Le trito-Isaïe
Le trito-Isaïe est la troisième partie du livre d’Isaïe, les chapitres 56 à 66. Il s’adresse au peuple revenu de l’exil : Babylone est tombée, les déportés sont rentrés à Jérusalem. La ville reste à demi relevée, pauvre et divisée, et la gloire promise par le deutéro-Isaïe tarde à paraître. À cette communauté déçue, Isaïe rappelle les conditions du salut, la justice et le vrai culte, et lève les yeux vers la gloire finale de Sion et vers une création nouvelle.
La maison de prière pour tous les peuples
Le livre s’ouvre en élargissant le salut au-delà d’Israël. L’étranger et l’eunuque, que l’ancienne loi tenait à l’écart de l’assemblée, reçoivent une place dans la maison de Dieu s’ils gardent l’alliance et le sabbat. L’eunuque est le cas extrême : sans enfants pour porter son nom après lui, il semblait voué à disparaître sans laisser de trace. À lui d’abord, Dieu promet mieux qu’une descendance. « Je donnerai dans ma maison, dans mes murs, un monument et un nom qui valent mieux que des fils et des filles ; je leur donnerai un nom éternel, qui jamais ne s’effacera. » Isaïe 56:5 Celui qui le retient, c’est Dieu : il le compte parmi les siens et le garde devant lui pour toujours, là où la mémoire des hommes se serait éteinte. L’étranger qui s’attache au Seigneur est admis lui aussi à son culte, car le Temple est ouvert à tous. « Je les conduirai à ma montagne sainte, je les comblerai de joie dans ma maison de prière ; leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel. Car ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples. » Isaïe 56:7 Jésus reprendra cette parole en chassant les marchands du Temple, rendant à la maison de son Père sa vocation de prière pour toutes les nations.
Le jeûne qui plaît à Dieu
Dieu déclare où il habite. « J’habite un lieu élevé et saint, mais je suis aussi avec l’homme accablé et humble, pour rendre vie à l’esprit des humbles, pour rendre vie au cœur des accablés. » Isaïe 57:15 Le peuple jeûne et se plaint que Dieu n’y prenne pas garde ; Isaïe lui découvre le jeûne qui plaît à Dieu, celui qui touche le prochain plutôt que de s’afficher. « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas plutôt ceci : détacher les chaînes injustes… partager ton pain avec l’affamé, accueillir chez toi les pauvres sans abri, vêtir celui que tu vois nu ? » Isaïe 58:6-7 À ce culte vécu dans la justice, Dieu attache la lumière. « Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, ta blessure se guérira bien vite. » Isaïe 58:8
Le péché qui sépare et le bras qui sauve
Le bras de Dieu garde toute sa force pour sauver ; le péché du peuple fait obstacle. « vos fautes ont creusé un fossé entre vous et votre Dieu ; vos péchés vous ont caché son visage. » Isaïe 59:2 Isaïe dresse le tableau d’un peuple enfermé dans l’injustice, où la vérité trébuche sur la place publique. Dieu cherche un homme qui redresserait le tort et n’en trouve aucun ; aucun bras humain n’en étant capable, il opère le salut par le sien. « Il a vu qu’il n’y avait personne, il s’est étonné que nul n’intervienne ; alors son propre bras l’a secouru, et sa justice l’a soutenu. » Isaïe 59:16 Pour ce combat, Dieu se revêt comme un guerrier. « Il a revêtu la justice comme une cuirasse, mis sur sa tête le casque du salut. » Isaïe 59:17 Cette armure de Dieu, Paul la remettra aux chrétiens pour le combat de la foi. Et c’est vers Sion que vient celui qui rachète, pour arracher les siens au péché qui les avait séparés de Dieu. « Il viendra en Rédempteur pour Sion, pour ceux de Jacob qui se détournent de leur révolte. » Isaïe 59:20
Lève-toi, resplendis : la gloire de Sion
