Les guerres d’extermination dans la Bible
La Bible rapporte qu’en entrant dans la Terre promise, Israël reçut l’ordre de détruire entièrement certains peuples : les nations de Canaan, puis Amalec. Le terme propre est celui de la Bible elle-même, l’anathème. Ces textes disent un jugement de Dieu sur un mal précis, à un moment unique de l’histoire du salut, que le Christ achève en désarmant la main de l’homme.
L’anathème
Le mot hébreu rendu par « interdit » ou « anathème », ḥerem (חֵרֶם), désigne le fait de vouer une chose à Dieu en la retranchant absolument de l’usage des hommes ; appliqué à une ville ennemie, il signifie qu’elle lui est livrée tout entière, sans butin gardé ni alliance conclue. La version grecque le traduit par anathema (ἀνάθεμα), ce qui est mis à part.
Ce que commandent les textes
La Loi ordonne de vouer à l’anathème les nations de Canaan. « tu les voueras à l’interdit : tu ne concluras pas d’alliance avec elles et tu ne leur feras pas grâce. » Deutéronome 7:2 Pour leurs villes, l’ordre ne laisse rien en vie. « tu ne laisseras rien en vie de ce qui respire. » Deutéronome 20:16 Josué l’exécute à Jéricho. « Ils vouèrent à l’interdit, au fil de l’épée, tout ce qui était dans la ville. » Josué 6:21 Plus tard, le même ordre frappe Amalec. « Va maintenant, frappe Amalec, voue à l’interdit tout ce qui lui appartient. » 1 Samuel 15:3
La cible : le culte
Le texte donne lui-même la raison de l’ordre : le culte. « afin qu’ils ne vous apprennent pas à imiter toutes les abominations qu’ils font pour leurs dieux. » Deutéronome 20:18 Ces abominations allaient jusqu’au sacrifice des enfants. « elles allaient jusqu’à livrer au feu leurs fils et leurs filles en l’honneur de leurs dieux. » Deutéronome 12:31 Ces cultes sont si graves que leurs auteurs perdent le droit de demeurer dans le pays : Dieu les en dépossède, et la conquête accomplit cette expulsion. « Le pays en a été souillé ; je lui ferai rendre compte de sa faute, et le pays vomira ses habitants. » Lévitique 18:25 Tout Cananéen qui se détournait des idoles avait d’ailleurs la vie sauve et entrait dans Israël : Rahab fut sauvée avec sa famille. « Mais Rahab, la prostituée, la maison de son père et tous les siens, Josué les laissa en vie ; elle a habité au milieu d’Israël jusqu’à ce jour. » Josué 6:25 Les Gabaonites, peuple de Canaan, sont épargnés pour avoir cherché refuge auprès du Dieu d’Israël. Le sort dépendait du culte, et la porte restait ouverte à qui s’en détournait.
La part de la rhétorique
Le langage de ces récits est celui des guerres de l’Orient ancien, où l’on disait la victoire totale en termes d’extermination totale. La Bible parle cette langue, et le montre par ses propres suites : aussitôt après l’ordre de tout détruire, la Loi interdit d’épouser ces peuples, ce qui suppose qu’il en demeure. « Tu ne t’uniras pas à elles par mariage. » Deutéronome 7:3 Le livre des Juges s’ouvre d’ailleurs sur les Cananéens toujours présents dans le pays. « Ne laisser rien de ce qui respire » relève ainsi en partie de la formule d’une victoire complète. Des vies furent ôtées, à Jéricho et ailleurs ; le texte les proclame dans la langue triomphale de son temps, où le chiffre dit l’ampleur de la victoire. La stèle de Mésha, roi de Moab, gravée au neuvième siècle avant Jésus-Christ, emploie d’ailleurs le mot même d’anathème : Mésha s’y vante d’avoir voué à l’interdit, pour son dieu Kemosh, les habitants israélites de la ville de Nebo. L’anathème n’était donc pas une singularité d’Israël, mais une institution partagée de tout l’Orient ancien, dont la Bible reçoit le vocabulaire avant de le laisser derrière elle.
Le jugement d’un mal mûri
Là où la vie est ôtée, l’Écriture y voit un jugement de Dieu sur un mal longuement mûri. Dès Abraham, Dieu annonce que ses descendants ne prendront possession de cette terre qu’après quatre générations : il diffère le jugement et laisse passer les siècles. « C’est à la quatrième génération qu’ils reviendront ici, car jusqu’à présent la faute des Amorites n’est pas à son comble. » Genèse 15:16 Ce long délai ménage un temps pour le repentir, et c’est ainsi que Dieu juge. « en exerçant ton jugement par étapes, tu leur laissais l’occasion de se convertir. » Sagesse 12:10 Maître de la vie qu’il donne, il peut la reprendre, et il exécute ici sa sentence par la main d’Israël. La même mesure retombe sur Israël lui-même : lorsqu’il imite ces cultes et brûle ses fils dans le feu, « Ils firent passer par le feu leurs fils et leurs filles » 2 Rois 17:17, il est à son tour arraché de sa terre et déporté. « Israël fut déporté loin de son pays en Assyrie. » 2 Rois 17:23 Le jugement suit le péché, et il atteint le peuple élu comme les nations de Canaan.
