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La peur

La peur est le trouble de l’âme devant un mal qui vient. L’Écriture la connaît sous toutes ses formes : la peur du danger, la peur des hommes, la peur de la mort, et jusqu’à cette peur de Dieu qui naît du péché. Et elle ne la traite jamais seule : chaque fois qu’elle la nomme, elle donne dans le même souffle son remède. Au père dont on vient d’annoncer la mort de la fille, Jésus dit tout en une phrase : « Ne crains rien, crois seulement. » Marc 5:36. La peur et la foi se tiennent l’une en face de l’autre, et le remède de la première est la seconde : la confiance en Dieu. Ce chemin va de la confiance rompue d’Adam, qui se cache parmi les arbres, à l’amour parfait qui bannit la crainte.

La confiance rompue

La première peur de l’Écriture suit immédiatement la première faute. L’homme mange du fruit, et la voix de Dieu dans le jardin devient celle qu’on fuit. « J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu ; et je me suis caché. » Genèse 3:10. Le péché retourne la présence de Dieu en menace : cette peur-là n’est pas la créature devant son Créateur, c’est le pécheur devant celui qu’il a offensé, une confiance rompue. Et le premier mouvement de Dieu est de la chercher : « Où es-tu ? » Genèse 3:9. Toute l’histoire du salut travaille à refaire cette confiance que le péché a brisée, et c’est pourquoi sa parole la plus répétée sera : ne crains pas.

« Ne crains pas » : une présence à qui se fier

Cette réponse traverse les deux Testaments, et chaque fois elle donne son motif. À Abraham : « Ne crains point, Abram : je suis ton bouclier. » Genèse 15:1. À Josué entrant en terre promise : « Sois sans crainte et sans peur, car le Seigneur ton Dieu est avec toi partout où tu iras. » Josué 1:9. À Israël en exil : « Ne crains point, car je suis avec toi ; ne regarde pas avec inquiétude, car je suis ton Dieu. » Isaïe 41:10. À Marie : « Ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » Luc 1:30. Aux bergers de Bethléem : « Ne craignez point, car je vous annonce une grande joie. » Luc 2:10. Aux disciples, de nuit, sur la mer : « Confiance, c’est moi, ne craignez point. » Matthieu 14:27. Le motif est chaque fois le même. Dieu ne dit pas que le danger n’existe pas ; il dit qu’il est là. Le « ne crains pas » de l’Écriture donne quelqu’un à qui se fier : la parole qui chasse la peur est une présence. « Même quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. » Psaume 23:4. Et la peur ressentie peut cohabiter avec la foi : le psalmiste les tient ensemble et fait de l’une le chemin vers l’autre. « Quand je suis dans la crainte, je me confie en toi. » Psaume 56:4.

La confiance est un acte

La confiance que l’Écriture oppose à la peur est un acte qu’on pose : se remettre entre les mains de Dieu. « Confie-toi de tout ton cœur dans le Seigneur, et ne t’appuie pas sur ta propre intelligence. » Proverbes 3:5. « Remets ton sort au Seigneur, et il te soutiendra. » Psaume 55:23. « Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car lui-même prend soin de vous. » 1 Pierre 5:7. Jésus fonde cet acte sur le Père et sa providence : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » Matthieu 6:26. Le Père sait ce dont ses enfants ont besoin ; à eux de chercher d’abord le Royaume, et le reste sera donné par-dessus. « N’ayez donc point de souci du lendemain : le lendemain aura souci de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » Matthieu 6:34. Et Paul décrit l’échange qui s’opère quand l’inquiétude se fait prière : « Ne vous inquiétez de rien ; mais en toute circonstance faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâce. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. » Philippiens 4:6-7. La peur portée à Dieu revient en paix.