Au centre du livre éclate la vision de Sion illuminée. La nuit couvre la terre ; sur la cité se lève la gloire de Dieu. « Lève-toi, resplendis, car ta lumière est venue, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi ! » Isaïe 60:1 Vers cette clarté affluent les peuples et leurs rois, et les caravanes apportent les présents des nations lointaines. « tous ceux de Saba viendront, chargés d’or et d’encens, proclamant les louanges du Seigneur. » Isaïe 60:6 L’or et l’encens portés à Sion par les nations, les mages les déposeront devant l’enfant de Bethléem, en qui se lève la vraie lumière. Au terme, Dieu lui-même tient lieu de soleil à son peuple. « Le soleil ne sera plus ta lumière du jour, la lune ne t’éclairera plus de sa lueur : le Seigneur sera pour toi une lumière éternelle. » Isaïe 60:19
L’Esprit du Seigneur est sur moi
L’envoyé prend la parole et dit sa mission, scellée par l’onction de l’Esprit. « L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi, car le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance et aux prisonniers la liberté, proclamer une année de grâce du Seigneur. » Isaïe 61:1-2 Cette année de grâce reprend le jubilé. « Vous sanctifierez la cinquantième année et vous proclamerez la liberté dans le pays pour tous ses habitants. Ce sera pour vous un jubilé : chacun de vous rentrera dans sa propriété et retournera dans sa famille. » Lévitique 25:10 Ce que le jubilé accordait par intervalles, l’envoyé l’annonce pour tous et sans retour. Dans la synagogue de Nazareth, Jésus lit ce passage d’Isaïe, le referme et déclare qu’il s’accomplit ce jour même en lui : il est l’oint dont parle le prophète, et l’année de grâce s’ouvre avec lui. Un détail de cette lecture porte tout le sens. Le verset d’Isaïe continue : « proclamer une année de grâce du Seigneur, un jour de vengeance de notre Dieu » Isaïe 61:2. Or à Nazareth Jésus s’arrête à « l’année de grâce », roule le livre et se rassoit, laissant le jour de vengeance non lu. Sa première venue ouvre le temps du salut offert ; le jour du jugement, qu’Isaïe joignait à la même phrase, appartient à son retour.
Les épousailles de Sion
À la cité longtemps délaissée, Dieu donne des noms nouveaux qui disent l’alliance retrouvée. « On ne te dira plus Délaissée, on ne dira plus de ta terre Dévastée ; mais on t’appellera Mon-plaisir-est-en-elle, et ta terre, Épousée. Car le Seigneur mettra son plaisir en toi, et ta terre aura un époux. » Isaïe 62:4 Ces noms font de Sion une fiancée que Dieu reprend pour épouse. « comme la mariée fait la joie du marié, tu feras la joie de ton Dieu. » Isaïe 62:5 L’alliance prend ici le visage des noces, que Paul reconnaîtra dans l’union du Christ et de l’Église, et l’Apocalypse dans les noces de l’Agneau.
Le pressoir de la colère
Une vision suit, celle d’un guerrier qui revient seul du combat, les habits éclaboussés de rouge. Une sentinelle l’interroge, et lui-même répond. « Qui est celui-là, qui vient d’Édom, de Bosra, en habits rouges ?… C’est moi, qui parle avec justice, moi, le puissant qui sauve. » Isaïe 63:1 C’est le Seigneur, et le rouge qui le couvre est celui des oppresseurs qu’il a écrasés comme on écrase le raisin dans la cuve ; il les a frappés seul. « J’ai foulé la cuve tout seul, personne parmi les peuples n’était avec moi. » Isaïe 63:3 Ce jugement porté sur l’injustice est en même temps le jour du salut : en abattant l’oppresseur, Dieu relève l’opprimé. « Car un jour de vengeance était dans mon cœur, et l’année de ma délivrance était venue. » Isaïe 63:4
Ce guerrier seul, puissant pour sauver, l’Église le reconnaît dans le Christ, et le pressoir de la colère devient le jugement dernier. L’Apocalypse reprend la vision d’Isaïe : un cavalier dont le manteau est teint de sang, et qui porte le nom de Verbe de Dieu. « Lui qui foule la cuve du vin de l’ardente colère du Dieu Tout-Puissant. » Apocalypse 19:15 Ce que la prophétie disait du jugement de Dieu sur les nations s’accomplit dans le jugement que le Christ portera sur le mal au dernier jour, lorsqu’il rendra à chacun selon ses œuvres.
