Le sola scriptura
Le sola scriptura, « l’Écriture seule », est le principe selon lequel la Bible serait l’unique règle de la foi, suffisante à elle seule, sans la Tradition ni l’autorité de l’Église pour la garder et l’interpréter. C’est l’un des fondements de la Réforme protestante. Il se défait sous son propre principe comme sous le témoignage de l’Écriture elle-même.
Une règle que l’Écriture n’enseigne pas
Le principe se réfute d’abord lui-même. S’il faut tenir pour règle ce que l’Écriture enseigne, et si l’Écriture n’enseigne nulle part qu’elle serait l’unique règle, alors le sola scriptura échoue à sa propre épreuve : il pose une norme que la Bible ne donne pas. Le verset qu’on invoque dit l’inspiration et l’utilité de l’Écriture, non qu’elle suffise à elle seule : « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, corriger, former à la justice. » 2 Timothée 3:16-17 « Utile pour » ne signifie pas « seule source » ; et lorsque ces mots sont écrits, l’Écriture en question est l’Ancien Testament, dont nul ne tirerait qu’il se passe du Nouveau.
On invoque encore l’exemple des Juifs de Bérée. « ils accueillirent la parole avec beaucoup d’empressement, scrutant chaque jour les Écritures pour vérifier l’exactitude de ce qu’on leur disait. » Actes 17:11 Ils éprouvaient à la lumière de l’Ancien Testament la prédication orale de Paul ; la scène suppose les deux, l’Écriture et l’annonce vivante reçue d’un apôtre, et loue qu’on les accorde, non qu’on tienne l’Écriture pour seule règle.
L’Écriture renvoie à la Tradition
L’Écriture elle-même commande de tenir à l’enseignement transmis, qu’il vienne par la parole ou par la lettre. La Parole de Dieu passe par les deux. « tenez ferme, et gardez les traditions que vous avez apprises de nous, de vive voix ou par lettre. » 2 Thessaloniciens 2:15 La prédication reçue de vive voix et l’écrit sont mis sur le même rang. On oppose que le Christ lui-même a condamné la tradition, lorsqu’il reproche aux pharisiens d’écarter le commandement de Dieu au profit de leurs coutumes : « Ainsi vous annulez la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. » Marc 7:13 Mais un même mot recouvre deux réalités opposées. Le Christ et Paul rejettent la tradition des hommes, inventions humaines dressées contre le commandement divin : « cette vaine tromperie selon la tradition des hommes, selon les éléments du monde, et non selon le Christ. » Colossiens 2:8 Ils commandent au contraire de tenir ferme la tradition reçue des Apôtres, de vive voix ou par lettre (2 Thessaloniciens 2:15). Condamner la première ne touche en rien la seconde : c’est la coutume humaine dressée contre la Parole que le Christ écarte, non le dépôt apostolique qui la porte. Ce dépôt se transmet par une chaîne vivante, d’une génération à l’autre : « Ce que tu as entendu de moi devant de nombreux témoins, confie-le à des hommes sûrs, capables à leur tour d’en instruire d’autres. » 2 Timothée 2:2 Et l’Écriture loue ceux qui gardent fidèlement cette transmission : « Je vous félicite de vous souvenir de moi en tout et de garder les traditions telles que je vous les ai transmises. » 1 Corinthiens 11:2
L’Église avant le Livre
L’Église a précédé le Nouveau Testament. Née à la Pentecôte, elle a prêché, baptisé et célébré l’eucharistie pendant une vingtaine d’années avant qu’une seule ligne du Nouveau Testament ne fût écrite : les premières lettres datent des années cinquante, et le dernier livre n’est achevé qu’à la fin du premier siècle. Plus encore, la liste arrêtée des livres saints, le canon, n’est fixée qu’à la fin du quatrième siècle, aux conciles d’Hippone en 393 et de Carthage en 397 : près de quatre siècles durant lesquels l’Église enseigne, baptise et remet les péchés sans posséder de Bible close. La foi naît d’abord de la prédication : « la foi naît de la prédication entendue, et cette prédication se fait par la parole du Christ. » Romains 10:17 Surtout, la Bible ne porte en elle aucune table de ses propres livres : rien dans l’Écriture ne dit quels écrits sont inspirés et lesquels ne le sont pas. C’est l’Église, conduite par l’Esprit, qui a discerné et reçu ce canon. Les premiers siècles en témoignent. Saint Irénée, vers 180, répond aux hérétiques qui se réclamaient de la seule Écriture qu’il faut suivre la Tradition transmise par les Apôtres à leurs successeurs dans les Églises, fidèlement gardée même là où rien n’a été écrit. Saint Basile compte parmi les traditions reçues des Apôtres et jamais consignées des usages que toute l’Église observe, tel le signe de la croix. Et l’on tient pour catholique ce qui a été cru partout, toujours et par tous, selon la règle de saint Vincent de Lérins. Tenir tel livre pour Écriture, c’est donc déjà s’en remettre à l’autorité de l’Église et à sa Tradition. Le sola scriptura ne peut même pas dire quels livres composent l’Écriture seule dont il se réclame.
