Le deutéro-Isaïe
Le deutéro-Isaïe est la deuxième partie du livre d’Isaïe, les chapitres 40 à 55, qu’on appelle le livre de la consolation. Il s’adresse à Juda déporté à Babylone : Jérusalem est tombée, le Temple est détruit, et le peuple vit loin de sa terre, tenté de croire que son Dieu l’a abandonné ou que les dieux de Babylone l’ont vaincu. À ce peuple abattu, Dieu annonce le pardon, le retour, et le salut qu’il prépare par son Serviteur.
Le livre de la consolation
Le livre s’ouvre sur un ordre de consolation, redoublé pour en marquer la force. « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem, criez-lui que son service est accompli, que sa faute est expiée. » Isaïe 40:1-2 Le temps du jugement est passé : l’exil a payé la dette, et Dieu revient vers les siens en consolateur. Tout le reste du livre déploie cette parole : Dieu reste fidèle à son peuple, il le rachète et le ramène. La même ouverture pose le contraste qui fonde cette espérance : « Tout homme est comme l’herbe, toute sa beauté comme la fleur des champs… mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours. » Isaïe 40:6-8 Les empires qui ont déporté Israël passent comme l’herbe ; la promesse qui le ramène ne passe pas. Pierre redira cette parole aux baptisés, nés de nouveau d’une semence qui ne périt pas (1 Pierre 1:24-25).
Une voix dans le désert
Une voix se lève pour préparer la venue de Dieu. « Une voix crie : Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ! Aplanissez dans la steppe une route pour notre Dieu ! » Isaïe 40:3 Comme on nivelle la route devant un roi qui s’avance, il faut préparer les cœurs à l’arrivée du Seigneur qui vient sauver. Vient ensuite le messager de la bonne nouvelle, dont les pas mêmes sont salués. « Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pas du messager qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle. » Isaïe 52:7 Et celui dont on prépare la route s’avance en berger : « Comme un berger, il fait paître son troupeau : de son bras, il rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur. » Isaïe 40:11 La puissance qui vient porte les plus faibles. Les évangiles reconnaîtront cette voix en Jean-Baptiste, criant au désert pour préparer la route du Christ.
Le seul Dieu, créateur
Le deutéro-Isaïe affirme le seul vrai Dieu, sans égal et sans rival. « Je suis le premier et je suis le dernier ; hors moi, il n’y a pas de Dieu. » Isaïe 44:6 Ce Dieu est le créateur de tout, qui tient l’univers et mène les astres comme une armée dont il appelle chaque membre par son nom. « Levez les yeux vers le haut et regardez : qui a créé tout cela ? Celui qui fait sortir en ordre leur armée et les appelle toutes par leur nom. » Isaïe 40:26 Face à lui, les idoles ne sont rien. Le prophète raille l’homme qui abat un arbre, en brûle une moitié pour se chauffer et cuire son pain, puis taille l’autre en dieu devant lequel il se prosterne. « Il en brûle la moitié au feu… Avec le reste, il se fait un dieu, son idole ; il se prosterne devant elle. » Isaïe 44:16-17 L’idole sort de la même bûche que le feu du foyer, et ne sauve personne. Ce Dieu unique jure par lui-même que devant lui seul tout genou fléchira : « Je le jure par moi-même… devant moi, tout genou fléchira, toute langue jurera par moi. » Isaïe 45:23 Paul reprend ce serment que Dieu ne fait que pour lui-même, et le rapporte au Christ : « afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et sous la terre. » Philippiens 2:10 L’adoration que Dieu réserve à lui seul est rendue à Jésus, que toute langue proclame Seigneur : c’est le confesser Dieu.
Le rédempteur d’Israël
Dieu se fait le rédempteur de son peuple. Le mot hébreu rendu par « rédempteur », go’el (גֹּאֵל), désigne le proche parent qui, dans la loi d’Israël, rachète le membre de sa famille tombé en esclavage ou en dette et reprend son bien aliéné. Dieu se nomme ce parent-là pour Israël : il le tient pour sien et paie pour le délivrer. « Ne crains pas, car je t’ai racheté ; je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. » Isaïe 43:1 Cette appartenance a du prix aux yeux de Dieu, qui y engage tout. « tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime. » Isaïe 43:4 À ce titre, Dieu prend sur lui de payer le prix du retour et de ramener les siens.
Le nouvel Exode
Pour ramener son peuple, Dieu refait ce qu’il avait accompli à la sortie d’Égypte, et plus grand encore. Jadis il avait ouvert la mer et conduit Israël hors de la servitude ; maintenant il ouvre une route à travers le désert qui sépare Babylone de Jérusalem. « Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais tracer un chemin dans le désert, faire couler des fleuves dans les lieux arides. » Isaïe 43:19 L’eau jaillit pour le peuple en marche, la route s’aplanit, et le retour devient un second exode où Dieu marche devant les siens.
