Le sola scriptura
Le sola scriptura, « l'Écriture seule », est le principe selon lequel la Bible serait l'unique règle de la foi, suffisante à elle seule, sans la Tradition ni l'autorité de l'Église pour la garder et l'interpréter. C'est l'un des fondements de la Réforme protestante. Il se défait sous son propre principe comme sous le témoignage de l'Écriture elle-même.
Une règle que l'Écriture n'enseigne pas
Le principe se réfute d'abord lui-même. S'il faut tenir pour règle ce que l'Écriture enseigne, et si l'Écriture n'enseigne nulle part qu'elle serait l'unique règle, alors le sola scriptura échoue à sa propre épreuve : il pose une norme que la Bible ne donne pas. Le verset qu'on invoque dit l'inspiration et l'utilité de l'Écriture, non qu'elle suffise à elle seule : « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour réfuter, pour corriger, pour former à la justice. » 2 Timothée 3:16-17 « Utile pour » ne signifie pas « seule source » ; et lorsque ces mots sont écrits, l'Écriture en question est l'Ancien Testament, dont nul ne tirerait qu'il se passe du Nouveau.
L'Écriture renvoie à la Tradition
L'Écriture elle-même commande de tenir à l'enseignement transmis, qu'il vienne par la parole ou par la lettre. La Parole de Dieu passe par les deux. « Tenez ferme les traditions que vous avez apprises, soit par notre parole, soit par notre lettre. » 2 Thessaloniciens 2:15 La prédication reçue de vive voix et l'écrit sont mis sur le même rang. Ce dépôt se transmet par une chaîne vivante, d'une génération à l'autre : « Ce que tu as entendu de moi, confie-le à des hommes fidèles, capables à leur tour d'en instruire d'autres. » 2 Timothée 2:2 Et l'Écriture loue ceux qui gardent fidèlement cette transmission : « Je vous loue de garder les traditions telles que je vous les ai transmises. » 1 Corinthiens 11:2
L'Église avant le Livre
L'Église a précédé le Nouveau Testament. Née à la Pentecôte, elle a prêché, baptisé et célébré l'eucharistie pendant une vingtaine d'années avant qu'une seule ligne du Nouveau Testament ne fût écrite : les premières lettres datent des années cinquante, et le dernier livre n'est achevé qu'à la fin du premier siècle. Plus encore, la liste arrêtée des livres saints, le canon, n'est fixée qu'à la fin du quatrième siècle, aux conciles de Hippone en 393 et de Carthage en 397 : près de quatre siècles durant lesquels l'Église enseigne, baptise et remet les péchés sans posséder de Bible close. La foi naît d'abord de la prédication : « La foi vient de ce qu'on entend. » Romains 10:17 Surtout, la Bible ne porte en elle aucune table de ses propres livres : rien dans l'Écriture ne dit quels écrits sont inspirés et lesquels ne le sont pas. C'est l'Église, conduite par l'Esprit, qui a discerné et reçu ce canon. Tenir tel livre pour Écriture, c'est donc déjà s'en remettre à l'autorité de l'Église et à sa Tradition. Le sola scriptura ne peut même pas dire quels livres composent l'Écriture seule dont il se réclame.
Une parole qui demande un interprète
L'Écriture ne s'explique pas d'elle-même à quiconque l'ouvre. Elle contient des passages difficiles, que les esprits mal affermis tordent à leur perte : « Il s'y trouve des points difficiles à comprendre, que les ignorants et les esprits mal affermis tordent pour leur propre ruine. » 2 Pierre 3:16 Elle montre elle-même le besoin d'un guide : à l'eunuque qui lisait le prophète sans le saisir, Philippe demande s'il comprend ce qu'il lit, et l'homme répond : « Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? » Actes 8:31 Livrée au seul jugement de chacun, la lecture ne fonde pas l'unité : elle la brise, et l'on en voit le fruit dans la multitude des communautés qui se réclament de la même Bible et se contredisent. L'Écriture l'avertit : « Aucune prophétie de l'Écriture ne peut être l'objet d'une interprétation particulière. » 2 Pierre 1:20
La colonne de la vérité
Le Christ n'a pas laissé un livre, il a fondé une Église, et c'est à elle qu'il a confié la garde de la vérité. Il n'a lui-même rien écrit ; il a envoyé les siens enseigner et transmettre : « Faites des disciples de toutes les nations, et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit. » Matthieu 28:19-20 Il a donné à cette Église une autorité qui parle en son nom : « Qui vous écoute m'écoute. » Luc 10:16 Dans les différends, c'est elle qui tranche : « S'il ne les écoute pas, dis-le à l'Église. » Matthieu 18:17 C'est pourquoi l'Écriture donne ce titre à l'Église, et non à un livre : « l'Église du Dieu vivant, colonne et appui de la vérité. » 1 Timothée 3:15
L'Écriture dans l'Église
L'Écriture demeure la Parole de Dieu, souverainement vénérée, l'âme de toute prédication et de toute théologie. Elle vit dans l'Église qui l'a reçue de Dieu, l'a discernée, la garde et l'interprète. Écriture, Tradition et autorité de l'Église forment une seule Parole, transmise par des voies que Dieu a unies. La retrancher de la Tradition et de l'Église qui la portent, c'est la couper de la vie où elle a été donnée et où elle se comprend.