Une parole qui demande un interprète
L’Écriture ne s’explique pas d’elle-même à quiconque l’ouvre. Elle contient des passages difficiles, que les esprits mal affermis tordent à leur perte : « il s’y trouve des passages difficiles à comprendre, que les ignorants et les esprits mal affermis déforment, comme le reste des Écritures, pour leur propre perdition. » 2 Pierre 3:16 Elle montre elle-même le besoin d’un guide : à l’eunuque qui lisait Isaïe sans le saisir, Philippe demande s’il comprend ce qu’il lit, et l’homme répond : « Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? » Actes 8:31 Livrée au seul jugement de chacun, la lecture ne fonde pas l’unité : elle la brise, et l’on en voit le fruit dans la multitude des communautés qui se réclament de la même Bible et se contredisent. Le verset qui suit en donne la raison : la prophétie n’est pas née d’une volonté humaine, « c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » 2 Pierre 1:21 Donnée par l’Esprit, elle se comprend dans le même Esprit, qui vit dans l’Église, non sous la lumière isolée de chaque lecteur. L’Écriture l’avertit : « aucune prophétie de l’Écriture n’est affaire d’interprétation privée. » 2 Pierre 1:20
La colonne de la vérité
Le Christ a fondé une Église, et c’est à elle qu’il a confié la garde de la vérité. Il n’a lui-même rien écrit ; il a envoyé les siens enseigner et transmettre : « De toutes les nations faites des disciples… apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. » Matthieu 28:19-20 Il a donné à cette Église une autorité qui parle en son nom : « Celui qui vous écoute m’écoute. » Luc 10:16 Dans les différends, c’est elle qui tranche : « S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église. » Matthieu 18:17 C’est pourquoi l’Écriture donne ce titre à l’Église, et non à un livre : « l’Église du Dieu vivant, colonne et soutien de la vérité. » 1 Timothée 3:15
L’Écriture dans l’Église
L’Écriture demeure la Parole de Dieu, souverainement vénérée, l’âme de toute prédication et de toute théologie. Elle vit dans l’Église qui l’a reçue de Dieu, l’a discernée, la garde et l’interprète. Écriture et Tradition forment un seul dépôt de la Parole de Dieu, confié à l’Église qui le garde et l’interprète : trois réalités si liées qu’aucune ne tient sans les autres. Contre la Réforme, le concile de Trente avait déjà défini que la vérité de l’Évangile se garde à la fois dans les livres saints et dans les traditions non écrites reçues des Apôtres, les unes et les autres tenues avec un égal respect ; le concile Vatican II l’a repris dans la constitution Dei Verbum, enseignant que l’Écriture, la Tradition et le Magistère qui les sert sont si liés qu’aucun ne subsiste sans les autres. La retrancher de la Tradition et de l’Église qui la portent, c’est la couper de la vie où elle a été donnée et où elle se comprend.