Le pape
Le pape est le successeur de Pierre, évêque de Rome et chef visible de toute l’Église. Il tient sa charge de celle que le Christ a confiée à Pierre : la primauté sur les apôtres et sur l’Église entière, pour la gouverner et la tenir unie. Cette charge passe de Pierre à ses successeurs, et c’est elle que le pape exerce aujourd’hui.
Le mot lui-même se lit. « Pape » vient du grec pappas (πάππας), passé au latin papa, le nom familier du père. Les premiers siècles le donnaient à plusieurs évêques ; en Occident il s’est réservé peu à peu à l’évêque de Rome, pour dire qu’en veillant sur toute l’Église il en est le père commun.
Tu es Pierre
À Césarée, Simon confesse que Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant. Cette confession venait du Père : « Ce n’est pas un homme qui t’a révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Matthieu 16:17 Et c’est à celui qui vient de la recevoir que Jésus donne un nom nouveau et une mission : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et les portes du séjour des morts ne l’emporteront pas sur elle. » Matthieu 16:18 Jésus parlait l’araméen, et dans sa langue le nom donné à Simon et la pierre de la promesse sont un seul mot, kepha (כֵּיפָא), « le roc » : tu es Kepha, et sur ce kepha je bâtirai mon Église. Le grec a rendu le nom par Petros et la pierre par petra, parce que le prénom demandait une forme masculine ; l’araméen ne fait aucune différence entre l’homme et le roc sur quoi l’Église est bâtie.
Les clés du Royaume
Jésus remet alors à Pierre les clés. « Je te donnerai les clés du royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié aux cieux. » Matthieu 16:19 L’image vient de l’Ancien Testament. Dans la maison royale de Juda, le roi confiait à un intendant la clé du palais, charge de gouverner en son nom. « Je poserai sur son épaule la clé de la maison de David : ce qu’il ouvre, nul ne le fermera ; ce qu’il ferme, nul ne l’ouvrira. » Isaïe 22:22 Pierre reçoit cette charge pour le Royaume du Christ : l’autorité d’ouvrir et de fermer, de lier et de délier, au nom de son Seigneur.
Le pouvoir de lier et de délier sera plus tard donné à tous les apôtres. « tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié au ciel. » Matthieu 18:18 Les clés, elles, sont remises à Pierre seul : lui seul reçoit la charge d’intendant de la maison, ce qui distingue sa place au milieu du collège des Douze.
Pais mes brebis
La promesse devient charge après la Résurrection. Par trois fois, le Ressuscité demande à Pierre s’il l’aime, et par trois fois lui confie son troupeau. « Prends soin de mes agneaux… Sois le berger de mes brebis… Prends soin de mes brebis. » Jean 21:15-17 Le Christ interroge trois fois, autant que Pierre l’avait renié dans la cour du grand prêtre, et à chaque profession d’amour répond une remise du troupeau. Relevé de sa chute, Pierre reçoit ainsi la garde de toutes les brebis du Christ, les autres pasteurs compris.
Le premier des apôtres
La place de Pierre paraît tout au long de l’Évangile. Les listes des apôtres le nomment toujours en tête. « Voici les noms des douze apôtres : le premier, Simon, appelé Pierre. » Matthieu 10:2 Quand le Seigneur interroge les Douze, c’est Pierre qui répond pour tous ; il est le premier à entrer dans le tombeau vide, le premier à annoncer l’Évangile au matin de la Pentecôte. Cette préséance constante manifeste la charge que le Seigneur lui a remise.
Le Rocher et le roc
Le seul fondement de l’Église est le Christ. « Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui est déjà là : Jésus Christ. » 1 Corinthiens 3:11 Pierre tient son rôle de ce fondement unique : il est le roc visible par lequel le Christ, Rocher invisible, maintient son Église dans le temps. En donnant à Simon son propre nom de Roc, le Seigneur le fait participer à ce qu’il est lui-même, demeurant l’unique source d’où Pierre reçoit tout.
Une charge qui demeure
L’Église est bâtie pour durer jusqu’à la fin des temps, et son fondement visible dure avec elle, transmis de Pierre à ses successeurs. Dès les origines, l’office laissé vacant par la défaillance d’un apôtre est confié à un autre : pour remplacer Judas, Pierre cite le psaume. « Qu’un autre prenne sa charge. » Actes 1:20 Pierre achève sa course à Rome, où il verse son sang ; l’évêque de Rome est son héritier, et tient la même primauté sur l’Église entière. Sur cette charge repose le charisme par lequel il confirme ses frères dans la foi, que Jésus lui avait promis au soir de la Cène. « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ; et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » Luc 22:32 Ce charisme tient de la promesse du Christ et non des mérites de celui qui l’exerce : Pierre, qui avait renié son Maître, fut relevé puis chargé d’affermir ses frères. C’est le fondement de l’infaillibilité pontificale.
Un pouvoir réel de gouvernement
La primauté de Pierre et de ses successeurs est un pouvoir réel de gouverner, et non une simple préséance d’honneur. On la nomme primauté de juridiction, du mot qui désigne l’autorité de commander et de trancher : les clés remises à Pierre sont clés de gouvernement. Le premier concile du Vatican, en 1870, l’a défini : le pape reçoit sur toute l’Église un pouvoir plein et suprême, ordinaire et immédiat, qui s’exerce directement sur les pasteurs comme sur chacun des fidèles. Ce pouvoir affermit celui des évêques et le garde dans l’unité.
