Le monachisme
Au moment où l’Église cessait d’être persécutée et devenait publique, une autre voie de sainteté s’ouvrit, à l’écart du monde. Des hommes et des femmes partirent tout quitter pour chercher Dieu seul : ce fut le monachisme. Né dans les déserts d’Égypte, il gagna l’Orient puis l’Occident, et devint pour mille ans l’une des colonnes de la chrétienté.
Les Pères du désert
Tant que durait la persécution, le martyre du sang était la forme la plus haute du don au Christ. La paix revenue, certains cherchèrent une autre manière de tout donner : mourir non plus par le glaive, mais au monde et à eux-mêmes. En Égypte, un jeune homme nommé Antoine entendit un jour à l’église la parole du Christ au jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » Matthieu 19:21 Il la prit pour lui, distribua ses biens et se retira au désert pour y vivre de prière et de pénitence. De là vient le nom de moine, du grec « seul », et d’ermite, du mot qui désigne le désert. Beaucoup vinrent l’imiter, si nombreux qu’on dit que le désert se peupla comme une cité. Ces solitaires livraient un combat intérieur contre leurs passions, cherchant la pureté du cœur et la prière continuelle.
Ils avaient choisi le désert comme le lieu même de l’épreuve, où le Christ avait jeûné quarante jours et affronté le tentateur. Là, loin de tout appui, ils livraient un corps à corps avec les démons et les pensées mauvaises ; les luttes d’Antoine devinrent célèbres par la Vie qu’Athanase écrivit de lui, et ce récit porta le monachisme jusqu’en Occident. De cette expérience du désert est sortie toute une science du discernement des pensées, transmise plus tard au monde latin, dont l’Église a tiré la liste des péchés capitaux.
De l’ermite à la communauté
Vivre seul exposait à bien des égarements. Un autre Égyptien, Pacôme, rassembla les ermites en communautés organisées, où l’on priait, travaillait et mangeait ensemble sous une règle commune et l’autorité d’un père, l’abbé. Ainsi naquit la vie cénobitique, du grec « vie en commun », à côté de la vie érémitique du solitaire. En Orient, Basile de Césarée, l’un des grands Pères, donna au monachisme des règles de mesure et de charité qui le régissent encore aujourd’hui dans les Églises grecques. Deux formes coexistaient désormais : celle du solitaire et celle de la communauté.
Benoît et sa Règle
Le monachisme passa en Occident, où un homme lui donna sa forme durable : Benoît de Nursie, au sixième siècle. Retiré d’abord dans une grotte, puis entouré de disciples, il fonda le monastère du Mont-Cassin et écrivit une Règle d’une sagesse équilibrée, sans excès d’austérité. Le moine y promet la stabilité, l’obéissance et la conversion de sa vie ; sa journée partage le temps entre la prière, le travail des mains et la lecture, selon la devise que la tradition a résumée d’un mot : prie et travaille. Cette Règle se répandit dans tout l’Occident et devint le cadre de presque toute la vie monastique latine. Benoît est appelé le patriarche des moines d’Occident.
Des femmes menèrent cette vie dès les commencements. En Orient, Macrine, sœur aînée de Basile, rassembla autour d’elle une communauté de vierges et orienta son frère vers la vie monastique. En Occident, Scholastique, sœur de Benoît, établie près du Mont-Cassin, est regardée comme la première moniale de son ordre. À côté des moines, des moniales ont porté partout la même vie de prière.
Cette prière a une forme précise, que Benoît place au-dessus de tout et nomme l’Œuvre de Dieu : le chant du psautier à heures fixes. Sept fois dans la journée, et une fois la nuit, les moines interrompent le travail pour se rassembler et louer Dieu, selon le mot du psaume que la Règle cite : « Sept fois le jour, je te loue pour tes justes décisions. » Psaume 119:164 De cette prière des heures est née la Liturgie des heures que l’Église prie encore chaque jour.
La colonne de la chrétienté
Après la chute de l’Empire romain d’Occident, dans le désordre des invasions, les monastères furent des îlots de prière, d’ordre et de travail. Les moines défrichèrent des terres, asséchèrent des marais, enseignèrent, secoururent les pauvres. Dans leurs ateliers, ils copièrent à la main les manuscrits de l’Écriture et de l’Antiquité, sauvant de l’oubli une grande part du savoir ancien. De leurs murs partirent aussi les missionnaires qui allaient gagner l’Europe à la foi. Pendant ces siècles troublés, le monachisme porta ensemble la foi et la civilisation.
Le sens de la vie monastique
Le moine ne fuit pas les hommes par mépris, mais parce qu’il a jugé que Dieu seul suffit, et qu’il veut le chercher sans partage. Sa vie retirée est une manière d’anticiper le ciel, où l’on ne fera plus que voir et aimer Dieu ; et sa prière ne s’enferme pas sur elle-même, mais porte devant Dieu toute l’Église et tout le monde. En donnant à chaque âge des hommes et des femmes qui vivent pour Dieu seul, le monachisme rappelle à toute l’Église vers quoi elle marche, et lui garde, au milieu du bruit du monde, un cœur qui prie sans cesse.
Ce don sans partage prend la forme de trois renoncements que l’Évangile appelle des conseils : la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Antoine avait tout vendu ; à sa suite, le moine renonce aux biens pour n’avoir que Dieu, au mariage pour aimer d’un cœur non partagé, et à sa volonté propre pour se remettre entièrement à lui. Le Christ lui-même avait ouvert cette voie, en parlant de ceux qui renoncent au mariage à cause du Royaume : « il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes à cause du royaume des cieux. Qui peut comprendre, qu’il comprenne ! » Matthieu 19:12