Laisse les morts enterrer leurs morts
« Laisse les morts enterrer leurs morts » compte parmi les paroles les plus rudes de l'Évangile. Le Christ semble y interdire à un fils d'ensevelir son père, contre le commandement même d'honorer ses parents. Lue de près, elle ne méprise pas le devoir filial : elle proclame que l'appel de Dieu passe avant tout, et que même l'obligation la plus sacrée lui cède le pas.
La demande
Un homme que le Christ vient d'appeler à le suivre lui demande un délai : « Seigneur, permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père. » Matthieu 8:21 La requête paraît juste, et même pieuse : ensevelir un mort, son père surtout, était en Israël l'un des devoirs les plus graves, lié au commandement reçu de Dieu, « Honore ton père et ta mère. » Exode 20:12 La réponse tranche pourtant net : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. » Matthieu 8:22 Le Christ n'accorde pas même ce délai, et c'est ce refus qui déconcerte.
Les morts qui enterrent les morts
La clé est dans les deux morts, qui ne sont pas de même sorte. Les premiers sont morts à Dieu, privés de la vie de la grâce ; les seconds sont morts de corps. L'Écriture connaît cette mort de l'âme : « Vous étiez morts par vos fautes et vos péchés. » Éphésiens 2:1 Le Christ dit donc : que ceux qui n'ont pas encore la vie s'occupent d'ensevelir les défunts ; toi, que j'appelle à la vie, suis-moi. La version de Luc le dit en clair : « Laisse les morts enterrer leurs morts ; pour toi, va annoncer le royaume de Dieu. » Luc 9:60
Le mot « d'abord »
Le mot qui fait obstacle est « d'abord ». L'homme ne refuse pas de suivre, il veut suivre ensuite, une fois ce devoir rempli. Or l'appel de Dieu ne souffre aucun « d'abord » : rien ne peut être mis avant lui, pas même une obligation sainte. Le Royaume est le bien suprême, et qui le diffère pour autre chose le place déjà au second rang. À l'attente que l'homme réclame, le Christ substitue une mission : annoncer le Royaume.
Qui peut l'exiger
Demander d'être préféré à son propre père, nul homme ne le pourrait sans orgueil. Le Christ le demande parce qu'il est Dieu, et Dieu seul a droit à un amour qui passe avant tous les autres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. » Matthieu 10:37 La parole n'abaisse pas l'amour dû aux parents, elle le remet à sa place : Dieu d'abord, et tout le reste à partir de lui. Ce que le commandement défend de retirer au père, le Christ peut le revendiquer pour lui-même, car il est plus que le père.
À un autre qui veut d'abord aller faire ses adieux aux siens, le Christ répond de même, et il en donne l'image : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas propre au royaume de Dieu. » Luc 9:62 Le laboureur qui se retourne dévie son sillon ; de même, celui que le Christ appelle avance sans revenir sur ce qu'il quitte.