Le jugement du prochain
Le Christ commande : « Ne jugez pas. » Et pourtant il faut bien distinguer le bien du mal, reconnaître qu’un acte est juste ou coupable, sous peine de ne plus rien pouvoir appeler péché. Ces deux exigences visent deux choses différentes : condamner le prochain, que Dieu défend ; discerner le bien du mal, qu’il demande.
Ne jugez pas
« Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés. » Matthieu 7:1 Ce que le Christ défend, c’est de condamner le prochain, de prononcer sur son cœur une sentence qui le range parmi les mauvais. Car juger ainsi revient à se mettre à la place de Dieu, seul à connaître le fond des cœurs, et seul à pouvoir sauver un homme ou le condamner : « Il n’y a qu’un seul législateur et juge, celui qui peut sauver et perdre. » Jacques 4:12 Celui qui condamne son frère s’arroge un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu : « Toi, pourquoi juges-tu ton frère ? Tous, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu. » Romains 14:10
Le Christ met en garde celui qui juge son frère en oubliant ses propres fautes. Il voit le défaut d’autrui et ne voit pas le sien, plus grave : « Pourquoi regardes-tu la paille dans l’œil de ton frère, et ne vois-tu pas la poutre dans le tien ? » Matthieu 7:3 Il faut commencer par soi : « Ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras à ôter la paille de l’œil de ton frère. » Matthieu 7:5 Celui qui s’est corrigé le premier peut alors aider son frère à se relever, au lieu de l’accabler.
Juger l’acte, non le cœur
L’interdit du Christ laisse entière l’exigence de discerner le bien du mal. Le même Évangile commande de juger avec droiture : « Ne jugez pas sur l’apparence, mais jugez selon la justice. » Jean 7:24 Un chrétien peut et doit reconnaître qu’un acte est mauvais, nommer le péché péché, refuser de tenir le mal pour un bien. Ce discernement des actes est nécessaire ; sans lui il n’y a plus ni bien ni mal.
Ce que Dieu défend, c’est de passer de l’acte à la personne : juger le cœur de celui qui agit, ses intentions cachées, sa valeur devant Dieu. On voit l’acte, on ne voit pas le cœur. Un même geste peut naître de la malice ou de la faiblesse, d’un long combat ou d’un consentement facile, et Dieu seul connaît la part de chacun. Condamner le geste est parfois juste ; condamner l’homme est réservé à Dieu, qui seul lira au dernier jour ce que nul ne voit : « Ne jugez pas avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qui mettra en lumière ce qui est caché dans les cœurs. » 1 Corinthiens 4:5
Le regard de la miséricorde
À la place du jugement, l’Évangile demande la miséricorde, et il en fait la mesure de celle que nous recevrons : « Ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; pardonnez, et il vous sera pardonné. » Luc 6:37 Dieu traitera le pécheur que nous sommes comme nous aurons traité le prochain. Contre la tendance à condamner, la vie chrétienne enseigne des moyens précis. Le premier est de se juger soi-même d’abord : celui qui se souvient de ses propres fautes n’a plus le cœur de condamner celles d’un autre, car il se sait pécheur comme lui. Le deuxième est d’interpréter en bien : devant un acte qui semble mauvais, chercher l’explication qui excuse avant celle qui accuse, puisque l’on ne voit pas le cœur et qu’on doit à l’autre le bénéfice du doute. Le troisième est de remettre l’homme à Dieu : laisser au seul Juge le soin de peser ce qu’il est, au lieu de trancher soi-même. Le dernier est de prier pour celui que l’on serait tenté de juger, car on ne condamne pas celui que l’on porte devant Dieu. Ainsi le regard change : on cesse de voir un coupable à abaisser pour voir le prochain que Dieu aime et appelle à se relever. La charité, au lieu de condamner le prochain, veut son bien et espère son retour à Dieu. C’est ce regard, non celui du juge, que le Christ demande envers le prochain.