L’infaillibilité pontificale
L’infaillibilité est le don par lequel le pape, lorsqu’il définit solennellement une doctrine de foi ou de morale à tenir par toute l’Église, est préservé de l’erreur par l’assistance de l’Esprit Saint. Elle prolonge la prière du Christ pour que la foi de Pierre ne défaille pas. Le pape n’engage ce don qu’en réunissant quatre conditions : il parle comme pasteur et docteur suprême de tous les chrétiens ; il use de son autorité apostolique suprême ; il définit une doctrine de foi ou de mœurs ; il la déclare à tenir par toute l’Église. On nomme un tel acte une définition ex cathedra, « du haut de la chaire » de Pierre. En dehors de ces conditions, dans ses homélies, ses décisions de gouvernement ou ses opinions personnelles, le pape enseigne et mérite le respect, sans être couvert par ce don. Le don préserve de l’erreur en gardant le dépôt reçu : le pape garde la foi transmise depuis les Apôtres et l’énonce fidèlement, sans y ajouter de parole nouvelle, car la révélation s’est achevée avec les Apôtres.
L’infaillibilité de l’Église
Ce don du pape découle d’une promesse faite à l’Église entière. Le Christ l’a assurée contre l’erreur et lui a donné son Esprit. « Quand viendra l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. » Jean 16:13 L’Église ne peut donc défaillir dans la foi. Cette infaillibilité, qui appartient au corps tout entier, s’exerce de deux manières : par le pape seul, dans une définition solennelle, ou par l’ensemble des évêques réunis en concile autour de lui ; dans les deux cas, c’est la même foi de l’Église qui se dit, pour trancher quand son unité est en jeu. Un concile tient son autorité de son union au pape, et l’idée qu’une assemblée d’évêques puisse le juger et lui être supérieure, qu’on appelle le conciliarisme, a été écartée par l’Église. Aussi le concile du Vatican a-t-il précisé que les définitions du pape valent par elles-mêmes, et non du fait du consentement de l’Église : elles se suffisent à elles-mêmes pour obliger. Ce don laisse intacte la condition humaine du pape : il peut pécher, se tromper dans ses jugements, faillir dans sa conduite, et l’histoire en a connu de saints et d’indignes ; il ne rend ni saint ni omniscient, et garde seulement sa parole solennelle de l’erreur. L’Église a vécu cette assurance dès les origines et l’a définie en propres termes au concile Vatican I, en 1870. Son exercice solennel reste rare : en plus de vingt siècles, le pape n’a parlé ainsi que pour fixer ce qui touche au cœur de la foi, comme lorsqu’il a proclamé l’Immaculée Conception, en 1854, et l’Assomption, en 1950.
Cette infaillibilité déborde les seules définitions solennelles. Lorsque les évêques dispersés à travers le monde, en communion avec le pape, s’accordent à enseigner une même vérité de foi ou de mœurs comme devant être tenue définitivement, ils enseignent eux aussi sans erreur : c’est le magistère ordinaire et universel, qui garde le dépôt et le transmet sans qu’un acte solennel soit chaque fois requis.
Les premiers successeurs
Le Nouveau Testament nomme peut-être déjà les premiers maillons de la chaîne romaine. La seconde lettre à Timothée salue un Linus que la tradition, dès saint Irénée, reconnaît pour le premier successeur de Pierre à Rome. « Eubule te salue, ainsi que Pudens, Linus, Claudia et tous les frères. » 2 Timothée 4:21 Plus loin paraît Clément, ce compagnon de Paul que la tradition reconnaît pour le quatrième pape : « … avec Clément et mes autres collaborateurs, dont les noms sont dans le livre de vie. » Philippiens 4:3 Les premiers de ceux qui tinrent la place de Pierre sont ainsi inscrits dans l’Écriture même.
Le témoignage des premiers siècles
Dès avant la fin de l’âge apostolique, l’Église de Rome exerce cette primauté et la fait reconnaître. Vers l’an 96, l’évêque de Rome, saint Clément, écrit à l’Église de Corinthe pour y rétablir l’ordre troublé par une révolte contre ses pasteurs, et il le fait avec l’autorité de celui qui répond d’une Église lointaine. Peu après, saint Ignace d’Antioche, conduit à Rome pour y mourir, salue l’Église romaine comme celle « qui préside à la charité ». À la fin du deuxième siècle, saint Irénée de Lyon enseigne que toute Église doit s’accorder avec l’Église de Rome en raison de son origine plus excellente, et il dresse la liste de ses évêques depuis Pierre pour montrer la foi transmise sans rupture. Au troisième siècle, saint Cyprien de Carthage voit dans la chaire de Pierre la racine et la source de l’unité de l’Église. La primauté donnée à Pierre se lit ainsi, sans interruption, dans la vie de l’Église des premiers siècles.
Vicaire du Christ
Le pape tient la place du Christ comme pasteur visible du troupeau que le Seigneur conduit invisiblement : c’est ce que dit son titre de vicaire du Christ, celui qui agit au nom d’un autre et à sa place. Les évêques, successeurs des apôtres, forment un seul collège dont il est la tête, comme Pierre l’était parmi les Douze ; et l’on n’est dans l’Église du Christ qu’en demeurant en communion avec lui.
Serviteur des serviteurs de Dieu
Cette primauté est donnée pour servir, non pour dominer. Le plus grand dans l’Église se fait le serviteur de tous, à la suite du Christ qui lava les pieds de ses disciples ; et Pierre lui-même l’enseigne aux pasteurs. « Faites paître le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur lui, non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu ; non pour un gain honteux, mais avec dévouement ; non en dominant sur ceux qui vous sont échus, mais en devenant les modèles du troupeau. » 1 Pierre 5:2-3 De là vient l’un des plus anciens titres d’humilité du pape, celui de serviteur des serviteurs de Dieu, que saint Grégoire le Grand, pape vers l’an 600, aimait à porter et qui est resté attaché à la charge.