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Le péché originel

Le péché originel est l’état de privation de la grâce sanctifiante dans lequel tout homme vient au monde. La grâce sanctifiante est la vie divine déposée dans l’âme, celle qui fait de l’homme un enfant de Dieu et son ami. Le nouveau-né en est privé dès le premier instant de son existence : il reçoit en héritage la conséquence de la faute commise aux origines de l’humanité.

L’état d’innocence

Au commencement, Dieu a élevé l’homme au-dessus de sa propre nature. Il l’a créé dans la droiture, ajusté à Dieu, à lui-même et au monde : c’est ce qu’on appelle la justice originelle, où le mot justice désigne cette harmonie, cet ajustement de l’homme à son Créateur. « Dieu a fait l’homme droit, mais les hommes cherchent bien des détours. » Ecclésiaste 7:29 Cette droiture tenait à deux dons que la nature humaine ne pouvait se donner.

Le premier est la grâce sanctifiante, qui unissait l’homme à Dieu dans son amitié. C’est un don surnaturel, le mot désignant ce qui dépasse toute nature créée et relève de la vie propre de Dieu. Créé à l’image de Dieu, l’homme recevait par cette grâce d’en porter aussi la ressemblance, participant à la vie même de son Créateur. « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. » Genèse 1:26

Le second est un ensemble de dons dits préternaturels, le mot signifiant au-delà de la nature : ils portaient la nature humaine au-dessus de ses forces propres, dans le corps et dans les facultés. La tradition en compte quatre. L’intégrité, la pleine soumission des passions à la raison. L’immortalité, l’exemption de la mort. L’impassibilité, l’exemption de la souffrance. Et une connaissance infuse : créés à l’âge adulte, sans enfance ni parents pour les instruire, Adam et Ève recevaient de Dieu le savoir nécessaire pour conduire leur vie et élever leur descendance. Ce dernier don seul ne se serait pas transmis, car leurs enfants, nés petits et grandissant sous leur conduite, l’auraient acquis par l’éducation ; les trois autres seraient passés à toute la descendance.

L’harmonie des passions

L’intégrité ordonnait le dedans de l’homme. Les passions sont les mouvements spontanés de l’âme devant ce qu’elle perçoit comme un bien ou un mal : le désir, la joie, la crainte, la colère. La tradition les répartit en deux registres. Les premières, dites concupiscibles, naissent devant un bien ou un mal sensible et portent vers lui ou en détournent : l’amour et la haine, le désir et l’aversion, la joie et la tristesse. Les secondes, dites irascibles, se lèvent devant un bien difficile à atteindre ou un mal difficile à éviter, et soutiennent l’effort : l’espérance et le découragement, l’audace et la crainte, la colère qui se dresse contre l’obstacle. Toutes sont des forces données à l’homme pour qu’il agisse.

Dans l’état d’innocence, l’homme connaissait la faim, le désir, la crainte ; ces mouvements ne se levaient qu’au commandement de la raison et cédaient à son jugement, sans que l’esprit eût à lutter pour se faire obéir.

Cet ordre descendait de Dieu. La raison gouvernait les passions parce qu’elle se tenait elle-même sous Dieu, et le corps obéissait à l’âme parce que l’âme obéissait à son Créateur. L’intégrité reposait sur cette union à Dieu, non sur une force que l’homme aurait tenue de lui-même : tant que l’âme demeurait sous Dieu, tout demeurait en ordre sous l’âme. L’Écriture en donne le signe au seuil du récit. « Tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, sans en éprouver de honte. » Genèse 2:25 Le corps était alors transparent à l’esprit : rien en lui ne se levait que l’âme dût soumettre malgré elle.

La perte

Mis à l’épreuve de l’obéissance, Adam a préféré sa propre volonté à celle de Dieu, voulant décider seul du bien et du mal. Ce premier refus est la faute des origines. Sa racine est l’orgueil : la volonté de se poser en maître de son propre destin, à l’égal de Dieu, ce que promettait le tentateur. « Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. » Genèse 3:5 L’homme, appelé à recevoir de Dieu la mesure du bien, a voulu la fixer lui-même, et la désobéissance extérieure n’a fait que traduire ce refus intérieur de dépendre. En se détournant de Dieu, il a brisé d’un seul coup les trois accords que la justice originelle tenait ensemble. L’amitié avec Dieu d’abord, perdue par celui qui se cache désormais de son ami. L’accord intérieur ensuite : la raison, en quittant Dieu, a perdu son emprise sur ce qui lui était soumis, et les passions ont échappé à son gouvernement. L’accord avec le monde enfin. « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes à l’humus, puisque c’est de lui que tu as été tiré. » Genèse 3:19 La terre se fait rebelle, le travail devient peine, et la mort entre dans la condition humaine.

Un péché contracté, non commis

Cette privation reçue à la naissance porte le nom de péché, et l’Écriture parle déjà ainsi. « Vois : je suis né dans la faute, pécheur dès le sein de ma mère. » Psaume 51:7 Le mot se dit pourtant ici par analogie. Le péché, au sens propre, est un acte mauvais que la volonté choisit librement ; le péché originel désigne un état, l’absence de la grâce sanctifiante et la séparation d’avec Dieu à la racine de l’être, alors qu’aucune faute personnelle n’a été commise. Le nouveau-né ne l’a pas commis, il le contracte : il vient au monde privé de la sainteté pour laquelle il était fait. C’est cette privation, et non un acte coupable, qui constitue proprement le péché originel, et c’est d’elle que découle tout le reste. La tradition distingue ici deux réalités que le même mot recouvre. Il y a d’abord le péché originel dit originant : l’acte libre par lequel Adam a péché au commencement. Il y a ensuite le péché originel dit originé : l’état que sa faute a laissé et que chacun reçoit en naissant. Le premier fut une faute personnelle et volontaire ; le second est la privation de la sainteté et de la justice originelles dans laquelle nous venons au monde.

