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Les Pères de l’Église

Après la mort des apôtres, la foi ne fut pas laissée sans maîtres. Aux premiers siècles se lève une lignée d’évêques, de moines et de docteurs qui ont reçu l’Évangile de la génération apostolique, l’ont défendu contre l’erreur, l’ont expliqué et approfondi. On les appelle les Pères de l’Église, parce qu’ils ont engendré les chrétiens à la foi et façonné le visage de l’Église. Les lire, c’est écouter la voix la plus proche de la source, celle qui nous dit ce que l’Église a cru dès le commencement.

Qui sont les Pères

On ne donne pas ce titre à n’importe quel auteur ancien. Quatre marques sont requises. L’ancienneté d’abord : les Pères appartiennent aux premiers siècles, des lendemains des apôtres jusqu’au huitième siècle environ. La sainteté de la vie ensuite : ce sont des hommes que l’Église vénère comme saints. La rectitude de la doctrine encore : leur enseignement s’accorde avec la foi de l’Église, sans erreur sur l’essentiel. L’approbation de l’Église enfin, qui les reconnaît comme témoins de sa foi. Aucun d’eux, pris seul, n’est infaillible, et il leur arrive de se tromper sur tel point ; mais lorsqu’ils s’accordent tous sur une vérité de foi, ce commun accord, que l’on nomme le consensus des Pères, est un témoin sûr de ce que l’Église a toujours cru. On les partage en deux familles, selon la langue où ils ont écrit : les Pères grecs de l’Orient et les Pères latins de l’Occident.

Les Pères apostoliques

La toute première génération a connu les apôtres ou leurs disciples immédiats : on l’appelle celle des Pères apostoliques. Clément, évêque de Rome à la fin du premier siècle, écrit à l’Église de Corinthe déchirée par des querelles une lettre pour y rétablir la paix : que l’évêque de Rome intervienne ainsi dans une Église lointaine montre déjà, très tôt, le rang particulier reconnu à son siège. Ignace, évêque d’Antioche, est conduit à Rome pour y être livré aux bêtes ; en chemin, il écrit aux Églises des lettres où il supplie qu’on ne l’arrache pas au martyre, exhorte à l’unité autour de l’évêque et nomme l’eucharistie le remède d’immortalité. C’est sous sa plume qu’apparaît pour la première fois l’expression « Église catholique », l’Église universelle. Polycarpe, évêque de Smyrne, avait été le disciple de l’apôtre Jean ; vieillard, sommé de maudire le Christ, il répondit qu’il l’avait servi quatre-vingt-six ans sans en recevoir aucun mal, et fut brûlé vif. Par ces hommes, la chaîne qui relie l’Église aux apôtres est visible à l’œil nu.

Défendre la foi contre l’erreur

Au deuxième siècle, la foi doit se défendre sur deux fronts. Devant l’Empire qui la persécute et la calomnie, des lettrés convertis prennent la plume pour l’expliquer : on les nomme les apologistes, du mot grec qui veut dire défense. Le plus connu, Justin, philosophe devenu chrétien, montre que la vérité cherchée par les sages païens trouve en Christ son accomplissement ; il paiera de sa tête cette fidélité. Devant l’erreur qui menace la foi de l’intérieur, d’autres se dressent. Le gnosticisme prétendait alors réserver le salut à quelques initiés au moyen d’une connaissance secrète, et opposait le Dieu de l’Ancien Testament au Père de Jésus. Contre lui, Irénée, évêque de Lyon, écrit un grand ouvrage où il oppose à ces doctrines cachées la foi reçue publiquement des apôtres et gardée dans les Églises qu’ils ont fondées : la vérité n’est pas un secret réservé, mais le dépôt transmis au grand jour et vérifiable par la succession des évêques, de Rome en particulier.