Les enfants d’Amalec
Amalec n’est pas une nation quelconque. Le premier, au sortir d’Égypte, ce peuple avait fondu par-derrière sur les plus faibles de la colonne, ceux qui n’avançaient plus. « il t’a surpris en route et il a frappé par-derrière tous les traînards, alors que tu étais épuisé et à bout de forces ; et il n’a pas eu de crainte de Dieu. » Deutéronome 25:18 Faire la guerre aux épuisés et aux traînards, sans crainte de Dieu : tel est le mal propre d’Amalec, et c’est contre cette cruauté que Dieu se déclare en guerre d’âge en âge. « Le Seigneur est en guerre contre Amalec d’âge en âge. » Exode 17:16 Reste la difficulté la plus lourde : à propos d’Amalec, le texte nomme expressément les plus petits : « mets à mort hommes et femmes, enfants et nourrissons. » 1 Samuel 15:3 Ces mots visent des innocents, et leur mort est un mal réel. Trois vérités en donnent la vraie mesure. La première : Dieu est le maître de la vie, qu’il donne et qu’il reprend ; chaque jour vécu est un jour qu’il accorde. « C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre ; j’ai blessé, et c’est moi qui guéris, et nul ne délivre de ma main. » Deutéronome 32:39 La mort que tout homme rencontre est, dans sa main, le terme qu’il fixe à une vie qu’il avait donnée. La deuxième : la mort du corps laisse l’âme sauve. Trop jeunes pour la faute de leur peuple, ces enfants en sont innocents, et le Dieu qui les a faits les accueille auprès de lui. L’espérance qui portait déjà David devant son enfant mort le pressentait : « C’est moi qui irai vers lui ; lui ne reviendra pas vers moi. » 2 Samuel 12:23 La troisième : Dieu a donné cet ordre une seule fois, à un moment unique, et l’a tenu dans sa seule main ; ce jugement appartient au seul Maître de la vie, qui l’exerce comme juge de toute la terre. Ce qui heurte le cœur devant ces pages, Dieu le connaît : c’est ce même cœur qu’il conduit, de degré en degré, jusqu’à l’ennemi aimé et l’épée rendue.
Un commandement unique
L’anathème resta un commandement exceptionnel. La Loi distingue les villes lointaines des villes de Canaan : aux premières, Israël doit d’abord offrir la paix. « Lorsque tu t’approcheras d’une ville pour l’attaquer, tu lui offriras la paix. » Deutéronome 20:10 Seules les villes de Canaan sont vouées à l’interdit. Il était lié au don de la terre et à la garde d’Israël contre l’idolâtrie, commandé une fois, par Dieu seul, à un moment précis, et jamais remis à l’homme comme un droit. Nul ne pouvait le décréter de lui-même, et nul ne peut l’invoquer pour justifier une violence : c’est un acte du juge de toute la terre.
La lecture spirituelle des Pères
Les Pères de l’Église n’ont pas seulement lu ces récits comme un fait du passé, mais aussi comme une figure du combat de l’âme. Origène, commentant le livre de Josué, voit dans les nations de Canaan vouées à l’interdit les vices qui habitent le cœur : l’orgueil, l’impureté, la cupidité, tout ce qui s’oppose à Dieu en nous. Contre eux, aucune alliance, aucune part gardée : le péché doit être retranché tout entier, comme la ville livrée à l’anathème. Cette lecture vient de Paul, qui rapporte à nous ces pages anciennes. « Tout cela leur arrivait pour servir d’exemple, et fut écrit pour nous avertir, nous qui touchons à la fin des âges. » 1 Corinthiens 10:11 Et Paul applique à l’âme le langage de la mise à mort. « Faites donc mourir ce qui, en vous, appartient à la terre : l’inconduite, l’impureté, les passions, les désirs mauvais, et la cupidité, qui est une idolâtrie. » Colossiens 3:5 La guerre sans merci que la Loi menait contre l’idolâtrie du dehors, l’Évangile la mène contre l’idolâtrie du dedans : c’est le sens dernier de ces textes pour le chrétien, non un permis de tuer, mais un appel à ne faire aucune paix avec le mal. Cette lecture tient à un nom : Josué et Jésus sont le même mot, Iêsous en grec. Josué qui fait entrer Israël dans la terre en livrant bataille aux nations préfigure Jésus qui fait entrer les siens dans le vrai repos en livrant bataille aux vices. Le repos donné par Josué n’était d’ailleurs pas le dernier : « si Josué leur avait donné le repos, Dieu n’aurait pas parlé, après cela, d’un autre jour. » Hébreux 4:8
La pédagogie divine, et son terme dans le Christ
Comme pour le divorce et l’esclavage, Dieu prend les hommes là où ils sont, dans un monde dur, et les conduit par degrés vers la pleine lumière. Son cœur, déjà sous l’ancienne Alliance, ne se réjouit pas de la mort. « je ne prends aucun plaisir à la mort du méchant, mais à ce qu’il se détourne de sa voie et qu’il vive. » Ézéchiel 33:11 Ce mouvement s’achève dans le Christ, qui ôte l’épée de la main des siens. « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. » Matthieu 26:52 Il commande désormais d’aimer jusqu’à l’ennemi. « aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent. » Matthieu 5:44 L’anathème trouve son terme dans le Christ. Là où un peuple coupable était livré à la destruction, l’Innocent se livre lui-même : pendu au bois, il prend sur lui la malédiction pour racheter tous les peuples. « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la Loi en devenant lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : maudit soit quiconque est pendu au bois. » Galates 3:13