Le doute et les systèmes moraux
L’homme doit toujours suivre sa conscience, à condition de l’avoir formée dans la vérité. Mais il arrive que la conscience demeure dans l’incertitude : malgré sa recherche, l’homme ne parvient pas à savoir si tel acte est permis ou défendu. Que faire alors ? On ne peut suspendre indéfiniment toute action, et pourtant on craint de pécher. La théologie morale catholique a longuement réfléchi à cette difficulté, et elle a dégagé des principes sûrs pour agir dans le doute. Ces principes, et les différentes écoles qui les ont discutés, forment ce qu’on appelle les systèmes moraux.
Le problème du doute moral
La règle première est qu’on ne peut pas agir tant qu’on doute vraiment qu’un acte soit permis. Agir dans ce doute reviendrait à accepter d’avance le risque de commettre un péché, ce qui est déjà une faute. Celui qui mange en doutant que ce soit permis se condamne, dit saint Paul, « parce qu’il n’agit pas par conviction » Romains 14:23. Le premier devoir, devant le doute, est donc de chercher à le lever : réfléchir, s’informer, consulter, jusqu’à parvenir à une certitude. Cette certitude n’a pas besoin d’être totale ; il suffit d’une certitude morale, celle qui écarte tout motif sérieux de craindre l’erreur, et qui suffit pour agir avec droiture.
Mais il arrive que le doute résiste, qu’aucune recherche ne le dissipe, et qu’il faille pourtant décider. Le cas est fréquent : telle règle existe-t-elle vraiment dans ce cas précis ? s’applique-t-elle à ma situation ? m’oblige-t-elle ici ? Quand le doute porte ainsi sur l’existence ou l’étendue d’une obligation, et qu’on ne peut le résoudre directement, la morale offre un moyen d’en sortir, fondé sur un principe sûr.
Une loi douteuse n’oblige pas
Ce principe est le suivant : une loi douteuse n’oblige pas. Pour qu’une obligation me lie en conscience, il faut qu’elle soit certaine ; si je ne suis même pas sûr qu’elle existe ou qu’elle s’applique à mon cas, elle ne peut pas m’imposer un devoir certain. Ainsi, lorsque je doute sérieusement qu’une chose soit défendue, et que ce doute demeure après examen, je puis tenir que je reste libre de la faire, car la règle qui limiterait ma liberté n’est pas assez certaine pour me lier.
Ce principe connaît cependant une limite capitale. Il s’applique quand on doute qu’une chose soit défendue. Il ne s’applique plus quand il y a un bien précieux à ne pas mettre en danger, comme le salut d’une âme ou la vie d’une personne : devant un tel enjeu, on ne se contente pas de ce qui est probable, on prend le moyen dont on est sûr. Deux exemples le montrent. Pour les sacrements : si l’on n’est pas sûr qu’un geste suffise à baptiser validement quelqu’un, on ne peut pas s’en contenter, car le salut de cette personne en dépend ; on doit employer la manière dont on est certain qu’elle est valide. Pour la vie d’autrui : si l’on ne sait pas si une personne est encore vivante, par exemple après un accident, on doit la secourir comme si elle l’était, car il serait gravement coupable de la laisser mourir sur un simple doute. Dans ces cas, on choisit toujours la sécurité, car on ne peut pas prendre le moindre risque sur un bien aussi grave.
Les systèmes moraux
Reste à préciser une chose : quand je doute, jusqu’à quel point l’opinion qui me dit « tu es libre de le faire » doit-elle être solide pour que je puisse la suivre en paix ? Les théologiens ont proposé sur ce point différentes réponses, qu’on nomme les systèmes moraux. Pour les comprendre, il faut voir qu’à chaque doute s’opposent deux opinions : l’une penche vers la loi (« mieux vaut s’abstenir »), l’autre vers la liberté (« tu peux le faire »). La question est de savoir laquelle on a le droit de suivre. Les réponses se répartissent entre deux excès et des positions équilibrées.
À un extrême se tient le tutiorisme, d’un mot latin signifiant « le plus sûr ». Il exige de toujours suivre l’opinion la plus prudente, celle qui penche vers l’abstention, même quand l’opinion qui autorise l’acte est très solide. L’Église l’a écarté comme trop rigoriste : il rendrait la vie morale écrasante, en imposant des obligations là où elles ne sont pas certaines.
À l’autre extrême se tient le laxisme. Il autorise à se dire libre dès qu’on trouve la moindre raison d’agir, même faible et mal fondée. L’Église l’a condamné comme trop relâché : il permet de se justifier presque n’importe quoi, en se saisissant du premier prétexte venu pour échapper à la loi.
Entre ces extrêmes se situent les positions reçues, qui demandent toutes que l’opinion autorisant l’acte soit sérieusement fondée, mais à des degrés différents. Le probabilisme enseigne qu’on peut suivre une opinion solide en faveur de la liberté, même si l’opinion contraire, en faveur de la loi, paraît encore plus solide, pourvu que la première soit vraiment fondée. Le probabiliorisme, plus strict, autorise l’acte seulement quand l’opinion qui l’autorise est plus solide que celle qui le déconseille. Et entre les deux, l’équiprobabilisme autorise l’acte quand les deux opinions sont à peu près d’égale solidité.
La position de l’Église
La voie que l’Église a retenue est celle d’un probabilisme modéré, proche de l’équiprobabilisme. La règle d’équilibre est la suivante : quand l’opinion qui autorise l’acte repose sur des raisons sérieuses, on a le droit de la suivre, et on n’est pas obligé de toujours choisir l’abstention par précaution. Cela vaut tant qu’aucun bien précieux comme le salut ou la vie n’est en jeu ; dans ces cas graves, on revient à la règle de sécurité. Cette position tient ensemble deux exigences. D’une part, elle respecte la liberté de l’homme, en refusant de l’accabler d’obligations incertaines, selon le principe qu’une loi douteuse ne lie pas. D’autre part, elle garde le souci du bien, en exigeant que l’opinion suivie repose sur des raisons sérieuses, et en réservant toujours le moyen le plus sûr pour les matières graves.
Cette doctrine vise à libérer les consciences du scrupule tout en tenant ferme contre le relâchement. Le scrupuleux, qui voit partout le péché et que le doute paralyse, y trouve la paix : il apprend qu’une obligation incertaine ne pèse pas sur lui. Le relâché, qui se cherche des prétextes, y rencontre une exigence : son opinion doit être sérieusement fondée, et non un simple désir déguisé. Entre la crainte excessive et la facilité, la sagesse de l’Église trace un chemin droit, où l’âme peut agir en paix, assurée de servir Dieu là où il le demande, et tranquille là où il n’oblige pas. Tout cela rejoint le mot de saint Paul, qui veut que l’homme agisse dans la lumière d’un jugement assuré : « Que chacun ait dans son esprit une pleine conviction. » Romains 14:5.