La tristesse
La tristesse est la douleur de l’âme devant un mal présent. Là où la peur regarde un mal qui vient, la tristesse porte un mal qui est là : la perte, la faute, l’absence. L’Écriture en est traversée de bout en bout, des larmes des psalmistes à celles des apôtres, et le Christ lui-même a pleuré. Et elle ne la laisse jamais seule : au mal présent répond un Dieu présent, qui se nomme lui-même de ce nom. « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations. » 2 Corinthiens 1:3-4. Le remède de la tristesse porte ce nom : la consolation de Dieu, et tout l’enjeu est de lui porter sa peine au lieu de la garder. Ce chemin distingue deux tristesses qui se ressemblent et que tout sépare, l’une conduite à Dieu et changée en joie, l’autre enfermée sur elle-même, et il s’achève sur la main qui essuiera toute larme.
Les larmes du Christ
Le Fils de Dieu a pleuré. Devant le tombeau de son ami Lazare : « Et Jésus pleura. » Jean 11:35. Devant la ville qui refuse sa visite : « Lorsqu’il approcha et vit Jérusalem, il pleura sur elle. » Luc 19:41. Et au seuil de sa Passion : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Marc 14:34. Celui qui est sans péché l’a portée : la tristesse peut habiter l’âme la plus sainte. Ses larmes honorent l’ami perdu et la ville aimée : la mort et le refus de Dieu méritent d’être pleurés. Et celui qui pleure est celui-là même qui console : devant la veuve de Naïm qui mène son fils unique au tombeau, « le Seigneur, l’ayant vue, fut touché de compassion pour elle, et lui dit : Ne pleure pas. » Luc 7:13. Le Christ n’a pas retranché la tristesse de la condition humaine : il l’a habitée, et il y a apporté la consolation en personne.
La plainte devant Dieu
Le premier acte du remède est de dire sa tristesse à Dieu. L’Écriture lui donne un langage : la plainte des Psaumes. « Chaque nuit ma couche est baignée de mes larmes, mon lit est arrosé de mes pleurs. » Psaume 6:7. Cette plainte s’adresse à Dieu, et lui ne la dédaigne pas, il la recueille : « Tu as compté les pas de ma vie errante, tu as recueilli mes larmes dans ton outre : ne sont-elles pas inscrites dans ton livre ? » Psaume 56:9. Confiée à Dieu, la tristesse s’ouvre à la consolation. Le psalmiste va jusqu’à parler à sa propre âme pour la tourner vers l’espérance : « Pourquoi es-tu abattue, ô mon âme, et t’agites-tu en moi ? Espère en Dieu, car je le louerai encore. » Psaume 42:6. Il ne se laisse pas mener par sa tristesse : il la prend par la main et la conduit devant Dieu.
Les deux tristesses
L’Apôtre distingue deux tristesses, qui se ressemblent et que tout sépare, et la différence est précisément le remède : l’une est portée à Dieu, l’autre gardée pour soi. « La tristesse selon Dieu produit un repentir salutaire, qu’on ne regrette jamais ; la tristesse du monde produit la mort. » 2 Corinthiens 7:10. La même nuit les a montrées l’une et l’autre. Pierre renie son maître ; le Seigneur se retourne et le regarde, et Pierre se souvient. « Étant sorti, Pierre pleura amèrement. » Luc 22:62. Ses larmes regardent le Christ : elles le ramènent, et il sera pardonné. Judas livre son maître ; il est saisi de remords, il rapporte l’argent : « J’ai péché en livrant le sang innocent. » Matthieu 27:4. Son remords dit vrai, et il le porte aux hommes, qui le rejettent, au lieu de le porter à Dieu ; il s’en va et se pend. Les deux ont pleuré leur péché : la tristesse tournée vers Dieu a refait un apôtre, la tristesse enfermée sur elle-même a achevé de perdre.
La tristesse qui détourne de Dieu
La première tristesse de l’Écriture suit la première offrande refusée. « Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu fais bien, ne seras-tu pas agréé ? » Genèse 4:6-7. Dieu avertit Caïn : cette tristesse-là, nourrie, ouvre la porte au péché qui est couché devant elle ; et l’avertissement contient le remède, faire bien et relever le visage. Caïn la laisse mûrir, et elle devient meurtre. Le jeune homme riche montre l’autre visage : appelé par le Christ, « il s’en alla triste, car il avait de grands biens. » Matthieu 19:22. Sa tristesse naît d’un cœur partagé, qui aime Dieu et ne veut pas lâcher ses biens ; le remède était dans l’appel même, donner et suivre, et il repart avec ses biens et sa tristesse. Et le sage met en garde contre la tristesse qu’on entretient : « Chasse loin de toi la tristesse, car le chagrin en a tué beaucoup, et il n’y a pas en lui de profit. » Ecclésiastique 30:23. La tristesse qu’on garde pour soi, loin de Dieu, dessèche : « Un cœur joyeux est un excellent remède ; un esprit abattu dessèche les os. » Proverbes 17:22.
Heureux ceux qui pleurent
Le Christ proclame bienheureux ceux que le monde plaint. « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! » Matthieu 5:5. La Béatitude ne bénit pas la douleur : elle bénit ceux que leurs larmes ouvrent à la consolation de Dieu. Car Dieu se tient là où le cœur est brisé : « Le Seigneur est près de ceux qui ont le cœur brisé, il sauve ceux dont l’esprit est abattu. » Psaume 34:19. La tristesse n’éloigne pas de Dieu : elle est le lieu même où il s’approche. Le cœur brisé est même la seule offrande que Dieu ne refuse jamais : « Les sacrifices de Dieu, c’est un esprit brisé ; ô Dieu, tu ne dédaignes pas un cœur brisé et contrit. » Psaume 51:19. Et la consolation reçue est donnée pour circuler : Dieu console les siens « afin que, par la consolation que nous recevons nous-mêmes de lui, nous puissions consoler les autres dans toutes leurs afflictions » 2 Corinthiens 1:4. Le consolé devient consolateur : c’est la marque que la consolation vient de Dieu.
La tristesse changée en joie
Le Christ promet aux siens que leur tristesse ne sera pas détruite mais transformée. « Vous pleurerez et vous vous lamenterez, tandis que le monde se réjouira ; vous serez affligés, mais votre affliction se changera en joie. » Jean 16:20. C’est le mouvement même de Pâques : la nuit du tombeau, puis le matin. « Le soir viennent les pleurs, et le matin l’allégresse. » Psaume 30:6. Les larmes elles-mêmes deviennent des semailles : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l’allégresse. » Psaume 126:5. C’est pourquoi le chrétien pleure ses morts autrement : « afin que vous ne vous affligiez pas, comme les autres hommes qui n’ont pas d’espérance. » 1 Thessaloniciens 4:13. Le deuil demeure, et l’espérance le traverse. Et la joie promise a un visage : le voir. « Je vous reverrai, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie. » Jean 16:22.
Toute larme essuyée
Le dernier mot appartient à la promesse. Le prophète l’annonce : « Il détruira la mort pour toujours ; le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages. » Isaïe 25:8. Et la dernière page de l’Écriture la reprend pour la fin des temps : « Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. » Apocalypse 21:4.