La Trinité
La Trinité est le mystère central de la foi chrétienne : il y a un seul Dieu en trois Personnes, le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Les trois sont un seul et même Dieu, égaux et éternels, partageant une seule vie divine. Ce mystère dépasse les forces de la raison ; on le connaît parce que Dieu l’a révélé. L’Écriture les nomme ensemble dans une même bénédiction : « Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous. » 2 Corinthiens 13:13
Un seul Dieu
Il n’y a qu’un seul Dieu, une seule nature divine, ce que Dieu est. La foi reçue d’Israël tient cette unité pour le premier de tout, et la confesse comme le fondement de tout le reste : « Écoute, Israël : le Seigneur, notre Dieu, est le seul Seigneur. » Deutéronome 6:4
Le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont l’unique Dieu. Chacun est Dieu tout entier, possédant la même et unique nature divine, sans la diviser ni la multiplier.
Trois Personnes
En ce Dieu unique, il y a trois Personnes, c’est-à-dire trois « quelqu’un » distincts, dont chacun est pleinement Dieu. Pour dire ce mystère sans le trahir, l’Église a forgé un vocabulaire précis : ce que Dieu est, l’unique nature divine, les Grecs l’ont nommé ousia (οὐσία), que le latin rend par substantia ; ce que chacun des trois est, un sujet distinct qui subsiste, ils l’ont nommé hypostasis (ὑπόστασις), que le latin rend par persona, Personne. La foi confesse ainsi une seule substance en trois Personnes, langage arrêté au quatrième siècle par les Pères de Cappadoce, saint Basile de Césarée, saint Grégoire de Nazianze et saint Grégoire de Nysse, afin qu’on ne confonde jamais les Personnes ni ne divise la substance. Le Père est la source sans origine ; le Fils est engendré de lui de toute éternité ; l’Esprit procède du Père et du Fils. Les trois Personnes sont égales en dignité et coéternelles. « Le Père et moi, nous sommes un. » Jean 10:30
Connaître et aimer en Dieu
Saint Augustin a montré où chercher un reflet de ce mystère : dans l’âme humaine, qui en porte l’image. Notre esprit agit par deux puissances : l’intelligence, qui connaît, et la volonté, qui aime. C’est par elles que l’homme est dit fait à l’image de Dieu : il porte en lui le pouvoir de connaître et d’aimer, comme Dieu connaît et aime. « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance. » Genèse 1:26
Cette ressemblance a pourtant sa mesure, car Dieu est infiniment simple. En nous, l’intelligence et la volonté sont deux puissances distinctes de l’âme, et leurs actes, l’idée que l’intelligence conçoit et l’amour que la volonté porte, ne sont que des états passagers qui nous traversent sans être nous-mêmes. En Dieu, son acte de connaître et son acte d’aimer sont son essence même, le seul et même Dieu.
En lui, ces deux actes portent un fruit éternel. En se connaissant parfaitement, le Père exprime tout ce qu’il est dans un Verbe, sa Parole vivante. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » Jean 1:1 Ce Verbe reçoit l’essence divine tout entière et subsiste comme une Personne, le Fils. De même, l’amour dont le Père et le Fils s’aiment reçoit l’essence entière et subsiste comme une Personne, l’Esprit. Le Fils est ainsi engendré par mode de connaissance, et l’Esprit procède par mode d’amour.
Distinctes par leurs relations
Les trois Personnes se distinguent par leurs relations d’origine, et par elles seules. Le Père engendre, le Fils est engendré, l’Esprit procède : c’est tout ce qui les distingue, et cela suffit à les rendre réellement distinctes, tout en restant le seul Dieu. Tout ce qu’elles sont, elles le sont ensemble, hormis ce que la relation distingue. Distinctes, les trois Personnes ne sont pourtant jamais séparées : chacune demeure tout entière dans les deux autres, sans se mêler ni se confondre, ce que les Grecs ont nommé périchorèse et les Latins circumincession, l’habitation réciproque des Personnes. Le Christ la dit de lui et du Père. « Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi. » Jean 14:11 L’Esprit procède du Père, que le Fils envoie d’auprès de lui : « Quand viendra le Paraclet, que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père. » Jean 15:26 Cet Esprit est aussi l’Esprit du Fils, qui le donne comme étant sien : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils. » Galates 4:6 Le Fils a part à cette origine, car il reçoit du Père tout ce que le Père possède, jusqu’à faire procéder l’Esprit avec lui : « Il recevra de ce qui est à moi ; tout ce qu’a le Père est à moi. » Jean 16:14-15 L’Esprit procède donc du Père et du Fils comme d’un seul principe, le Père demeurant la source sans origine, qui donne au Fils de le faire procéder avec lui. C’est pourquoi l’Église confesse que l’Esprit procède du Père et du Fils.
