La rancune et le pardon
Quand une offense nous blesse, le cœur garde la trace du mal reçu et la ranime. La rancune est ce ressentiment qu’on entretient contre celui qui nous a fait du tort, ce refus intérieur de lâcher l’offense. L’Ancienne Loi la défendait déjà ; le Christ va plus loin, en faisant du pardon la condition même du pardon de Dieu.
La rancune
La rancune revit l’offense, nourrit contre l’offenseur une amertume qui attend son heure, souhaite qu’il paie. La Loi de Moïse l’interdisait déjà, en la liant à l’amour du prochain : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Lévitique 19:18 Paul range cette amertume parmi ce qui doit disparaître du cœur du chrétien : « Que toute aigreur, toute colère, tout ressentiment, toute méchanceté soient bannis de vous. » Éphésiens 4:31
La rancune blesse d’abord celui qui la porte : elle enferme le cœur dans l’offense passée et l’empoisonne à mesure qu’il la remâche. Elle veut aussi se faire justice elle-même, se payer sur l’offenseur. Or la justice appartient à Dieu, et lui remettre l’offense délivre de ce poids : « Ne vous vengez pas vous-mêmes ; laissez agir la colère de Dieu, car il est écrit : À moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai. » Romains 12:19
Pardonner comme Dieu pardonne
Au ressentiment gardé, le Christ oppose le pardon, et il en fait la condition du pardon que Dieu nous accorde : « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas, votre Père ne vous pardonnera pas non plus. » Matthieu 6:14 Ce pardon ne compte pas les fois. À Pierre qui demandait s’il fallait pardonner jusqu’à sept fois, le Christ répond que la mesure est sans mesure : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » Matthieu 18:22 Et il doit venir du cœur, non des lèvres seulement : « Ainsi vous traitera mon Père céleste, si chacun ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Matthieu 18:35
La raison de ce commandement est que nous avons nous-mêmes été pardonnés les premiers. Dieu nous a remis une dette infinie, nos péchés, et il nous demande de remettre à notre tour la dette bien moindre du prochain : « Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. » Éphésiens 4:32 Le Christ en a donné la mesure sur la Croix, priant pour ceux-là mêmes qui le mettaient à mort : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Luc 23:34
Le remède au quotidien
Contre la rancune, il faut vouloir pardonner : poser cet acte de la volonté, sans attendre que l’offenseur se repente ni s’excuse, comme le Christ a pardonné à ses bourreaux avant tout regret de leur part. Le pardon est accompli dès qu’on renonce à se venger, alors même que la blessure reste vive : il ne demande pas que la douleur ait disparu ni que l’affection soit revenue ; le sentiment guérira plus tard, ou non, mais il ne commande pas le pardon.
Devant une offense profonde, le pardon peut sembler au-dessus des forces, et l’on n’arrive pas toujours à le donner d’emblée. Il est alors l’œuvre du temps : on avance vers lui peu à peu, portant d’abord le désir de pardonner avant d’en devenir capable. Celui qui ne parvient pas encore à pardonner, mais le désire et demande à Dieu la grâce d’en devenir capable, tient déjà le commencement du pardon. Le pardon achevé s’obtient de Dieu par la prière, comme une grâce qu’il accorde à qui la demande ; peiner à pardonner n’est pas une faute, tant qu’on ne s’installe pas dans le refus de le vouloir.
Lorsque le souvenir de l’offense revient, il faut le remettre à Dieu au lieu de le laisser tourner dans le cœur, et prier pour celui qui nous a blessés, car le cœur qui prie pour un autre cesse de lui vouloir du mal. Pardonner ne veut pas dire nier l’offense ni renoncer à la justice : on peut pardonner du fond du cœur tout en laissant la justice suivre son cours, qu’un tort soit réparé ou qu’un coupable réponde de ses actes ; et pardonner à qui nous a nui n’oblige pas à s’exposer de nouveau à son mal. Le pardon renonce à la vengeance et rend à l’offenseur la bienveillance ; il ne supprime ni le droit à ce que justice soit rendue, ni la prudence qui se garde d’un mal qui se répète.