La prédestination
La prédestination est le dessein éternel par lequel Dieu ordonne ses élus à la vie éternelle et leur prépare les grâces qui les y mènent. Elle est une part de sa providence : avant même de les créer, Dieu les destinait à vivre auprès de lui.
Un dessein formé avant le monde
Paul a résumé tout le dessein de Dieu en deux versets, au cœur d’une page écrite pour soutenir des croyants dans l’épreuve. « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils, pour que celui-ci soit le premier-né d’une multitude de frères. Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » Romains 8:29-30
Le premier mot porte le reste. Dans la Bible, connaître quelqu’un, c’est s’attacher à lui : le mot hébreu rendu par « connaître », yada (יָדַע), unit le savoir, le choix et l’amour. « Connaître d’avance » les siens veut donc dire les élire de toute éternité.
Dieu prédestine les siens à la ressemblance de son Fils : devenir fils dans le Fils, une fratrie dont le Christ est l’aîné. Ceux qui répondent à son appel, il les justifie par la croix ; et ces justes, il les glorifie en leur donnant part à la gloire du Christ ressuscité : un corps glorieux à l’image du sien, car « nous le verrons tel qu’il est » 1 Jean 3:2. Le verbe grec rendu par « glorifier », edoxasen (ἐδόξασεν), est au passé comme les autres, alors que cette gloire reste à venir : Paul parle de l’avenir comme d’une chose déjà faite, tant le dessein de Dieu est assuré.
Une élection gratuite
Cette élection est gratuite. Dieu aime et appelle le premier, et tout le reste, l’appel, la justification, la persévérance, découle de cette libéralité. « C’est lui qui nous a sauvés et nous a appelés d’un saint appel, non à cause de nos œuvres, mais selon son propre dessein et la grâce qui nous a été donnée dans le Christ Jésus avant les temps éternels. » 2 Timothée 1:9 Contre Pélage, qui faisait du salut la récompense de l’effort humain, saint Augustin a maintenu le primat absolu du don : l’élection précède tout mérite, et le premier élan du cœur vers Dieu procède déjà de la grâce. Paul l’éclaire par l’image du potier : le salut se reçoit comme un don, et ne se réclame pas comme un dû. « Le potier n’est-il pas maître de son argile, pour faire de la même pâte un vase précieux et un vase ordinaire ? » Romains 9:21 L’image affirme la liberté souveraine de Dieu de faire miséricorde ; elle laisse chacun libre, sans faire de personne un vase condamné d’avance. Cette gratuité a sa racine dans l’élection d’Israël. Dieu ne l’a pas choisi pour son nombre ni pour ses mérites, mais par pur amour : « Si le Seigneur s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez plus nombreux que tous les peuples… c’est parce que le Seigneur vous aime. » Deutéronome 7:7-8 C’est ce mystère de l’élection, éprouvé d’abord sur Israël, que Paul médite pour l’étendre à tous ceux que Dieu appelle dans le Christ.
Dieu veut le salut de tous
L’élection des uns ne fait pas de Dieu l’auteur de la perte des autres : il offre à chacun la grâce du salut. « Dieu notre Sauveur… veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » 1 Timothée 2:3-4 Sa volonté va jusqu’au pécheur lui-même. « Je ne prends aucun plaisir à la mort du méchant, mais à ce qu’il se détourne de sa voie et qu’il vive. » Ézéchiel 33:11 La tradition distingue ici deux regards d’une même volonté. Par sa volonté antécédente, considérée en elle-même, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; par sa volonté conséquente, qui tient compte du refus libre de ceux qui se détournent, il laisse à chacun le poids de son choix. Ainsi le salut de tous est offert, sans que la perte de quelques-uns lui soit imputée.
La liberté que la grâce éveille
La prédestination s’accomplit à travers la liberté de l’homme. La grâce meut le cœur sans le forcer, et l’homme y répond par un acte vraiment sien. C’est l’homme qui veut et qui agit ; et c’est Dieu qui fait qu’il le veuille et l’accomplisse. Le même acte est tout entier de l’homme, qui en est l’auteur, et tout entier de Dieu, qui en est la source. « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement… car c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon son dessein bienveillant. » Philippiens 2:12-13 Comment la grâce toute-puissante et la liberté véritable se composent exactement, l’Église l’a laissé ouvert : au terme d’une longue controverse, la commission romaine dite De auxiliis, close en 1607, laissa thomistes et molinistes libres de leurs écoles, chacune tenant fermement les deux vérités, sans qu’aucune soit imposée. Reste une difficulté : la connaissance que Dieu a d’avance de l’issue semble ôter à l’acte sa liberté. Elle se dénoue par l’éternité de Dieu. Dieu ne prévoit pas nos actes du dehors, comme on attend un événement à venir ; il les voit présents, car son éternité embrasse tout le temps d’un seul regard. Sa connaissance n’impose donc aucune nécessité : il connaît l’acte libre comme libre, et le veut tel.
Nul n’est destiné à se perdre
Personne n’est prédestiné au mal ni voué d’avance à la damnation. L’Église rejette la double prédestination, l’idée que Dieu destinerait certains à l’enfer comme il en destine d’autres au ciel : le deuxième concile d’Orange, en 529, l’a écartée, enseignant que Dieu ne prédestine personne au mal. Dieu ne pousse personne à pécher : celui qui se perd se perd par son propre refus, en se détournant de Dieu et en s’y obstinant jusqu’au bout. Si l’on parle d’une réprobation, elle ne vient qu’après la faute prévue, jamais avant : Dieu condamne au vu du péché où l’homme s’enferme, non par un décret porté d’avance. « Que nul, dans la tentation, ne dise : C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et lui-même ne tente personne. » Jacques 1:13 La damnation reste l’œuvre de l’homme qui rejette l’amour offert.
L’espérance du salut
Nul ne sait avec certitude, en cette vie, s’il compte parmi les élus ; le concile de Trente l’a rappelé : hors une révélation particulière, cette assurance ne se tient pas comme un article de foi. Mais cette réserve ne doit conduire ni à la présomption de qui se croit déjà sauvé, ni au désespoir de qui se croit déjà perdu. Ce que Dieu donne, c’est une ferme espérance, appuyée sur sa fidélité, et à l’homme d’y répondre par sa vie. « Appliquez-vous d’autant plus à affermir votre appel et votre élection ; en agissant ainsi, vous ne trébucherez jamais. » 2 Pierre 1:10 Et la persévérance finale est elle-même une grâce. « C’est lui qui vous affermira jusqu’au bout, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus Christ. » 1 Corinthiens 1:8
Choisis dans le Christ
Toute la prédestination tient dans le Christ. C’est en lui que Dieu nous choisit, en lui que nous sommes appelés, justifiés et conduits à la gloire ; il est le premier des prédestinés, et nul n’est élu qu’uni à lui. Paul le dit dès le seuil de sa lettre aux Éphésiens : « En lui, il nous a choisis avant la création du monde… Il nous a prédestinés à devenir ses fils adoptifs par Jésus Christ ; ainsi l’a voulu sa bienveillance. » Éphésiens 1:4-5 Se savoir aimé de Dieu de toute éternité appelle à la confiance et à l’action de grâce : l’initiative vient de lui. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; c’est moi qui vous ai choisis et établis. » Jean 15:16