Les croisades
Pendant deux siècles, du onzième au treizième, l’Occident chrétien lança vers l’Orient des expéditions armées pour reprendre les lieux saints et défendre les chrétiens menacés : les croisades. Elles comptent parmi les pages les plus discutées de l’histoire de l’Église. Les comprendre demande de voir ce qu’elles furent, d’où elles vinrent, et ce qu’elles devinrent, sans les parer de sainteté ni les noircir à l’excès.
D’où vinrent les croisades
Des causes lointaines les avaient préparées. Depuis le septième siècle, la conquête musulmane avait enlevé à la chrétienté ses terres les plus anciennes : la Terre sainte, l’Égypte, la Syrie, l’Afrique du Nord, patrie d’Augustin, puis une part de l’Espagne. L’Orient chrétien reculait sans cesse. Au onzième siècle, les Turcs enlevèrent aux Byzantins presque toute l’Asie Mineure et rendirent périlleux le pèlerinage à Jérusalem, que les chrétiens visitaient depuis toujours. L’empereur de Constantinople, pressé, appela l’Occident à son secours. Les croisades furent d’abord cette réponse : non une agression sortie de rien, mais la riposte, tardive, à quatre siècles de conquêtes.
L’appel de Clermont
En 1095, au concile de Clermont, le pape Urbain II appela les chevaliers d’Occident à marcher vers Jérusalem pour la délivrer et porter secours aux chrétiens d’Orient. À ceux qui partiraient dans un esprit de pénitence, il promit une grâce spirituelle, la rémission des peines dues à leurs péchés. L’élan fut immense, et le cri « Dieu le veut » courut dans la foule. La croisade était conçue comme un pèlerinage en armes : on partait à la fois pour combattre et pour expier, la croix cousue sur l’épaule, d’où le nom de croisés.
La prise de Jérusalem
La première croisade, partie en 1096, atteignit la Terre sainte au prix de terribles épreuves et prit Jérusalem en 1099. La victoire fut souillée par le massacre d’une grande partie des habitants de la ville, juifs et musulmans. Les croisés fondèrent alors en Orient plusieurs États latins, avec Jérusalem pour royaume. De toutes les croisades, la première fut la seule à atteindre pleinement son but.
Le sang avait d’ailleurs coulé bien avant Jérusalem. Dès 1096, sur les bords du Rhin, des bandes parties en croisade massacrèrent les communautés juives de Worms, de Mayence et de Cologne : les premiers grands pogroms d’Europe. Plusieurs évêques tentèrent d’abriter les Juifs dans leurs demeures, sans toujours y parvenir. La violence, née pour la cause de la foi, se retournait dès l’origine contre les innocents.
Deux siècles de croisades
Pour défendre ces conquêtes fragiles et protéger les pèlerins, des ordres à la fois religieux et militaires naquirent, où des moines faisaient aussi profession des armes : les Templiers et les Hospitaliers. Mais les expéditions se succédèrent pendant deux cents ans, le plus souvent pour défendre ou reprendre ce qui se perdait, et le plus souvent en vain. La deuxième croisade, prêchée par Bernard de Clairvaux, s’acheva vers 1149 dans l’échec. En 1187, le sultan Saladin reprit Jérusalem ; la troisième croisade, conduite par les plus grands princes d’Occident, dont Richard Cœur de Lion, ne parvint pas à la reprendre, mais obtint que les pèlerins pussent de nouveau y prier. La quatrième croisade, détournée de sa route, se retourna en 1204 contre des chrétiens et pilla Constantinople, trahissant tout ce pour quoi elle était partie. On lança aussi des croisades contre des hérétiques et des païens à l’intérieur même de l’Europe. En 1291, la chute des dernières places fortes latines mit fin à l’aventure : les croisades avaient échoué dans leur but.
Elle avait été détournée par les dettes contractées envers Venise et par une querelle de succession byzantine. Le pape Innocent III, qui l’avait pourtant appelée, avait interdit qu’on tournât les armes contre des chrétiens ; il condamna le sac en termes cinglants, reprochant aux croisés de n’avoir épargné « ni la religion, ni l’âge, ni le sexe », et excommunia les coupables. L’Église, ici, se dressa contre ses propres armées.
En Orient du moins. Car en Espagne, l’effort croisé porta ses fruits : la reconquête chrétienne de la péninsule, longue de plusieurs siècles et soutenue par les mêmes indulgences, s’acheva en 1492 par la prise de Grenade, le dernier royaume musulman. Les terres perdues d’Occident furent ainsi recouvrées, quand celles d’Orient étaient définitivement rendues.
Le plus pieux des croisés fut un saint : Louis IX, roi de France. Il conduisit deux expéditions, l’une en Égypte, où il fut fait prisonnier en 1250, l’autre devant Tunis, où il mourut en 1270. Ni sa foi ni sa droiture ne lui obtinrent la victoire ; l’Église le canonisa, mais ses croisades échouèrent comme les autres. C’est dire que la sainteté d’un homme ne suffisait pas à justifier l’entreprise.
Comment les juger
Les croisades sont nées de motifs réels et parfois élevés : défendre des chrétiens menacés, rouvrir le chemin des lieux saints, offrir sa vie et ses fatigues en pénitence. Mais elles furent aussi entachées de fautes graves : massacres, appât du butin, sac de Constantinople, confusion du glaive et de l’Évangile. L’Église ne les propose pas en modèle, car la foi ne se répand pas par la conquête, mais par le témoignage et la charité. Il faut les juger avec vérité, sans en faire ni une sainteté pure ni une pure barbarie : une entreprise humaine et chrétienne à la fois, mêlant la foi et le péché, dans un monde très éloigné du nôtre.
C’est ce que le Christ répondit à Pierre, quand celui-ci tira l’épée pour le défendre : « tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » Matthieu 26:52. Le premier des apôtres avait dégainé pour son Maître, et son Maître le lui défendit.