Le désir de sentir l’Esprit
Certains croyants portent un désir précis : sentir l’Esprit Saint, connaître de l’intérieur ce que d’autres racontent, une présence, une chaleur, une lumière, peut-être une vision. Ce désir peut naître d’un motif pur. Il ne cherche pas la jouissance d’une émotion : il veut savoir ce que c’est, pour en parler avec vérité, pour en témoigner, pour l’enseigner à d’autres. On le demande à Dieu, avec droiture, avec persévérance. Et il ne se passe rien. Ce silence a un sens, et il enseigne davantage que l’expérience demandée.
Des dons distribués librement
Les grâces sensibles, les visions, les touches intérieures appartiennent aux dons que Dieu distribue selon son seul vouloir. Aucune prière ne les commande, aucune disposition ne les mérite, aucune méthode ne les produit : « C’est l’unique et même Esprit qui opère tout cela, distribuant ses dons à chacun comme il le veut. » 1 Corinthiens 12:11 Le Christ lui-même compare l’Esprit au vent : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » Jean 3:8 Ces dons échappent à toute prise, et leur présence ou leur absence ne mesure en rien la sainteté : Dieu les accorde à qui il veut, pour le bien de l’Église, et de grands saints ont traversé leur vie entière sans en recevoir aucun.
Savoir ce que c’est
Le désir de savoir ce que cela fait mérite le même examen. Au fond, il vise plus haut qu’une émotion : il veut connaître Dieu de l’intérieur, et ce désir-là est bon, Dieu l’a mis dans l’homme. Une grâce sensible, même reçue, ne le comblerait pas : ce que l’âme ressent alors est un effet de Dieu en elle, une touche déposée dans sa sensibilité, et Dieu tel qu’il est demeure au-delà de ce que ces grâces font éprouver. Ici-bas, la connaissance de Dieu passe par la foi : « Nous marchons par la foi, et non par la vue. » 2 Corinthiens 5:7 Et Paul situe l’heure où ce désir sera comblé : « À présent, nous voyons dans un miroir, confusément ; alors, nous verrons face à face. À présent, je connais en partie ; alors, je connaîtrai comme je suis connu. » 1 Corinthiens 13:12 Savoir pleinement ce que c’est appartient au ciel : « nous le verrons tel qu’il est. » 1 Jean 3:2 Le désir vise donc plus loin que tout ce qu’une expérience d’ici-bas pourrait donner, et Dieu, en la refusant, réserve à ce désir sa vraie réponse, la vision face à face.
Une expérience qui ne se transmet pas
Le motif d’enseigner mérite d’être examiné, car il repose sur une supposition : que l’expérience, une fois reçue, pourrait se raconter. Paul est le témoin qui la dément. Il a reçu les grâces les plus hautes, ravi jusqu’au troisième ciel, et voici ce qu’il en rapporte : « il fut enlevé jusqu’au paradis, et il entendit des paroles inexprimables, qu’il n’est pas donné à l’homme de redire. » 2 Corinthiens 12:4 Celui qui a le plus reçu est aussi celui qui déclare la chose intransmissible. Ce que Dieu fait goûter à une âme se donne à elle seule. Celui qui l’a reçu peut en décrire les effets, les signes, la conduite qu’elle demande, et l’Église a recueilli de tels témoignages ; la chose elle-même reste hors des mots : celui qui écoute reçoit un récit, il ne reçoit pas l’expérience. L’expérience demandée, même accordée, donnerait donc à l’enseignement un récit de plus, et de tels récits, l’Écriture en contient déjà : Isaïe devant le trône (Isaïe 6), Ézéchiel devant la gloire du Seigneur (Ézéchiel 1), Jean ravi en esprit à Patmos (Apocalypse 1), Paul enlevé au troisième ciel (2 Corinthiens 12:2).
Ce qui est donné suffit pour enseigner
Pour enseigner, tout est déjà donné. Moïse le dit au terme de son dernier discours : « Les choses cachées appartiennent au Seigneur notre Dieu ; les choses révélées sont pour nous et pour nos enfants à jamais. » Deutéronome 29:28 Les choses cachées sont ce que Dieu garde en lui sans l’avoir fait connaître, ses desseins secrets et le fond de ses jugements ; les choses révélées, tout ce qu’il a livré aux hommes pour être cru et vécu. Dieu a fixé lui-même ce partage, et ce qu’il a révélé, l’Écriture et la foi de l’Église, contient tout ce qu’un homme doit transmettre à un autre. Le Christ enseigne la même suffisance dans la parabole du mauvais riche : le riche, en tourment, supplie qu’on envoie un mort avertir ses frères, persuadé qu’un signe extraordinaire les convaincrait mieux que les Écritures ; Abraham répond : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, un mort ressusciterait qu’ils ne seraient pas convaincus. » Luc 16:31 Le témoignage qui convertit s’appuie sur la parole révélée ; l’extraordinaire n’y ajoute rien.
Le silence est une réponse
Dieu répond à cette demande, et sa réponse est le silence même. Paul encore l’éprouve : trois fois il a demandé la délivrance de son écharde, et Dieu a répondu autre chose que ce qu’il demandait : « Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie pleinement dans la faiblesse. » 2 Corinthiens 12:9 Cette écharde venait d’un ange de Satan chargé de le frapper, et le but que le texte lui donne est celui de Dieu : « De crainte que la grandeur de ces révélations ne m’enfle d’orgueil, il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour que je ne m’enorgueillisse pas. » 2 Corinthiens 12:7 Satan frappe pour nuire ; Dieu permet le coup et le fait servir à garder son apôtre de l’orgueil. Les expériences les plus hautes sont aussi les plus dangereuses pour celui qui les reçoit, et Dieu, en les refusant, protège souvent celui qui les demande. Son silence redresse aussi le regard. Le Christ a prononcé une béatitude sur ceux qui croient sans rien voir ni sentir : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Jean 20:29 Celui qui prie sans rien ressentir et croit quand même marche sur ce chemin que le Christ déclare heureux : le silence de Dieu le tient sur la voie la plus pure de la foi.
La voie qui dépasse les dons
Paul, après avoir décrit les dons de l’Esprit, oriente le désir plus haut : « Aspirez aux dons les meilleurs. Et je vais vous montrer une voie qui les dépasse tous. » 1 Corinthiens 12:31 Cette voie est la charité, et il la place au-dessus de toutes les expériences : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un cuivre qui résonne, une cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et toute la science, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. » 1 Corinthiens 13:1-2 Ce qui enseigne les autres et les gagne à Dieu, c’est une vie de charité adossée à la vérité, et ce trésor-là est offert à tous, sans attente et sans condition. Le Christ a remis à leur place les grâces spectaculaires le jour où ses disciples revenaient émerveillés de leur pouvoir sur les démons : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » Luc 10:20
Ce que l’Esprit fait connaître de lui
L’Esprit se laisse connaître, et il a lui-même choisi par où. Paul le nomme : « Le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi. » Galates 5:22-23 Voilà l’expérience de l’Esprit offerte à tous : elle se vit dans la patience qui tient, la paix qui demeure sous l’épreuve, la charité qui aime sans retour. Elle se voit chez les autres, elle se vérifie en soi, et elle se raconte, car elle passe dans les actes. Celui qui voulait sentir l’Esprit pour l’enseigner découvre qu’il le possède déjà par la grâce de son baptême, qu’il le connaît à ses fruits, et que ces fruits sont précisément la seule expérience de l’Esprit qui se transmette. Le désir était bon ; Dieu le comble autrement, et mieux.