La tradition a contemplé dans la même image la Passion, et l’image alors se retourne. Le rouge n’est plus le sang des ennemis, mais celui du Christ ; le pressoir n’est plus la cuve où l’on broie l’oppresseur, mais la croix où le Sauveur est broyé ; et « j’ai foulé seul, nul n’était avec moi » dit la solitude de celui qui sauve seul, abandonné des siens à l’heure de souffrir. Le guerrier qui écrase devient la grappe écrasée, et le sang dont il est couvert est celui qu’il verse pour racheter. Les deux lectures tiennent ensemble : le même qui juge le mal est celui qui s’est livré pour sauver.
Tu es notre Père
Devant la gloire promise et la ruine présente, le peuple se tourne vers Dieu en suppliant. Il rappelle les bontés d’autrefois, confesse sa faute, et appelle Dieu son Père. « Car c’est toi notre père. Abraham ne nous connaît pas, Israël ne nous reconnaît pas ; mais toi, Seigneur, tu es notre père, notre Rédempteur : tel est ton nom depuis toujours. » Isaïe 63:16 Monte alors le cri d’un peuple qui n’attend plus son salut que d’en haut. « Ah ! si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes s’effondreraient devant toi ! » Isaïe 63:19 Et il se remet entre les mains de Dieu comme l’argile au potier. « Et pourtant, Seigneur, tu es notre père ; nous sommes l’argile, et toi, le potier : nous sommes tous l’ouvrage de ta main. » Isaïe 64:7 Ce cri vers le ciel déchiré, l’Église le reprend dans l’Avent, le temps liturgique où elle attend la venue du Sauveur.
Des cieux nouveaux et une terre nouvelle
À la prière du peuple, Dieu répond en séparant ses serviteurs des rebelles, puis il dévoile ce qu’il prépare. La demeure qu’il cherche est un cœur humble. « Le ciel est mon trône, la terre, l’escabeau de mes pieds. Quelle maison pourriez-vous me bâtir, quel lieu pour mon repos ?… Voici celui vers qui je regarde : l’humble, celui qui a le cœur brisé et qui tremble à ma parole. » Isaïe 66:1-2 Étienne redira ces mots devant le sanhédrin, contre ceux qui enfermaient Dieu dans un temple bâti de main d’homme : « Le ciel est mon trône… Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur ? » Actes 7:49-50 Et la consolation annoncée au seuil du deutéro-Isaïe reçoit ici son image la plus tendre : « Comme une mère console son enfant, ainsi je vous consolerai. » Isaïe 66:13 Au terme paraît une création refaite à neuf, où le mal d’autrefois s’efface. « Voici : je crée des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; on ne se souviendra plus du passé, il ne remontera plus au cœur. » Isaïe 65:17 La paix y gagne jusqu’aux bêtes, comme l’avait déjà entrevu le début du livre. « Le loup et l’agneau paîtront ensemble, le lion mangera du fourrage comme le bœuf, et le serpent se nourrira de poussière. On ne fera plus ni mal ni ravage sur toute ma montagne sainte. » Isaïe 65:25 Toutes les nations y sont rassemblées pour voir la gloire de Dieu et l’adorer. « tout être humain viendra se prosterner devant moi, dit le Seigneur. » Isaïe 66:23 Le livre se ferme sur le sort opposé de ceux qui se sont révoltés, dont Jésus reprendra l’image pour parler de la géhenne. Ainsi le livre d’Isaïe, ouvert sur le jugement de Juda, s’achève sur la création nouvelle et l’adoration de toutes les nations, l’horizon que l’Apocalypse contemplera à son tour.