Révélée par le Christ
Le Christ a révélé ce mystère caché en Dieu. Nous ne le connaissons pas en scrutant du dehors la vie éternelle de Dieu, mais en regardant comment il agit pour nous sauver : le Père envoie le Fils dans la chair, le Père et le Fils envoient l’Esprit dans les cœurs. Ces envois s’appellent les missions divines, et chacun prolonge dans le temps une origine éternelle, le Fils envoyé parce qu’il est engendré, l’Esprit donné parce qu’il procède ; ainsi la Trinité telle qu’elle se livre dans l’histoire du salut fait connaître la Trinité telle qu’elle est en elle-même. « Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme. » Galates 4:4 En venant parmi les hommes, le Fils a fait connaître le Père et a promis l’Esprit. Au moment de son baptême dans le Jourdain, les trois se manifestent ensemble : le Fils dans l’eau, l’Esprit comme une colombe, le Père par sa voix : « Il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui, et des cieux une voix disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Matthieu 3:16-17 Au moment de quitter les siens, le Christ confie le mystère entier à l’ordre de baptiser : « De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Matthieu 28:19 Un seul nom, et trois qui le portent : l’unité de nature et la trinité des Personnes tiennent dans cette formule, que l’Église prononce sur chaque baptisé.
Le Père
Première Personne, le Père est l’origine sans origine, d’où viennent le Fils et l’Esprit. La création est l’œuvre des trois Personnes ensemble, car tout ce que Dieu accomplit au dehors, il l’accomplit comme un seul Dieu, d’une seule action indivise ; aussi le Credo rapporte-t-il la création au Père, la rédemption au Fils, la sanctification à l’Esprit, non qu’ils s’en partagent la tâche, mais parce qu’on prête à chaque Personne l’œuvre commune qui répond le mieux à ce qui la distingue, ce qu’on appelle une appropriation. La création est ainsi attribuée d’abord au Père parce qu’il est la source sans origine. L’unique Dieu appelle le monde à l’existence par sa seule parole et le tient dans la vie à chaque instant, jusqu’au plus petit détail. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Genèse 1:1
Si Dieu se nomme Père, c’est d’abord parce qu’il engendre éternellement son Fils : la paternité est en lui avant d’être en aucune créature, et toute paternité humaine en descend comme un reflet. « je fléchis les genoux devant le Père, de qui toute famille, au ciel et sur la terre, tient son nom. » Éphésiens 3:14-15
Père de son Fils unique de toute éternité, il devient le Père des hommes en les adoptant. Par la grâce du baptême, l’Esprit du Fils est donné au croyant, qui s’adresse alors à Dieu comme à son Père. « Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs, et par lui nous crions : Abba, Père ! » Romains 8:15
Le Fils
Deuxième Personne, le Fils est le Verbe de Dieu, engendré du Père de toute éternité, de même nature que lui : Dieu né de Dieu. Contre Arius, prêtre d’Alexandrie qui tenait le Fils pour la plus haute des créatures tirée du néant, le concile de Nicée, en 325, a confessé que le Fils est consubstantiel au Père, en grec homoousios (ὁμοούσιος), d’une seule et même substance divine : non pas créé, mais engendré, vrai Dieu né du vrai Dieu. Image parfaite du Père, il est celui en qui le Père se connaît et se donne pleinement. « Il est le rayonnement de sa gloire et l’empreinte de son être. » Hébreux 1:3
Le prologue de l’évangile de Jean fut écrit en grec, et le mot qu’il emploie est Logos (λόγος), qui dit à la fois la parole et la raison : le mot que l’on prononce, et l’intelligence et l’ordre qui s’y expriment. Nommer le Fils « Logos », c’est le confesser tout ensemble Parole que le Père énonce et Sagesse par laquelle il pense et ordonne le monde. La pensée grecque appelait déjà « logos » la raison qui traverse l’univers ; Jean reprend ce mot et révèle que ce Logos est une Personne, Dieu lui-même. Traduit en latin, « Logos » devint « Verbum », d’où vient le français « Verbe ».
