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Le canon et les deutérocanoniques

Le canon est la liste des livres que l'Église reconnaît comme Écriture inspirée de Dieu. L'Ancien Testament catholique compte quarante-six livres, sept de plus que la Bible protestante, qui en retient trente-neuf. Ces sept livres sont les deutérocanoniques. Savoir qui a reconnu ces livres, et quand, touche la racine de la foi en l'Écriture elle-même.

Le canon et les deutérocanoniques

Le mot « canon » vient du grec kanōn (κανών), la règle, le roseau qui sert à mesurer ; il désigne la liste réglée des livres tenus pour inspirés. Les sept livres propres à la Bible catholique sont Tobie, Judith, la Sagesse, le Siracide (ou Ecclésiastique), Baruch, et les deux livres des Maccabées. S'y ajoutent des passages deutérocanoniques au livre de Daniel et au livre d'Esther. On les dit deutérocanoniques, du grec deuteros (δεύτερος), « second » : non qu'ils soient de second rang, mais parce que leur entrée au canon fut discutée à certaines époques, là où les autres, dits protocanoniques, ne le furent jamais. Ils sont pleinement inspirés. Un piège de vocabulaire se glisse ici : ce que les catholiques appellent deutérocanonique, les protestants l'appellent « apocryphe » ; et ce que les catholiques appellent apocryphe, du grec apokryphos (ἀπόκρυφος), « caché », les écrits non inspirés tels les faux évangiles, les protestants le nomment « pseudépigraphe ». Le même mot recouvre deux réalités selon qui le prononce.

La Septante, Bible de l'Église

Au temps du Christ, les Écritures juives circulaient sous deux formes : les textes hébreux, et leur traduction grecque, la Septante, commencée à Alexandrie trois siècles avant lui. La Septante portait les livres deutérocanoniques. L'Église des apôtres, qui parlait grec, reçut la Septante comme son Ancien Testament, et le Nouveau Testament la cite à chaque page. Les Pères s'en servirent, et les conciles des premiers siècles dressèrent la liste complète, les sept compris. Pendant plus de mille ans, la Bible de l'Église porta ces livres. Ces livres portent le Christ : le juste persécuté du livre de la Sagesse préfigure la Passion, et la Sagesse elle-même, présentée comme une personne, laisse entrevoir le Verbe ; le Siracide nourrit jusqu'aujourd'hui la prière de l'Église à Marie. Le Nouveau Testament puise à ces pages : « D'autres furent torturés, refusant la délivrance, afin d'obtenir une meilleure résurrection. » Hébreux 11:35 Ces mots regardent les sept frères martyrs du second livre des Maccabées. Et la fête de la Dédicace, que le Christ lui-même célèbre dans l'Évangile, vient de l'histoire que racontent ces livres : « On célébrait alors à Jérusalem la fête de la Dédicace. » Jean 10:22

Qui a retranché, et quand

Vers la fin du premier siècle, le judaïsme arrêta sa propre liste sur les seuls livres conservés en hébreu, laissant de côté les sept. Au quatrième siècle, traduisant la Bible sur l'hébreu, Jérôme nota cette différence et marqua une réserve ; mais l'Église garda les livres, suivant Augustin et les conciles, et Jérôme les traduisit lui-même. Ils demeurèrent dans la Bible chrétienne jusqu'à la Réforme. Au seizième siècle, les réformateurs retranchèrent les sept de l'Ancien Testament et les rangèrent à part, sous le nom d'« apocryphes » : Luther les jugea utiles à lire, non égaux à l'Écriture. Les enjeux de doctrine n'y étaient pas étrangers, car certains de ces livres soutiennent des vérités qu'ils rejetaient, comme la prière pour les défunts : « Il fit offrir ce sacrifice pour les morts, afin qu'ils fussent délivrés de leur péché. » 2 Maccabées 12:46 En réponse, le concile de Trente, en 1546, définit solennellement le canon des quarante-six livres de l'Ancien Testament et des vingt-sept du Nouveau. Plus tard, jugeant ces livres non inspirés et leur impression coûteuse, les sociétés bibliques du dix-neuvième siècle cessèrent de les imprimer, pour ne diffuser que les écrits tenus pour Écriture ; il n'en resta que trente-neuf livres.

