La prudence
La prudence est la vertu qui discerne, en chaque circonstance, le vrai bien et le juste moyen d’y parvenir. Elle est la droite raison appliquée à l’action : là où les autres vertus veulent le bien, la prudence trouve comment l’accomplir ici et maintenant. Le mot latin prudentia vient de providere, « voir devant » : le prudent regarde plus loin que l’instant, mesure les conséquences et ordonne ses actes à leur fin. Les Grecs la nommaient phronèsis (φρόνησις), le discernement de celui qui sait agir. La Sagesse la range parmi les quatre vertus qui portent la vie droite. « elle enseigne la maîtrise de soi et la prudence, la justice et le courage. » Sagesse 8:7
Voir avant d’agir
La prudence commence par le regard. Avant de vouloir, elle examine ; avant d’agir, elle pèse. L’homme avisé ne se laisse pas mener par la première impression : il considère où mènent ses pas. « Le naïf croit tout ce qu’on dit, mais l’homme avisé surveille ses pas. » Proverbes 14:15 Le Christ lui-même prend l’image de celui qui calcule avant d’entreprendre. « lequel d’entre vous, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? » Luc 14:28 Prévoir ainsi est la marque d’une raison qui gouverne au lieu de subir.
Délibérer, juger, commander
L’acte prudent se déploie en trois temps. L’homme délibère d’abord, cherchant les voies possibles et prenant conseil ; il juge ensuite laquelle est la meilleure ; il commande enfin à la volonté de l’accomplir. Ce dernier acte est le principal : la prudence ne s’arrête pas à la réflexion, elle passe à l’exécution, sinon elle ne serait qu’un savoir sans effet. Elle unit ainsi la vue de la fin et le choix des moyens, et c’est pourquoi elle demande à la fois l’expérience du passé, l’attention au présent et la prévision de l’avenir.
La prudence se blesse donc autant par précipitation que par ruse : agir sans peser, refuser le conseil des sages, c’est déjà lui manquer. « Ne fais rien sans réflexion, et tu n’auras pas à te repentir après l’action. » Siracide 32:19 La hâte qui saute le jugement fait trébucher. « Un zèle sans discernement ne vaut rien, et qui presse le pas trébuche. » Proverbes 19:2
Le cocher des vertus
La prudence conduit toutes les autres vertus morales. Chacune vise un bien, mais aucune ne trouve d’elle-même sa juste mesure : c’est la prudence qui fixe, dans le concret, le point où la justice rend vraiment à chacun son dû, où la force tient sans témérité ni lâcheté, où la tempérance use des biens sans excès ni refus. La tradition l’appelle pour cela l’auriga virtutum, le cocher des vertus, celui qui les mène. Il n’y a donc pas de vertu morale véritable sans prudence ; mais l’inverse est vrai aussi : un cœur désordonné juge mal, car les passions déforment le regard. La prudence suppose les autres vertus autant qu’elle les conduit.
Cette conduite ne règle pas seulement l’agir de chacun : elle gouverne aussi la maison et la cité. Quiconque répond d’autrui, le père, le pasteur, celui qui commande, lui doit ce jugement droit ordonné au bien commun. Le Christ appelle avisé le serviteur qui pourvoit à temps aux siens. « Quel est donc l’intendant fidèle et avisé que le maître établira sur ses gens pour leur distribuer, au moment voulu, leur ration de blé ? » Luc 12:42
La fausse prudence
Il existe une habileté qui n’est pas la prudence : la ruse, qui cherche les bons moyens au service d’une mauvaise fin. Elle a l’apparence de la sagesse et en est le contraire. Le tentateur s’en pare dès l’origine. « Le serpent était la plus rusée de toutes les bêtes des champs. » Genèse 3:1 Cette prudence du monde, tout entière tournée vers l’intérêt et le calcul, Dieu la déjoue. « la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit en effet : Il prend les sages au piège de leur propre ruse. » 1 Corinthiens 3:19 La vraie prudence sert le bien, et le bien seul. « je veux que vous soyez avisés pour le bien, et sans compromis avec le mal. » Romains 16:19
Paul en donne le nom le plus profond. Là où le texte dit « la convoitise de la chair », le grec porte phronèma tès sarkos (φρόνημα τῆς σαρκός) et le latin prudentia carnis : la « prudence de la chair », une habileté tout entière tournée vers soi. « la convoitise de la chair, c’est la mort, tandis que l’aspiration de l’Esprit, c’est la vie et la paix. » Romains 8:6 Hostile à Dieu, elle calcule tout, sauf sa fin dernière.
Prudents comme les serpents
Le Christ demande aux siens une prudence sans détour, jointe à la droiture. « Soyez donc prudents comme les serpents et candides comme les colombes. » Matthieu 10:16 Il unit ce que le monde sépare : la finesse qui sait discerner et la simplicité qui ne trompe pas. La prudence chrétienne joint le regard clair qui discerne et la droiture qui ne nuit à personne : elle avance vers le bien sans se laisser dévier.
Une prudence qui s’appuie sur Dieu
La prudence humaine a ses limites, car l’homme ne voit ni tout le présent ni rien de l’avenir. Aussi la vraie prudence commence-t-elle par ne pas se fier à elle seule. « Confie-toi au Seigneur de tout ton cœur, et ne t’appuie pas sur ta propre intelligence. En toutes tes voies reconnais-le, et lui-même aplanira tes sentiers. » Proverbes 3:5-6 On la demande dans la prière, où Dieu donne à qui demande la lumière du jugement. « Si l’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu, qui donne à tous généreusement. » Jacques 1:5 À la vertu répond ici le don de conseil, par lequel l’Esprit Saint conduit l’âme du dedans dans les choix que la seule raison ne saurait trancher (Isaïe 11:2).
La prudence des enfants de Dieu
Toute la prudence se mesure enfin à sa fin. Pourvoir avec soin aux affaires qui passent en négligeant son salut, c’est renverser la prudence en folie. Le Christ relève, non sans ironie, l’application des hommes aux biens qui passent. « les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. » Luc 16:8 La vraie prudence veille et se tient prête pour la venue du Seigneur, comme les vierges qui avaient prévu l’huile. « les prévoyantes avaient pris, avec leur lampe, des réserves d’huile. » Matthieu 25:4 Elle écoute la parole et la met en pratique, bâtissant sur le roc. « tout homme qui écoute les paroles que je viens de dire et les met en pratique ressemble à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc. » Matthieu 7:24 Ordonner toute sa vie à Dieu, sa fin dernière : voilà l’acte le plus haut de la prudence.