Cyrus, l’instrument de Dieu
Dieu nomme l’homme par qui il ramènera son peuple, bien avant qu’il ne paraisse : Cyrus, roi des Perses, qui renversera Babylone et laissera les exilés rentrer. Dieu l’appelle son berger, chargé de relever Jérusalem. « Je dis de Cyrus : « C’est mon berger, il accomplira toute ma volonté. » Il dira de Jérusalem : « Qu’elle soit rebâtie ! » et du Temple : « Que tes fondations soient posées ! » » Isaïe 44:28 Plus étonnant encore, Dieu lui donne le titre qu’il réservait à ses rois et à ses prêtres. Le mot hébreu rendu par « oint », mashiach (מָשִׁיחַ), d’où vient « messie », désignait celui que Dieu consacrait pour une mission. Dieu l’applique ici à un roi païen, qui ne le connaît pas. « Ainsi parle le Seigneur à son oint, à Cyrus, que j’ai saisi par la main droite… je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre d’honneur alors que tu ne me connaissais pas. » Isaïe 45:1-4 Le maître de l’histoire se sert d’un étranger pour sauver les siens : aucun pouvoir n’échappe à son dessein. Que Dieu ait nommé Cyrus des générations à l’avance n’est pas un détail : c’est, dans ce livre, sa preuve qu’il est seul Dieu. Face aux idoles muettes, il se pose comme celui qui annonce l’avenir avant qu’il n’arrive. « Dès le commencement, j’annonce la fin ; longtemps d’avance, ce qui n’est pas encore » Isaïe 46:10. Et il dit pourquoi il prévient si tôt : de peur qu’on n’attribue son œuvre aux idoles, « C’est mon idole qui les a faits » Isaïe 48:5. L’avenir prédit puis tenu est la signature du seul Dieu. Au milieu de ces oracles monte une prière que l’Église a faite sienne : « Cieux, répandez d’en haut votre rosée, que les nuages fassent pleuvoir la justice ! Que la terre s’ouvre et donne le salut. » Isaïe 45:8 L’Église la chante dans l’Avent, appelant la venue du Sauveur comme la rosée qui descend du ciel.
Le Serviteur du Seigneur
Au fil du livre se lève une figure mystérieuse, que Dieu appelle son Serviteur. Le mot hébreu rendu par « serviteur », ebed (עֶבֶד), dit celui qui appartient à un maître et accomplit son œuvre. Quatre chants le décrivent. Dans le premier, Dieu présente son élu, sur qui repose son Esprit, et qui portera le droit aux nations avec une douceur infinie, sans achever ce qui est déjà brisé. « Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui fume encore ; fidèlement, il annoncera le droit. » Isaïe 42:3 Dans le deuxième, le Serviteur parle : appelé dès le sein de sa mère, il reçoit une mission qui déborde Israël et s’étend à toute la terre. « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les survivants d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut atteigne les extrémités de la terre. » Isaïe 49:6 Dans le troisième, il se montre disciple obéissant, qui écoute Dieu chaque matin et tient bon sous l’outrage. « J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas soustrait mon visage aux insultes et aux crachats. » Isaïe 50:6 Ce Serviteur porte deux visages. Dieu nomme d’abord son serviteur « Israël », du même nom que son peuple qu’il avait choisi pour le connaître, l’adorer et porter sa lumière aux nations. Ce peuple ayant failli à cette vocation, un Serviteur distinct se lève dans les chants, fidèle là où Israël a manqué, et qui porte la mission au nom de tous.
Le Serviteur souffrant
Le quatrième chant porte la figure à son sommet. Le Serviteur y souffre et meurt, et sa souffrance sauve les autres. Méprisé, défiguré, il porte un mal qui n’est pas le sien. « c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il s’était chargé… il a été transpercé à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos fautes ; le châtiment qui nous rend la paix est tombé sur lui, et c’est par ses blessures que nous sommes guéris. » Isaïe 53:4-5 Il ne se défend pas ; il se laisse mener à la mort en silence. « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche, comme l’agneau qu’on mène à l’abattoir. » Isaïe 53:7 En mourant, il offre sa vie en sacrifice pour le péché de la multitude, et Dieu le relève et le comble. « Après les tourments de son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, rendra justes une multitude d’hommes, en portant lui-même leurs fautes. » Isaïe 53:11 L’Église lit dans ce chant la Passion du Christ, le juste livré pour les pécheurs, qui porte sur la croix le péché du monde et donne la vie par sa mort. C’est ce texte que lisait l’Éthiopien à qui Philippe annonça Jésus.
L’épouse reprise et l’alliance de paix
Après le chant du Serviteur, le livre se tourne vers Sion comme vers une épouse que Dieu reprend. « comme une femme abandonnée, le cœur brisé, le Seigneur te rappelle ; comme l’épouse de la jeunesse qu’on aurait répudiée. » Isaïe 54:6-7 Et Dieu scelle ce retour d’un serment semblable à celui des jours de Noé : comme il a juré que les eaux du déluge ne se répandraient plus sur la terre, il jure de ne plus s’irriter contre son peuple. « Quand les montagnes s’écarteraient, quand les collines s’ébranleraient, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne sera pas ébranlée. » Isaïe 54:10
La Parole efficace et l’invitation
Le livre s’achève sur une invitation et une promesse. Dieu convie tous les assoiffés à venir à lui gratuitement, comme à un festin offert sans prix. « Ô vous tous qui avez soif, venez à l’eau ! Même sans argent, venez, achetez de quoi manger. » Isaïe 55:1 Il presse de le chercher pendant qu’il se laisse trouver, et de revenir à lui, car il pardonne largement. « Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver, invoquez-le tant qu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin… qu’il revienne au Seigneur, qui lui fera grâce. » Isaïe 55:6-7 Et il garantit que sa parole accomplit ce pour quoi il l’envoie. Telle un messager qu’il dépêche, elle part faire son œuvre et ne lui revient qu’une fois la mission remplie. « La pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer… Ainsi ma parole, sortie de ma bouche, ne me revient pas sans effet : elle accomplit ce que je veux. » Isaïe 55:10-11 La consolation promise au seuil du livre s’achève ainsi dans une alliance offerte à tous, scellée par une parole que rien n’arrête.