Le ou les canons orthodoxes

Les Églises d'Orient ont gardé la Septante, et leur canon est plus large que le canon catholique. Outre les sept livres, l'Orthodoxie reçoit encore le premier livre d'Esdras (une forme grecque d'Esdras, distincte du livre canonique), la Prière de Manassé, le Psaume 151 et le troisième livre des Maccabées ; le quatrième livre des Maccabées figure souvent en appendice. Elle nomme ces livres lus les anagignoskomena (ἀναγινωσκόμενα), « ceux que l'on lit ». La tradition grecque et la tradition slave varient légèrement, cette dernière portant en outre un Esdras de plus, de caractère apocalyptique. L'Orient n'a jamais fixé sa liste avec la rigueur close de Trente : ses synodes ont reçu ces livres sans en arrêter le compte de façon aussi tranchée. Plus loin encore, les Églises orthodoxes orientales étendent le canon : l'Église éthiopienne possède le plus vaste de toute la chrétienté, jusqu'à recevoir Hénoch et les Jubilés, ce livre d'Hénoch que cite même la lettre de Jude. L'Église catholique ne reçoit pas ces livres surnuméraires : dans la Bible latine, le troisième et le quatrième Esdras et la Prière de Manassé furent relégués en appendice, conservés sans être tenus pour inspirés. Les listes s'emboîtent ainsi : les trente-neuf livres protestants tiennent dans les quarante-six catholiques, qui tiennent dans le canon orthodoxe, lui-même contenu dans le canon éthiopien.

Le canon vient de l'Église

Le désaccord sur le canon découvre un point que le principe « l'Écriture seule » ne peut résoudre. Sola scriptura, en latin « l'Écriture seule », est la règle posée par la Réforme : l'Écriture seule ferait foi. Or aucun livre de la Bible ne contient la liste des livres de la Bible ; cette liste ne se lit dans aucune page inspirée. Pour savoir quels écrits sont parole de Dieu, il faut la recevoir d'ailleurs, et cet ailleurs est l'Église, qui sous l'Esprit a discerné et proclamé le canon. Le principe qui écarte l'autorité de l'Église repose donc sur une liste que l'Écriture seule ne peut fournir. La Bible même que tenaient les réformateurs leur avait été remise par l'Église qui en avait fixé le contenu. « l'Église du Dieu vivant, colonne et appui de la vérité. » 1 Timothée 3:15

Pourquoi le canon catholique

Reste à savoir pourquoi ce canon, et non un autre, ni plus court ni plus long. Le critère n'est pas la langue d'un livre ni sa présence dans tel manuscrit, mais sa réception : un livre est canonique parce que l'Église l'a reçu comme inspiré et le tient pour tel sans interruption. Or les sept livres furent lus dès l'âge apostolique, dans la Septante, et les conciles des premiers siècles, à Rome, à Hippone, à Carthage, en dressèrent la liste, exactement celle de la Bible catholique, reçue ainsi sans interruption pendant quinze cents ans.

Face aux protestants, l'argument est net. La même Église qui a discerné les vingt-sept livres du Nouveau Testament a discerné les sept de l'Ancien, d'un seul et même acte, dans les mêmes conciles. Or les protestants reçoivent ce Nouveau Testament en entier : ils tiennent l'Évangile selon Matthieu pour inspiré et l'évangile de Thomas pour faux, sur la seule autorité de l'Église qui en a jugé. Recevoir de cette main les vingt-sept et lui refuser les sept, c'est se fier à son discernement et le récuser du même geste ; on ne garde pas la table des matières en congédiant celui qui l'a dressée. Quant à la liste hébraïque qu'ils invoquent, elle fut arrêtée par un judaïsme postérieur au Christ et qui l'avait rejeté : l'Église ne reçoit pas de la synagogue le compte de ses Écritures.

Face aux orthodoxes, la question se déplace. L'Orient n'a rien retranché ; il a gardé, au-delà des sept, d'autres écrits de la Septante : un Esdras grec, la Prière de Manassé, le Psaume 151, le troisième livre des Maccabées. Mais la présence d'un texte dans un manuscrit grec ne suffit pas à le rendre inspiré, et la Septante elle-même le marque : son Psaume 151 porte une mention grecque rendue par « hors du nombre », exōthen tou arithmou (ἔξωθεν τοῦ ἀριθμοῦ), hors des cent cinquante psaumes reçus. Ces écrits furent lus et estimés, sans que les conciles qui fixèrent la liste les y aient jamais inscrits. L'Église catholique a donc discerné, à l'intérieur même de la Septante, ce qui avait été reçu comme inspiré, sans tenir pour Écriture tout ce que portaient les copies grecques.

Plus profondément, l'Orient n'a jamais clos son canon. Ses listes varient d'une tradition à l'autre, la grecque et la slave ne comptant pas les mêmes livres, et nul concile reçu de tout l'Orient n'a tranché la question avec la fermeté d'une définition ; ces écrits y flottent souvent à un rang second, lus à l'église sans qu'on en fasse la règle de la foi. Cette indétermination n'est pas un détail : elle montre qu'un canon ne se ferme que là où une autorité peut le fermer pour toute l'Église. L'Église catholique, par l'autorité reçue de Pierre, l'a fait : au concile de Trente, elle a fixé la liste une fois pour toutes, obligatoire pour tous. Le canon catholique est ainsi celui que la Tradition universelle a constamment reçu, ni amputé comme chez les protestants, ni laissé ouvert comme en Orient, mais arrêté définitivement par celui qui en avait le pouvoir.