Le troisième siècle est dominé par deux écrivains immenses que l’Église ne compte pourtant pas parmi les Pères au sens strict. À Carthage, Tertullien écrivit le premier la théologie en latin et forgea les mots dont on se servirait toujours, Trinité, personne, substance, mais finit hors de l’Église, gagné par une secte rigoriste ; à Alexandrie, Origène, savant sans égal, commenta presque toute l’Écriture et apprit à la lire selon son sens spirituel, avant que plusieurs de ses thèses ne fussent condamnées. On les tient pour de grands auteurs ecclésiastiques, dont le langage et la science ont nourri tous les Pères. À l’école d’Alexandrie, attachée au sens spirituel, répondra celle d’Antioche, fidèle au sens littéral, et de leur rencontre naîtront les grandes controverses sur le Christ.

Le grand siècle des Pères

Le quatrième siècle et le début du cinquième sont ceux des plus grands Pères, en Orient comme en Occident. En Orient, Athanase d’Alexandrie mène le combat contre l’arianisme et pour la pleine divinité du Christ, qu’il défend au concile de Nicée. Trois évêques amis, que l’on nomme les Cappadociens, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, achèvent d’exposer la foi au Dieu unique en trois Personnes et affirment, contre de nouveaux contradicteurs, la divinité de l’Esprit Saint, portant à sa pleine clarté la doctrine de la Trinité. Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople, laisse de tels sermons qu’on le surnommera Bouche d’or. En Occident, Ambroise, évêque de Milan, tient tête aux empereurs et baptise Augustin ; Jérôme se retire à Bethléem pour traduire toute la Bible en latin, dans la version qu’on appellera la Vulgate et qui nourrira l’Occident pendant mille ans, fixant le texte des Écritures pour tout le Moyen Âge. Augustin, évêque d’Hippone en Afrique, est le plus grand des Pères latins, dont la pensée marquera pour toujours la théologie de la grâce. Grégoire le Grand, pape à la fin du sixième siècle, clôt d’ordinaire la liste des grands Pères d’Occident.

En Orient, l’âge des Pères se prolonge plus tard : il se ferme d’ordinaire avec Jean Damascène, moine près de Jérusalem au huitième siècle, qui rassembla tout l’enseignement des Pères grecs et défendit les images saintes contre ceux qui voulaient les détruire. Il est à l’Orient ce que Grégoire fut à l’Occident, et c’est lui qui marque la borne du huitième siècle.

Écriture et Tradition

Ce que les Pères transmettent, ils ne l’ont pas inventé : c’est le dépôt reçu des apôtres, qui l’avaient reçu du Christ. Ce dépôt passe par deux canaux d’une même source. Les apôtres ont laissé des écrits, qui forment le Nouveau Testament ; mais ils ont aussi enseigné et réglé bien des choses de vive voix, et cette transmission vivante s’appelle la Tradition. Paul lui-même invitait à tenir l’une et l’autre : « tenez ferme, et gardez les traditions que vous avez apprises de nous, de vive voix ou par lettre. » 2 Thessaloniciens 2:15 L’Écriture et la Tradition ne sont pas deux sources rivales, mais deux formes du seul Évangile, portées ensemble par l’Église. Les Pères sont les témoins privilégiés de cette Tradition : nés dans les siècles où l’Église lisait encore l’Écriture au plus près des apôtres, ils nous disent comment elle l’a comprise. C’est pourquoi ce qu’ils ont cru partout et toujours fait autorité pour discerner la vraie foi.

Pourquoi les lire encore

Les Pères ne sont pas des auteurs dépassés que l’érudition seule irait exhumer. Ils sont les premiers à avoir mis en mots ce que l’Église croyait : la Trinité, le Christ vrai Dieu et vrai homme, la grâce, les sacrements, la place de Marie. Les grands conciles ont parlé avec leurs mots, et l’Église, aujourd’hui encore, puise à leur enseignement pour comprendre sa propre foi. Les lire, c’est retrouver la foi vivante d’une Église jeune, persécutée puis victorieuse, occupée à saisir le mystère qu’elle avait reçu. Entre les apôtres et nous, les Pères sont le pont : par eux, la foi des origines nous parvient sans rupture.