Le voile et la chevelure
Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul demande que, dans l’assemblée en prière, la femme ait la tête voilée et l’homme la tête découverte, avec un appel à la longueur des cheveux. Ces signes appartenaient aux usages d’un temps, où ils disaient la dignité de la femme et l’ordre reçu de Dieu.
Le voile et la tête rasée
À Corinthe, le voile était le signe de la femme honorable. Une femme respectée se couvrait la tête en public ; paraître dévoilée dans l’assemblée la rangeait, aux yeux de tous, du côté des femmes de mauvaise réputation. La tête rasée, elle, était une marque d’infamie : on rasait les esclaves, et la tonte signait le déshonneur de la femme adultère.
C’est sur cet usage que repose le raisonnement de la lettre. Il prend la femme au mot. Si elle fait si peu de cas de son honneur en écartant le voile, qu’elle aille jusqu’au bout et se fasse tondre, mais puisqu’elle aurait honte d’être tondue, qu’elle garde plutôt son voile : « Si une femme ne se couvre pas la tête, qu’elle se fasse tondre ! Mais s’il est honteux pour une femme d’être tondue ou rasée, qu’elle se couvre la tête. » 1 Corinthiens 11:6 Le voile demandé est donc un signe de dignité, celui-là même qui distinguait la femme honorable.
Le texte appuie enfin ce signe sur la nature elle-même, qui sépare déjà l’homme et la femme jusque dans la chevelure : « La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas qu’il est déshonorant pour un homme de porter les cheveux longs, tandis que c’est une gloire pour la femme de les porter ainsi ? Car la chevelure lui a été donnée en guise de voile. » 1 Corinthiens 11:14-15 Les cheveux longs sont la parure de la femme et son voile naturel ; pour l’homme, ils passaient pour un déshonneur. Puisque la nature voile déjà la femme de sa chevelure, le voile qu’elle porte dans le culte prolonge ce signe.
L’image et la gloire
L’usage reçoit un fondement plus profond, pris dans la création : « la tête de tout homme, c’est le Christ ; la tête de la femme, c’est l’homme ; et la tête du Christ, c’est Dieu. » 1 Corinthiens 11:3 Le mot grec rendu ici par « chef », kephalē (κεφαλή), désigne la tête, et par là la source : comme la source d’un fleuve, il dit l’origine. L’homme est l’origine de la femme, parce qu’au commencement Ève fut tirée d’Adam. Cet ordre laisse intacte l’égale dignité des deux, car le texte l’applique aussi à Dieu : le chef du Christ, c’est Dieu, le Fils recevant du Père son origine éternelle tout en lui étant égal.
De là vient la parole sur la gloire : « L’homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; la femme, elle, est la gloire de l’homme. » 1 Corinthiens 11:7 « Gloire » désigne ici ce qui manifeste et fait rayonner : l’homme, créé à l’image de Dieu, manifeste Dieu ; la femme, tirée de l’homme, manifeste l’homme. Dans l’assemblée tournée vers Dieu, l’homme prie tête nue, parce qu’il porte directement l’image de Dieu ; la femme voile la gloire humaine dont elle est le rayonnement, afin que seule paraisse, dans la prière, la gloire de Dieu. Le voile dit cet effacement de tout éclat humain devant le Créateur.
Le texte équilibre aussitôt par une parole de réciprocité : « dans le Seigneur, la femme n’est pas sans l’homme, ni l’homme sans la femme ; car si la femme a été tirée de l’homme, l’homme naît de la femme, et tout vient de Dieu. » 1 Corinthiens 11:11-12 L’un est l’origine de l’autre tour à tour, et tous deux sont également faits à l’image de Dieu.
Un signe d’autorité, devant les anges
Le texte nomme enfin le voile d’un mot surprenant : « la femme doit porter sur la tête une marque de son autorité, à cause des anges. » 1 Corinthiens 11:10 Le mot grec rendu ici par « marque d’autorité », exousia (ἐξουσία), dit le pouvoir : littéralement, la femme porte une autorité sur la tête. Cette autorité est la sienne : le voile est le signe du pouvoir qui lui est reconnu de prier et de prophétiser dans l’assemblée. Le texte l’a rappelé plus haut : la femme y prie et y prophétise ; le voile marque sa dignité de participante au culte, celle qui se tient et prend la parole devant Dieu au milieu de tous. Cette parole prise dans l’assemblée s’accorde avec celle que Paul demande ailleurs, quand il veut que les femmes s’y taisent (1 Corinthiens 14:34). Les deux se tiennent ensemble : prier et prophétier, la femme le peut, voilée ; ce que Paul réserve, c’est la charge d’enseigner et de gouverner l’assemblée, distincte de la prière. Le point se traite à son foyer, la femme dans l’assemblée.
Reste le motif le plus énigmatique : à cause des anges. Les anges assistent à la prière de l’Église, où la liturgie de la terre rejoint celle du ciel. Gardiens de l’ordre que Dieu a établi dans sa création, ils sont les témoins de l’assemblée en prière, et devant eux la tenue du culte honore cet ordre : ce que les hommes font dans la prière se déroule sous le regard du ciel.
Le principe et la coutume
Ces signes éclairés, on peut distinguer ce qui demeure de ce qui passe. La forme concrète, le voile, la tête couverte ou nue, la longueur des cheveux, tenait aux usages d’un temps et d’un lieu : elle disait alors la dignité, la pudeur et l’ordre reçu de Dieu. Ces usages ont changé, et l’Église n’impose plus le voile comme une loi. Paul lui-même en faisait un usage reçu plutôt qu’une loi : « Si quelqu’un se plaît à contester, sachez que ce n’est pas notre usage, ni celui des Églises de Dieu. » 1 Corinthiens 11:16
Ce que le passage demande de garder traverse les siècles : honorer Dieu jusque dans le corps et la tenue, recevoir la différence de l’homme et de la femme comme un don du Créateur, et les tenir ensemble tournés vers le Christ, en qui « il n’y a plus l’homme et la femme : car tous, vous n’êtes qu’un » Galates 3:28