La tempérance
La tempérance est la vertu qui modère l’attrait des plaisirs et tient le désir dans la mesure de la raison. Elle porte surtout sur les plaisirs les plus forts, ceux du manger, du boire et de l’union des corps, où l’homme est le plus près de céder. Le mot latin temperantia vient de temperare, « mélanger dans la juste proportion » : la tempérance dose, elle n’éteint pas. Les Grecs la nommaient sôphrosynè (σωφροσύνη), la santé de l’esprit qui se gouverne. La Sagesse la place parmi les quatre vertus, sous le nom de maîtrise de soi. « elle enseigne la maîtrise de soi et la prudence, la justice et le courage. » Sagesse 8:7
La ville sans remparts
Sans cette maîtrise, l’homme est livré à ses désirs comme une place sans défense. « Une ville ouverte, sans remparts, tel est l’homme qui ne sait pas se maîtriser. » Proverbes 25:28 Qui cède à toutes ses envies s’affaiblit et se livre. « Si tu accordes à ton âme toutes ses envies, elle fera de toi la risée de tes ennemis. » Siracide 18:30 L’excès mène plus loin qu’on ne croit. « l’intempérance en a tué beaucoup, mais qui se surveille prolonge sa vie. » Siracide 37:31
Ses domaines
La tempérance règle plusieurs désirs, et prend un nom selon chacun. L’abstinence mesure le manger, la sobriété le boire, la chasteté ordonne le désir de l’union au don de soi dans l’amour. À ces plaisirs du corps s’ajoutent d’autres mouvements qu’elle modère : la modestie, qui règle le maintien et la parure ; l’humilité, qui tient le désir de sa propre grandeur ; la douceur, qui apaise la colère. Partout, la tempérance ramène à la mesure ce qui, sans elle, emporterait l’homme.
Elle règle jusqu’au désir de connaître : la studiosité cherche le vrai avec mesure, là où la curiosité se disperse en nouveautés et en vaines recherches. Tenir même l’esprit dans l’ordre relève de la tempérance.
De ces formes, la chasteté est la plus exigeante et la plus universelle : elle oblige tout état de vie, marié ou non, chacun selon sa condition, et intègre la puissance sexuelle au don de soi au lieu de la subir. Le baptisé la vit parce que son corps même est devenu sanctuaire. « Votre corps est le temple de l’Esprit Saint qui est en vous et que vous tenez de Dieu, et vous ne vous appartenez pas. » 1 Corinthiens 6:19 Ce que Dieu veut, c’est la sainteté jusque dans le corps. « Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification : que vous vous absteniez de la débauche. » 1 Thessaloniciens 4:3
Entre l’excès et le mépris du corps
La tempérance tient le milieu entre deux écarts. Par excès, l’intempérance cherche le plaisir sans frein et fait du désir son maître. Par défaut, un autre écart, plus rare, refuse les biens que Dieu a faits bons et méprise le corps comme un mal. La tempérance n’est pas cette dureté : elle reçoit avec mesure et action de grâce ce que Dieu donne, sans en faire ni une idole ni un ennemi. Le corps et ses biens sont bons ; le désordre vient de l’usage sans règle, non de la chose désirée. Ordonner le désir, c’est le rendre à sa vérité.
La maîtrise de soi, fruit de l’Esprit
Cette maîtrise n’est pas seulement l’effort de la volonté : elle est aussi un fruit que l’Esprit Saint fait mûrir dans l’âme. « le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur, la maîtrise de soi. » Galates 5:22-23 La grâce du Christ donne de tenir ce que la seule nature ne tiendrait pas, jusqu’à retourner le désir lui-même. « Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises. » Galates 5:24 Le chrétien revêt le Christ, et en lui trouve la force de ne pas suivre ses envies. « Revêtez au contraire le Seigneur Jésus Christ, et ne vous laissez pas aller aux convoitises de la chair. » Romains 13:14
L’athlète et l’ascèse
Comme l’athlète s’entraîne pour vaincre, le chrétien s’exerce à la maîtrise de lui-même. « Tout athlète s’impose une discipline totale ; eux, c’est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable. » 1 Corinthiens 9:25 Paul décrit cet exercice sur lui-même. « je traite durement mon corps et je le maîtrise, de peur qu’après avoir proclamé le message aux autres, je ne sois moi-même disqualifié. » 1 Corinthiens 9:27 Le jeûne et le renoncement volontaire ne visent pas à punir le corps, mais à libérer l’esprit : en se privant du permis, on apprend à refuser le défendu, et l’âme reprend la conduite d’elle-même.
L’Église donne à cette ascèse une règle commune : les quarante jours du Carême, l’abstinence du vendredi en mémoire de la Passion, le jeûne avant la communion. Elle ne l’a pas inventée ; le Christ l’a annoncée pour le temps où l’Époux serait enlevé. « des jours viendront où l’époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront. » Matthieu 9:15
Le Christ tempérant
Le Christ a ouvert cette voie. Avant d’entrer dans sa mission, il jeûne au désert et affronte la faim sans céder à la tentation d’y répondre par sa seule puissance. « Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. » Matthieu 4:2 Il enseigne ainsi que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais de la parole de Dieu. À sa suite, Pierre appelle à la sobriété qui veille, car le désir sans garde ouvre la porte à l’ennemi. « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer. » 1 Pierre 5:8 La sobriété du corps garde l’âme éveillée. « Ne vous enivrez pas de vin, qui mène à la débauche ; laissez-vous plutôt remplir par l’Esprit. » Éphésiens 5:18
La liberté du tempérant
Loin de rétrécir la vie, la tempérance la rend libre. Celui qui gouverne ses désirs n’est plus tiré de tous côtés : il possède les biens sans en être possédé, et goûte plus purement ce qu’il reçoit avec mesure. C’est à cette liberté que la grâce éduque le croyant. « elle nous éduque à renoncer à l’impiété et aux convoitises du monde, pour vivre en ce siècle présent avec mesure, justice et piété. » Tite 2:12 Ordonnée à la vie éternelle, la tempérance est le calme d’un cœur rendu à lui-même et tourné vers Dieu.