Le salut
Le salut est l’œuvre par laquelle Dieu délivre l’homme du péché et de la mort, et lui donne part à sa propre vie. Toute l’histoire sainte y tend, depuis la promesse faite après la chute jusqu’à son accomplissement dans le Christ, venu pour cela. « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » Luc 19:10
De quoi l’homme est sauvé
L’homme est sauvé d’abord du péché, le mal dont tous les autres découlent. Le péché est une rupture avec Dieu : il détourne l’homme de sa fin et le prive de la vie de la grâce, qu’il ne tenait que de lui. Il enchaîne aussi celui qui le commet, le rendant esclave de ce qu’il croyait choisir librement. « Quiconque commet le péché est esclave du péché. » Jean 8:34 De cette servitude, nul ne se rachète par ses propres forces.
De ce péché vient la mort, qui en est le salaire. Elle est entrée dans le monde par la faute du premier homme et atteint désormais toute sa descendance. « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort. » Romains 5:12 La mort du corps en annonce une plus grave, celle de l’âme séparée de Dieu pour toujours. « Le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don de Dieu, c’est la vie éternelle. » Romains 6:23
Derrière le péché et la mort se tient un ennemi personnel. Le démon a séduit l’homme dès l’origine et l’a entraîné dans la faute ; par cette chute, l’homme est passé sous son pouvoir. Sa domination s’étend aussi loin que le péché : celui qui s’y livre appartient à celui qui l’y a conduit. « Celui qui commet le péché est du diable, car le diable pèche dès le commencement. » 1 Jean 3:8 L’Écriture le nomme le prince de ce monde, et tient l’homme pécheur pour son captif. De ce maître, l’homme ne se délivre pas par ses propres forces ; seul un plus fort que lui pouvait l’en arracher.
De tout cela le Christ délivre l’homme. Il le réconcilie avec Dieu et lui rend la grâce que le péché lui avait ôtée ; il triomphe de la mort par sa Résurrection et lui ouvre la vie éternelle ; il brise l’empire du démon et l’arrache à celui qui le tenait captif, lui rendant la condition de fils de Dieu. « Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume de son Fils bien-aimé. » Colossiens 1:13
Par le Christ seul
Il n’y a qu’un Sauveur, et c’est Jésus. Son nom même le dit : Jésus, en hébreu Yeshoua (יֵשׁוּעַ), signifie « le Seigneur sauve », et l’ange en donne lui-même la raison à Joseph : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Matthieu 1:21 Nul autre que lui ne peut rendre à l’homme ce que le péché lui a ôté. « Il n’y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés. » Actes 4:12
Par la Croix et la Résurrection
Le Christ sauve en prenant sur lui le péché du monde. Par sa mort sur la Croix, il détruit le péché ; par sa Résurrection, il vainc la mort et ouvre à l’homme la vie. Là se mesure l’amour de Dieu. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. » Jean 3:16
Il a satisfait pour nous
Comment la mort d’un seul peut-elle réparer le péché de tous ? Le péché est une offense faite à Dieu, et sa gravité se mesure à celui qu’il offense : infinie, elle dépassait toute réparation qu’un homme pût offrir. Il fallait un homme, pour réparer au nom des hommes, qui fût en même temps Dieu, pour que son offrande eût un prix sans mesure. Tel est le mystère du Dieu fait homme : saint Anselme l’a exprimé en disant que le Christ seul pouvait rendre au Père, à la place des coupables, une satisfaction égale à la faute. Il prend sur lui ce qui nous était dû. « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu. » 2 Corinthiens 5:21
Ce que le prophète avait annoncé de loin, en contemplant le serviteur souffrant, s’accomplit à la Croix. « Il a été transpercé à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos fautes ; le châtiment qui nous rend la paix est tombé sur lui, et c’est par ses blessures que nous sommes guéris. » Isaïe 53:5 Le Christ n’apaise pas un Dieu vengeur : c’est l’amour du Père qui, le premier, donne le Fils en victime qui réconcilie. « Il est lui-même la victime d’expiation pour nos péchés, et pas seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier. » 1 Jean 2:2
Racheté à grand prix
Sauver, dans l’Écriture, se dit d’abord racheter. Racheter, c’est payer le prix qui rend la liberté à un captif ; et l’homme était captif du péché, livré à un maître dont il ne pouvait se délier par ses seules forces. Le Christ paie ce prix en donnant sa vie. « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude. » Marc 10:45 Ce prix dit la valeur de ce qu’il a fallu donner pour nous arracher au mal : le sang même du Fils. « Vous avez été rachetés non par des biens périssables, l’argent ou l’or, mais par le sang précieux du Christ. » 1 Pierre 1:18-19 C’est ce que nomme le mot rédemption, du latin redimere, racheter.
