Le proto-Isaïe
Le proto-Isaïe est la première partie du livre d'Isaïe, les chapitres 1 à 39. Elle rassemble les oracles du prophète Isaïe, fils d'Amots, qui parla au nom de Dieu à Jérusalem au huitième siècle avant le Christ. On y entend le jugement de Dieu sur un peuple infidèle, l'appel à se confier en lui seul, et la promesse d'un roi et d'un reste sauvés.
Le prophète et son temps
Isaïe, fils d'Amots, exerça son ministère à Jérusalem une quarantaine d'années, sous quatre rois de Juda : Ozias, Yotam, Achaz et Ézéchias. C'était le temps où l'Assyrie, grande puissance du nord, étendait son empire et engloutissait les petits royaumes l'un après l'autre. Le royaume du Nord, Israël, tomba sous ses coups et fut déporté ; au sud, Juda, autour de Jérusalem et de son Temple, demeura sous la menace constante. À ce peuple pressé par la peur, Isaïe rappela sans cesse que son salut tenait à sa fidélité au Dieu qui l'avait choisi, et non à ses armées. Les chapitres 1 à 39 rassemblent ses oracles, ses visions et les récits de son ministère.
La vision du Temple : le Saint d'Israël
Isaïe reçut sa mission dans une vision, l'année de la mort du roi Ozias. Il vit le Seigneur siégeant sur un trône très élevé, entouré des séraphins qui se voilaient devant lui et chantaient sa sainteté. « Saint, saint, saint est le Seigneur de l'univers ; toute la terre est remplie de sa gloire. » Isaïe 6:3 Devant cette sainteté, Isaïe se découvrit impur et perdu ; un séraphin prit alors un charbon ardent sur l'autel, en toucha ses lèvres et le purifia. La voix du Seigneur demanda qui irait pour lui, et Isaïe répondit : « Me voici, envoie-moi. » Isaïe 6:8 De cette vision il garda le nom qu'il donne à Dieu plus que tout autre prophète, le Saint d'Israël. Le mot hébreu rendu par « saint », qadosh (קָדוֹשׁ), dit ce qui est mis à part, infiniment au-dessus de tout : Dieu est le tout-autre, dont la pureté brûle le péché et appelle l'homme à la sainteté. L'Église reprend ce chant des séraphins à chaque messe, dans le Sanctus.
Le procès de Juda
Isaïe ouvre le livre par un réquisitoire : Juda multiplie les sacrifices et les fêtes, mais ses mains sont pleines de sang et ses tribunaux écrasent le faible. Dieu rejette ce culte vidé de justice. « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux ; vos mains sont pleines de sang. » Isaïe 1:15 Ce qu'il demande est la conversion du cœur et la défense de l'opprimé ; à qui revient ainsi vers lui, il promet un pardon entier. « Vos péchés seraient-ils comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme neige. » Isaïe 1:18 Le même procès revient sous une image, le chant de la vigne : Dieu a planté une vigne de choix, l'a entourée de soins, et elle n'a donné que des fruits sauvages. « Il en attendait la justice, et voici le sang versé ; le droit, et voici les cris. » Isaïe 5:7 La vigne est la maison d'Israël, et ses fruits sauvages, ses injustices.
La foi ou les alliances
Quand la Syrie et le royaume du Nord se liguèrent contre Jérusalem, le roi Achaz et son peuple tremblèrent. Isaïe vint lui dire de rester calme et de s'appuyer sur Dieu seul. Tout tenait dans une parole, que porte un seul verbe hébreu, rendu par « croire » et par « tenir », aman (אָמַן) : « Si vous ne croyez pas, vous ne tiendrez pas. » Isaïe 7:9 Croire, ici, c'est s'appuyer fermement sur Dieu comme sur un roc ; qui s'appuie ailleurs s'écroule. Achaz préféra acheter le secours de l'Assyrie, et Isaïe ne cessa d'avertir contre cette politique de la peur, qui cherche le salut auprès des grandes puissances, l'Assyrie puis l'Égypte, au lieu de le chercher en Dieu. « Malheur à ceux qui descendent en Égypte pour avoir du secours, qui s'appuient sur les chevaux et ne regardent pas vers le Saint d'Israël. » Isaïe 31:1
Le signe de l'Emmanuel
Au cœur de cette crise, Isaïe offrit à Achaz un signe de la part de Dieu. Le roi le refusa, et Dieu en donna un de lui-même : « Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils, et elle l'appellera Emmanuel. » Isaïe 7:14 Le mot hébreu rendu par « jeune femme », almah (עַלְמָה), désigne une jeune fille en âge d'être mère ; la version grecque des Septante le traduisit par « vierge », parthenos (παρθένος). Le nom de l'enfant porte la promesse : « Emmanuel », Immanou-El (עִמָּנוּ אֵל), signifie « Dieu avec nous ». Dans le moment où il fut donné, ce signe assurait Achaz que Dieu ne lâchait pas la maison de David : avant que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, les deux rois qui l'effrayaient auraient disparu. La parole débordait pourtant ce moment. L'Église y lit l'annonce du Christ, conçu d'une vierge, Dieu fait homme demeurant au milieu des siens, selon la parole que reprend l'évangile : « On l'appellera Emmanuel, ce qui se traduit : Dieu avec nous. » Matthieu 1:23