Quand la peur prend la place de la confiance

La peur est une passion, un mouvement que l’homme ne choisit pas ; elle devient faute quand on lui obéit contre Dieu, c’est-à-dire quand elle occupe en l’âme la place de la confiance. Dans la tempête, le Christ ne reproche pas aux disciples leur trouble, il leur reproche la place que le trouble a prise : « Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? » Matthieu 8:26. La peur a occupé en eux le lieu de la foi. La peur peut aussi se tromper sur Dieu. Dans la parabole des talents, un maître confie son bien à ses serviteurs avant de partir en voyage ; l’un d’eux, se figurant un maître dur, enterre ce qu’il a reçu au lieu de le faire fructifier : « J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. » Matthieu 25:25. Sa peur naissait d’une image fausse du maître, et elle a rendu son don stérile. Et Pierre, qui jurait de mourir avec son maître, le renie devant une servante : « Je ne connais pas cet homme. » Matthieu 26:72. La peur consentie a défait en une nuit le serment de mourir avec lui.

La crainte du Seigneur, visage de la confiance

L’Écriture qui répète « ne crains pas » commande pourtant une crainte. « Le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur. » Proverbes 9:10. Cette crainte est le respect de l’enfant devant la grandeur de son Père : elle redoute d’offenser celui qu’elle aime et de s’en séparer, là où la crainte servile redoute seulement le châtiment. Elle est le visage que prend la confiance devant la grandeur de Dieu : l’enfant qui craint d’offenser son Père est celui-là même qui se fie à lui. L’Esprit lui-même la donne, et le Messie en fait sa joie. « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur [...] esprit de connaissance et de crainte du Seigneur ; il mettra ses délices dans la crainte du Seigneur. » Isaïe 11:2-3. Une crainte dont on fait ses délices ne ressemble plus à la peur : elle est l’amour même devant la grandeur de Dieu. Aussi demeure-t-elle quand tout trouble a cessé. « La crainte du Seigneur est sainte : elle subsiste à jamais. » Psaume 19:10.

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps

Cette crainte-là délivre de toutes les autres. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre l’âme et le corps dans la géhenne. » Matthieu 10:28. Le Christ ne nie pas que les hommes puissent tuer ; il remet chaque peur à sa mesure. Celui qui craint Dieu n’a plus de maître parmi les menaces : les martyrs l’ont montré, qui marchaient au supplice sans que personne eût pouvoir sur eux. Et la même page renverse la crainte en tendresse, en donnant à cette liberté son fondement : la confiance dans le Père qui compte les passereaux et les cheveux de la tête. « Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux. » Matthieu 10:31. La crainte de Dieu n’écrase pas l’âme : elle l’installe sous un regard qui la garde.

La peur du Christ

Le Christ a connu la peur. À Gethsémani, au seuil de la Passion : « Il commença à éprouver frayeur et abattement, et il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Marc 14:33-34. Le Fils de Dieu n’a pas traversé notre condition en spectateur : il a pris la peur de mourir, la vraie, jusqu’à la sueur de sang. « Étant en agonie, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui coulaient jusqu’à terre. » Luc 22:44. Sa peur n’a pas commandé : elle est devenue prière. « Dans les jours de sa chair, il offrit, avec un grand cri et des larmes, des prières et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé pour sa piété. » Hébreux 5:7. Il a porté la peur jusqu’au Père et lui a remis sa volonté. Depuis, la peur n’est plus un lieu sans Dieu : le Christ y est passé.

L’amour parfait bannit la crainte

Le terme du chemin est la délivrance. « Il n’y a pas de crainte dans l’amour : l’amour parfait bannit la crainte, car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n’est pas parfait dans l’amour. » 1 Jean 4:18. La crainte que l’amour bannit est la crainte servile, celle du châtiment, le texte le dit lui-même ; la crainte filiale demeure, parce qu’elle est l’amour qui révère. « Dieu ne nous a pas donné un esprit de peur, mais un esprit de force, d’amour et de sagesse. » 2 Timothée 1:7. À la veille de sa Passion, à l’heure même où la peur allait disperser les siens, le Christ promet : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; que votre cœur ne se trouble point et ne s’effraie point. » Jean 14:27.