c’est bien Dieu qui s’est fait homme, Dieu qui est mort pour nous, Dieu qui nous unit à lui. Cette même foi, portée jusqu’au bout, dira le Dieu unique en trois Personnes. En reprenant, à l’échelle du monde entier, le geste du premier concile tenu à Jérusalem, Nicée a montré comment l’Église, dans les siècles, garderait intact le dépôt reçu : en se rassemblant pour confesser ensemble ce qu’elle a toujours cru.