Reste à écarter un contresens : ce prix n’est pas versé au démon, comme si le mal avait sur l’homme un droit qu’il eût fallu lui racheter. Le pécheur s’était rendu esclave, mais aucune justice ne fondait ce pouvoir, et Dieu ne traite pas avec le mal. Le Christ, en se livrant lui-même, satisfait devant Dieu pour le péché et, du même coup, dépouille le diable : par sa mort il réduit à l’impuissance celui qui tenait l’homme sous l’empire de la mort. « afin de réduire à l’impuissance, par sa mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable. » Hébreux 2:14
Un don de la grâce
Le salut est offert gratuitement, avant tout mérite. L’initiative vient tout entière de Dieu : c’est lui qui sauve, par pure grâce, et l’homme reçoit de lui ce qu’aucune force humaine ne pouvait obtenir. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. » Éphésiens 2:8
Devenir fils de Dieu
Par la grâce, Dieu fait du sauvé son enfant, l’adoptant dans son Fils unique. « Dieu a envoyé son Fils, afin que nous recevions l’adoption filiale. » Galates 4:4-5 Cette adoption donne part à la vie même de Dieu, à sa nature. « il nous a accordé les précieuses et très grandes promesses, pour que vous deveniez ainsi participants de la nature divine. » 2 Pierre 1:4 La tradition résume ce mystère d’un mot : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne dieu, non par nature, mais par grâce, élevé jusqu’à partager ce que Dieu est. C’est l’œuvre commencée au baptême et achevée dans la gloire, lorsque l’homme verra Dieu et vivra de sa vie.
Ce salut est l’œuvre des trois Personnes divines : le Père en prend l’initiative et envoie, le Fils l’accomplit en son corps livré, et le Saint-Esprit l’achève en nous, répandant dans le cœur l’amour de Dieu et y faisant retentir le cri du fils. « Parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : Abba ! Père ! » Galates 4:6 Ce n’est donc pas par nos seules forces que nous devenons enfants, mais par l’Esprit qui nous régénère. « Il nous a sauvés par le bain de la nouvelle naissance et le renouvellement de l’Esprit Saint. » Tite 3:5
Accueilli dans une foi vivante
Ce don attend pourtant d’être reçu. L’homme accueille le salut par la foi, qui s’ouvre dans la conversion et entre dans la vie nouvelle par le baptême. « Si tu confesses de ta bouche que Jésus est Seigneur et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » Romains 10:9 Cette foi est vivante : elle se montre dans la charité et dans les œuvres qu’elle inspire ; une foi qui n’agirait pas serait morte. « Dans le Christ Jésus, ni la circoncision ni l’incirconcision n’ont de valeur, mais seulement la foi agissant par la charité. » Galates 5:6
C’est pourquoi la foi qui sauve n’est jamais la foi seule. L’Écriture le dit dans les termes mêmes qu’on lui oppose parfois. « Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seule. » Jacques 2:24 Non que l’homme se sauve par ses propres forces, ce serait retomber dans l’illusion de qui se rachète lui-même ; mais la grâce reçue le rend réellement juste, et non pas seulement couvert au-dehors : elle le renouvelle du dedans, si bien que les œuvres bonnes ne s’ajoutent pas à la foi du dehors, elles en sont le fruit vivant, que Dieu lui-même, par grâce, couronne comme un mérite. « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père. » Matthieu 7:21
La coopération de l’homme
Le salut est l’œuvre de Dieu, et l’homme y travaille librement. La grâce associe l’homme à son propre salut : elle le porte, l’éveille et le fortifie, et il y répond par toute sa vie, jusqu’au bout. « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, car c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire. » Philippiens 2:12-13 Les deux agissent ensemble, à deux niveaux différents : Dieu agit le premier et de l’intérieur, et c’est lui qui rend l’homme capable d’agir, en sorte que sa réponse libre est tout entière un don de Dieu et tout entière la sienne.
Offert à tous
Dieu n’exclut personne de cette offre. « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » 1 Timothée 2:4 Le Christ est mort pour tous : sa Passion a une valeur assez grande pour racheter le monde entier, et Dieu n’en exclut personne ; ce salut offert à tous ne porte pourtant son fruit qu’en ceux qui l’accueillent. Sa grâce rejoint, par des voies que Dieu seul connaît, ceux mêmes qui n’ont pas connu l’Évangile, pourvu qu’ils cherchent Dieu d’un cœur droit.
Déjà donné, pas encore achevé
Le salut se reçoit en trois temps. Il est acquis une fois pour toutes à la Croix, où le Christ a tout accompli. Il se reçoit maintenant, dans la grâce et les sacrements, où le sauvé vit déjà de la vie nouvelle. Et il s’achèvera au dernier jour, lorsque l’homme verra Dieu face à face. Le chrétien est donc déjà sauvé, et l’attend encore. « nous avons été sauvés, mais c’est en espérance. » Romains 8:24
On peut encore se perdre
Reçu, le salut n’est pas pour autant garanti quoi qu’il advienne. Dieu ne retire jamais son offre, mais l’homme, resté libre, peut la refuser après l’avoir accueillie : le péché grave, dit mortel parce qu’il tue en l’âme la vie de la grâce, rompt de nouveau l’amitié avec Dieu. « Celui qui croit être debout, qu’il prenne garde de tomber. » 1 Corinthiens 10:12 Le salut n’est donc pas une possession acquise à l’abri de tout, mais une vie à garder jusqu’au bout. « Celui qui tiendra bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » Matthieu 24:13 Ce qui est en jeu est réel : refuser Dieu jusqu’à la mort, c’est se fixer soi-même loin de lui pour toujours. « Ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle. » Matthieu 25:46
Aussi la persévérance jusqu’à la fin est-elle elle-même une grâce, que l’on demande et que l’on ne présume pas. Le concile de Trente enseigne que nul ne peut, sans une révélation particulière, tenir pour absolument certain qu’il persévérera. Le chrétien se tient donc entre deux écueils : la présomption, qui se croit sauvée d’avance, et le désespoir, qui se croit perdue ; entre les deux se tient l’espérance, ferme et humble, qui compte sur la fidélité de Dieu sans jamais dispenser de la sienne.