La foi qui pense : la scolastique
Après les siècles de survie qui suivirent la chute de Rome, l’Occident retrouva, aux douzième et treizième siècles, la paix, les villes et la prospérité. Un grand éveil de l’intelligence l’accompagna. Dans les écoles et les universités naissantes, des penseurs chrétiens mirent la raison au travail sur la foi. Cet effort, qu’on appelle la scolastique, produisit la théologie la plus riche du Moyen Âge et, en Thomas d’Aquin, l’un des sommets de la pensée chrétienne.
Les écoles et les universités
Le savoir, longtemps gardé dans les monastères, refleurit d’abord dans les écoles attachées aux cathédrales. Au douzième siècle, maîtres et étudiants y affluèrent si nombreux que ces écoles se muèrent en une institution neuve : l’université. Paris devint le grand foyer de la théologie, Bologne celui du droit, Oxford brilla en Angleterre. On y étudiait les arts, le droit, la médecine, et au sommet la théologie, tenue pour la reine des sciences parce qu’elle traite de Dieu. Cette institution, née de l’Église, a traversé les siècles : c’est elle que le monde entier connaît encore aujourd’hui.
La foi qui cherche à comprendre
Le projet de la scolastique tient dans une formule d’Anselme, moine et évêque : la foi qui cherche à comprendre. Le croyant ne doute pas de ce qu’il tient ; mais, l’ayant reçu, il désire le pénétrer par l’intelligence, car croire et comprendre ne s’opposent pas. La méthode était rigoureuse : poser une question, aligner les objections pour et contre, puis trancher par la raison et par l’autorité de l’Écriture et des Pères. Pierre Abélard en avait donné l’outil dans son Sic et non, où il rangeait face à face les avis contraires des Pères pour forcer l’esprit à les concilier ; Pierre Lombard en tira ses Sentences, le recueil ordonné de toute la doctrine qui servit de manuel à des siècles d’étudiants. À cet outil s’ajouta bientôt un apport décisif : l’Occident redécouvrit, par les savants arabes et byzantins, l’œuvre du philosophe grec Aristote, la plus puissante logique qu’il connût. Les maîtres se trouvèrent alors devant une question grave : savoir si cette pensée païenne pouvait servir la foi chrétienne ou si elle la menaçait.
Cette conviction venait de plus loin qu’Anselme. Augustin avait déjà fait de « crois pour comprendre » la démarche même du croyant : la foi ouvre l’intelligence, et l’intelligence affermit la foi. Les maîtres latins la lisaient jusque dans Isaïe, dont leur ancienne version portait « si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas », là où le texte hébreu dit « vous ne tiendrez pas » (Isaïe 7:9). Anselme recueillit ce programme ancien et lui donna sa formule la plus nette.
La réponse ne fut pas immédiate, et la crise fut réelle. Aristote inquiétait : sa physique semblait nier la création dans le temps, son traité de l’âme paraissait refuser l’immortalité personnelle. L’Église de Paris interdit d’abord d’enseigner ses livres de philosophie naturelle, de 1210 à 1231. Puis des maîtres de la faculté des arts, qu’on nomma averroïstes d’après le commentateur arabe Averroès, poussèrent Aristote jusqu’à des thèses inconciliables avec la foi, laissant croire qu’une chose pouvait être vraie en philosophie et fausse en théologie. L’accord même que Thomas d’Aquin sut établir fut d’abord contesté : en 1277, l’évêque de Paris Étienne Tempier condamna deux cent dix-neuf propositions, dont quelques-unes touchaient de près sa doctrine, qui ne fut pleinement reçue que plus tard.
Les ordres mendiants
Au même moment surgirent deux ordres nouveaux qui allaient peupler les universités. François d’Assise, ayant tout quitté pour épouser la pauvreté, fonda les Frères mineurs, qui prêchaient l’Évangile par toute leur vie. Dominique fonda les Frères prêcheurs, ou dominicains, voués à annoncer la foi et à réfuter l’erreur par l’étude. On les appela mendiants parce qu’ils vivaient d’aumônes, sans domaines ni richesses. Mêlés au peuple des villes qui grandissaient, leurs meilleurs esprits enseignaient aussi dans les universités, unissant la pauvreté évangélique et la science.
La scolastique ne parla pas d’une seule voix. Face au courant dominicain, qui accueillait largement Aristote, les franciscains gardèrent leur défiance et restèrent fidèles à l’héritage plus intérieur d’Augustin. Leur plus grand maître, Bonaventure, ami de Thomas d’Aquin et lui aussi docteur de l’Église, tenait que la philosophie sans la foi s’égare et plaçait l’amour de Dieu au-dessus du seul savoir. Ces deux écoles, la dominicaine et la franciscaine, nourrirent ensemble les universités.
Thomas d’Aquin
Le sommet fut atteint par un dominicain, Thomas d’Aquin, formé par Albert le Grand, le maître qui avait le premier fait servir Aristote à la théologie. Il releva le défi d’Aristote et montra que la foi et la raison, venant toutes deux de Dieu, ne peuvent se contredire : la raison bien conduite sert la foi, et la foi élève la raison sans la briser. Il montra que la raison seule, partant du monde créé, peut s’élever jusqu’à reconnaître que Dieu existe, par cinq voies qui remontent des effets à leur cause première ; et il nomma Dieu l’être subsistant, celui dont l’essence même est d’exister. La Révélation ajoute ensuite ce que la raison n’atteindrait pas d’elle-même : la vie intime de Dieu et son dessein de salut. Dans sa grande Somme de théologie, il ordonna tout le savoir chrétien avec une clarté nouvelle, exposant chaque question, pesant le pour et le contre, concluant avec mesure. Un principe traverse son œuvre : la grâce ne détruit pas la nature, elle l’achève. L’Église fera plus tard de sa pensée une référence commune, tant elle avait su dire la foi avec ordre et profondeur.
Cette reconnaissance vint par degrés. Canonisé en 1323, Thomas fut proclamé docteur de l’Église, et le concile de Trente tint sa Somme en telle estime qu’on la posa, dit-on, sur l’autel à côté de l’Écriture. En 1879, le pape Léon XIII, dans l’encyclique Æterni Patris, fit de sa pensée le socle commun de la philosophie et de la théologie catholiques ; on l’appela le Docteur commun, tant l’Église s’était reconnue en lui.
Foi et raison
Le fruit le plus durable de la scolastique fut cette certitude : le Dieu de la foi est aussi le Dieu de la raison, et l’on ne sert pas l’un en méprisant l’autre. Bien loin de craindre l’intelligence, la foi l’appelait à son secours et la portait à son plus haut. C’est cette confiance qui bâtit les universités et façonna la pensée de l’Occident, jusque dans son rapport, plus tard disputé, entre la foi et la science. Le Moyen Âge chrétien a montré que l’Évangile pouvait penser.