La transmission

Ce qu’un seul a perdu, tous l’ont perdu avec lui. Adam ne se tenait pas devant Dieu comme un individu isolé : il portait en lui la famille humaine entière, et ce qu’il avait reçu pour elle, puis perdu, il le transmet à tous, comme les membres tiennent leur vie de la tête. « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et la mort a passé sur tous les hommes. » Romains 5:12

Cette transmission se fait par génération, non par imitation. Le péché originel ne se répand pas d’homme à homme à la manière d’un mauvais exemple que la descendance copierait : il se reçoit avec la nature elle-même, à l’instant où chacun la tient de ses parents. Tout homme reçoit d’Adam la nature humaine telle que la faute l’a laissée, privée de la grâce et inclinée au désordre. L’état le marque ainsi dès sa conception, avant tout acte et tout choix, et nul ne s’en exempte par ses propres forces. L’Église a fixé ce langage au terme d’une controverse. Au cinquième siècle, le moine Pélage enseignait qu’Adam n’avait nui à sa descendance que par le mauvais exemple : chacun naîtrait aussi sain que le premier homme et ne pécherait qu’en l’imitant. Contre lui, saint Augustin établit que la faute atteint la nature elle-même et se reçoit avec elle. Le concile de Trente a recueilli cette doctrine en déclarant que le péché originel se transmet par propagation et non par imitation, c’est-à-dire par la génération qui donne la nature, et non par l’exemple qu’on copierait.

La concupiscence

La perte de la justice originelle laisse l’homme avec une nature blessée. Blessée, non détruite : c’est ici que la foi catholique se sépare d’une erreur qui la nie. La faute a dépouillé l’homme des dons qui l’élevaient au-dessus de sa nature, mais elle n’a pas anéanti la nature elle-même. La raison, la volonté libre et l’image de Dieu demeurent en lui, affaiblies et non abolies : l’homme déchu reste capable de connaître le vrai et de vouloir un bien, quoiqu’il ne puisse plus, sans la grâce, ni s’y tenir fermement ni se rendre à Dieu. On ne peut donc dire, comme on l’a soutenu, que la nature serait tout entière corrompue et l’homme réduit à ne pouvoir que pécher. Ses passions n’obéissent plus spontanément à la raison : elles tirent souvent vers le mal avant même que la volonté ait choisi. Ce désordre porte le nom de concupiscence, l’inclination au mal que la faute des origines a laissée en tout homme. « Je ne fais pas le bien que je veux, et je commets le mal que je ne veux pas. » Romains 7:19

Cette inclination porte au mal sans l’imposer, et n’est pas elle-même un péché. Le concile de Trente l’a expressément déclaré : la concupiscence vient du péché et incline au péché, mais elle n’est pas le péché lui-même ; si l’Apôtre la nomme parfois ainsi, c’est seulement parce qu’elle en procède et y porte. Tant que la volonté n’y consent pas, l’homme ne pèche pas ; le combat qu’elle impose devient même le lieu où la liberté s’exerce et se fortifie, et Dieu lui-même y appelle l’homme. « Le péché est tapi à ta porte, mais à toi de le dominer. » Genèse 4:7

Le remède

Le Christ est venu rendre ce que le premier homme avait perdu. Nouvel Adam, tête d’une humanité renouvelée, il communique la vie là où le premier avait communiqué la mort. « Comme tous meurent en Adam, de même tous revivront dans le Christ. » 1 Corinthiens 15:22 Ce qu’un seul avait perdu pour tous, un seul le rend à tous. « de même que, par la désobéissance d’un seul homme, la multitude a été constituée pécheresse, de même, par l’obéissance d’un seul, la multitude sera constituée juste. » Romains 5:19

Le baptême efface le péché originel et rend à l’âme la grâce sanctifiante, l’amitié de Dieu retrouvée. Une seule créature humaine n’a jamais porté cette privation : en prévision des mérites du Christ, Dieu a préservé sa Mère du péché originel dès le premier instant de sa conception, ce qu’on appelle l’Immaculée Conception. Ce que le baptême rend aux autres après leur naissance, la grâce l’a donné à Marie d’avance, afin que le Sauveur naquît d’une mère toute sainte. L’ange la salue déjà comme entièrement comblée de la faveur de Dieu. « Réjouis-toi, comblée de grâce : le Seigneur est avec toi. » Luc 1:28 Les dons préternaturels, eux, demeurent en attente : la concupiscence, la souffrance et la mort restent dans la vie du baptisé, désormais assumées dans la grâce du Christ et ordonnées à la vie éternelle. À la résurrection, la pleine harmonie sera rendue, et le corps lui-même relevé, rendu semblable au corps glorieux du Christ ressuscité. « Il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel. » 1 Corinthiens 15:44 Ce que la chute avait défait, le Christ le restaure, et le porte plus haut encore.