Le Père crée toutes choses par le Fils, son Verbe : Dieu dit, et cela est ; cette parole créatrice est le Verbe lui-même, par qui le Père appelle toutes choses à l’existence et les tient dans l’être. « Tout a été fait par lui, et rien de ce qui existe n’a été fait sans lui. » Jean 1:3
Pour sauver les hommes, le Fils a pris notre nature humaine : conçu de l’Esprit Saint et né de la Vierge Marie, il est devenu vrai homme sans cesser d’être vrai Dieu, unissant en sa Personne les deux natures, divine et humaine, par amour et pour notre salut. « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » Jean 1:14
L’Esprit Saint
Troisième Personne, l’Esprit Saint procède du Père et du Fils par mode d’amour : il est l’Amour dont ils s’aiment et le Don où ils se donnent tout entiers, Seigneur agissant au cœur des hommes. « Le Seigneur, c’est l’Esprit ; et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. » 2 Corinthiens 3:17
L’Esprit échappe au regard, et l’Écriture le donne à connaître par des images. Le mot qui le nomme, ruah (רוּחַ) en hébreu, pneuma (πνεῦμα) en grec, signifie à la fois le souffle, le vent et l’esprit. Le vent en est l’image la plus parlante : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » Jean 3:8 La colombe, descendue sur le Christ à son baptême au Jourdain, le manifeste comme le Messie, celui sur qui repose l’Esprit. Déjà, après le déluge, une colombe était revenue vers Noé, signe que le jugement était passé et la terre rendue à la vie : « Elle tenait dans son bec un rameau d’olivier tout frais ; Noé comprit alors que les eaux avaient baissé sur la terre. » Genèse 8:11 Le même signe, sur le Jourdain, annonce la paix de la nouvelle création.
Le feu dit la puissance transformante de l’Esprit : il purifie, comme la flamme épure le métal, et embrase le cœur de la charité de Dieu ; au matin de la Pentecôte, il se posa sur les disciples en langues de flamme. Jean-Baptiste l’avait annoncé : « Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » Matthieu 3:11 L’onction le montre consacrant et fortifiant celui qu’il saisit : l’huile pénètre ce qu’elle touche et l’imprègne en profondeur, et de même l’Esprit gagne l’âme tout entière. Il est l’onction même dont le Christ tire son nom, le mot grec rendu par « Oint », Christos (χριστός) : « Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction de l’Esprit Saint et de puissance. » Actes 10:38 Le chrétien en reçoit le sceau au baptême et à la confirmation.
Il est le Seigneur qui donne la vie : présent dès l’origine sur la création, il porte en l’homme la vie nouvelle de Dieu, et il a fait parler les prophètes et inspiré les Écritures. Au concile de Constantinople, en 381, réuni contre ceux qui rabaissaient l’Esprit au rang de créature, l’Église a confessé qu’il est le Seigneur qui donne la vie, qui procède du Père, et qui reçoit avec le Père et le Fils une même adoration et une même gloire : sa divinité est entière, égale à celle du Père et du Fils. Avant sa Passion, le Christ l’a promis sous le nom de Paraclet, le mot grec paraklētos (παράκλητος) désignant celui qu’on appelle à ses côtés pour défendre et consoler ; le jour de la Pentecôte, il descend sur les disciples et fait naître l’Église. « Ils furent tous remplis de l’Esprit Saint. » Actes 2:4 Depuis, il demeure dans l’Église et la conduit vers la vérité tout entière.
L’Esprit habite l’âme du baptisé par la grâce sanctifiante : il y répand l’amour de Dieu et soutient la prière. « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » Romains 5:5 Il comble le croyant de ses dons. La prophétie d’Isaïe les énumère : « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur. » Isaïe 11:2 La tradition en compte sept, ajoutant la piété. Là où il règne, ces dons mûrissent en fruits, marques visibles d’une vie qu’il conduit. « Le fruit de l’Esprit, c’est charité, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi. » Galates 5:22-23
Une communion d’amour
La vie intime de Dieu est un échange d’amour entre les trois Personnes, donné et reçu sans fin. Cet amour est ce que Dieu est : « Dieu est amour. » 1 Jean 4:8
Par la grâce sanctifiante, Dieu fait entrer l’homme dans cette vie : la Trinité vient habiter l’âme du baptisé et l’associe à sa propre communion. La fin de l’homme est de partager pour toujours cet amour, celui-là même dont le Père aime le Fils : « Je leur ai fait connaître ton nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et moi en eux. » Jean 17:26