L'enfant et le rejeton de Jessé
Deux grands oracles annoncent un roi à venir. Le premier salue la naissance d'un enfant qui portera le gouvernement et des noms qui passent la mesure d'un homme. « Un enfant nous est né, un fils nous est donné ; on l'appelle Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père éternel, Prince de la paix. » Isaïe 9:5 Le second le montre sortant de la lignée déchue de David, comme un rejeton qui pousse d'une souche coupée. « Un rameau sortira de la souche de Jessé. » Isaïe 11:1 Jessé est le père de David ; le roi promis renouera la royauté à sa racine. Sur lui repose l'Esprit du Seigneur, que la tradition a dénombré en sept dons. « Sur lui reposera l'Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de crainte du Seigneur. » Isaïe 11:2 Son règne sera celui d'une paix retrouvée, où la création réconciliée ne connaît plus la violence. « Le loup habitera avec l'agneau, et un petit enfant les conduira. » Isaïe 11:6 L'Église reconnaît dans ce roi le Christ, fils de David, sur qui repose l'Esprit aux sept dons, et dont le règne de paix n'aura pas de fin.
Le reste
À travers le jugement, Isaïe tient une espérance : le châtiment ne détruira pas tout, un reste survivra et reviendra vers Dieu. Cette promesse est inscrite jusque dans le nom du premier fils d'Isaïe, qu'il emmène au-devant d'Achaz, le nom hébreu rendu par « un reste reviendra », Shear-Yashoub (שְׁאָר יָשׁוּב). De la masse infidèle, Dieu garde toujours un petit nombre fidèle, par lequel il reprend son œuvre. « Un reste reviendra, le reste de Jacob, vers le Dieu fort. » Isaïe 10:21 Ce reste, purifié par l'épreuve, est la semence du peuple renouvelé.
La montagne du Seigneur et les nations
Le regard d'Isaïe s'élargit au-delà d'Israël, jusqu'à toutes les nations. Il voit un jour où les peuples monteront vers Jérusalem pour y apprendre la voie de Dieu, et où les armes deviendront des outils. « De leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des serpes ; une nation ne lèvera plus l'épée contre une autre. » Isaïe 2:4 Les nations elles-mêmes sont sous la main de Dieu : une longue suite d'oracles annonce le jugement de Babylone, de l'Assyrie, de l'Égypte et des royaumes voisins, car le Saint d'Israël est le maître de toute la terre. Au terme, une grande vision dépasse l'histoire : Dieu prépare pour tous les peuples un festin, essuie les larmes de tous les visages et abolit la mort elle-même. « Il détruira la mort pour toujours ; le Seigneur Dieu essuiera les larmes de tous les visages. » Isaïe 25:8
La délivrance de Jérusalem
Les derniers chapitres racontent l'épreuve décisive du ministère d'Isaïe. Sennachérib, roi d'Assyrie, monte contre Juda, prend ses villes et assiège Jérusalem ; le grand échanson qu'il envoie raille devant les murs le Dieu d'Israël, niant qu'il puisse sauver la ville. Le roi Ézéchias porte la menace devant Dieu dans le Temple et s'en remet à lui par la bouche d'Isaïe, qui annonce que l'Assyrien n'entrera pas dans la ville. Cette nuit-là, le camp assyrien est frappé, et Sennachérib lève le siège et s'en retourne. « L'ange du Seigneur sortit et frappa dans le camp des Assyriens cent quatre-vingt-cinq mille hommes. » Isaïe 37:36 La confiance qu'Achaz avait refusée, Ézéchias l'a donnée, et Jérusalem fut sauvée.
Peu après, Ézéchias tombe malade jusqu'à la mort. Isaïe lui annonce sa fin ; le roi se tourne alors vers Dieu et le supplie en pleurant. Dieu entend sa prière, ajoute quinze années à sa vie, et lui donne pour signe l'ombre qui recule de dix degrés sur le cadran. C'est sa guérison qui amène à Jérusalem des envoyés de Babylone, venus le féliciter ; Ézéchias leur montre avec orgueil tous ses trésors. Isaïe lui en fait reproche et lui annonce le jugement : ces richesses seront un jour emportées à Babylone, et ses propres fils y seront déportés. Ainsi s'ouvre déjà, au seuil du proto-Isaïe, l'horizon de l'exil que chantera la suite du livre.