La nuit noire de l’âme
La prière connaît des saisons. Après un temps où elle donnait joie et lumière, elle devient parfois aride : Dieu semble absent, les mots sonnent creux, le cœur reste sec, et celui qui priait avec goût se retrouve devant un mur. Quand cette aridité s’installe et dure, elle porte un nom, la nuit noire de l’âme. Le mot dit ensemble l’obscurité que l’âme traverse et le travail que Dieu y accomplit, car cette nuit purifie.
Quand la prière s’assèche
Les vérités qu’elle méditait avec ferveur la laissent maintenant froide, les prières qu’elle aimait pèsent, et elle se tient devant Dieu sans rien ressentir, ni élan, ni douceur, ni lumière. Elle a l’impression d’avoir reculé, d’avoir mal agi, d’être abandonnée. Cette épreuve se distingue d’un simple mauvais moment, qui passe avec une nuit de sommeil ou une bonne nouvelle. La nuit, elle, résiste et s’étend sur des semaines ou des mois, et c’est sa durée et sa profondeur qui en font autre chose qu’un passage d’humeur.
Trois causes à discerner
L’aridité peut venir de trois sources, et le premier travail est de reconnaître laquelle. Elle peut venir de nous : le péché, la dissipation, la paresse refroidissent le cœur, et ce relâchement porte un nom, la tiédeur, dont le remède est de se ressaisir et de revenir à Dieu. Elle peut venir d’une cause naturelle : la fatigue, la maladie, le souci, le tempérament tarissent parfois la sensibilité sans que l’âme y soit pour rien, et le remède est le repos et la patience. Elle peut venir enfin de Dieu, qui retire lui-même les consolations pour purifier. Discerner la bonne cause évite deux erreurs opposées : se culpabiliser d’une nuit que Dieu envoie, ou se rassurer d’une tiédeur qu’il faudrait corriger.
Les signes que Dieu est à l’œuvre
Trois signes permettent de reconnaître la nuit qui vient de Dieu. Le premier : l’âme ne trouve plus de goût nulle part, ni dans les choses de Dieu ni dans les plaisirs du monde ; cela la distingue de la tiédeur, qui délaisse Dieu et se rattrape sur les créatures. Le deuxième : le souci de Dieu demeure entier, l’âme craint de l’avoir perdu, désire le servir, souffre d’en être privée, là où le tiède reste indifférent à cette perte. Le troisième : l’âme ne parvient plus à prier comme avant, à réfléchir sur les vérités de la foi et à en tirer de la ferveur, et cette impuissance, jointe au désir de Dieu qui demeure, est le signe le plus sûr. Réunis, ces trois signes marquent que Dieu sèvre l’âme pour la conduire plus loin.
Ce que la nuit purifie
Tant que la prière est douce, l’âme court un danger discret : s’attacher à la douceur plus qu’à Dieu, rechercher le plaisir qu’elle trouve à prier, se reposer dans ses propres consolations. Elle sert Dieu, et elle s’aime en le servant. En retirant le goût sensible, Dieu la sèvre, comme une mère sèvre son enfant du lait pour lui donner un pain plus solide. Il l’oblige à l’aimer pour lui-même, dans la foi nue, sans le salaire du plaisir. La nuit fait passer d’un amour intéressé, attaché aux consolations, à un amour gratuit, qui tient à Dieu pour lui seul. L’âme croit reculer, et elle avance : ce qu’elle prend pour une perte est un approfondissement.
Le prophète Osée dit ce mouvement dans une image : « Je vais l’attirer à moi, la conduire au désert, et là je parlerai à son cœur. » Osée 2:16 Le désert est le lieu où l’âme, privée de tout appui, se tourne vers Dieu seul, et c’est là qu’il regagne son cœur. La sécheresse est ce désert intérieur, où Dieu creuse la soif en retirant tout le reste, jusqu’à ce que le désir de l’âme se porte sur lui seul : « Mon âme a soif de toi, ma chair te désire, sur une terre aride, épuisée, sans eau. » Psaume 63:2
S’unir au Christ dans la nuit
Le Christ a connu l’obscurité. À Gethsémani, il a tremblé devant l’angoisse ; sur la croix, il a fait monter le cri de l’abandon : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Matthieu 27:46, reprenant le premier vers du Psaume 22. Le Fils, uni au Père sans rupture possible, a traversé jusqu’au bout le sentiment de l’abandon pour nous sauver. La nuit de l’âme reçoit par là son sens : elle rend l’âme semblable au Christ et lui fait porter un peu de sa croix, et la sécheresse devient un lieu d’union. L’épouse du Cantique dit cette recherche dans l’ombre : « Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime ; je l’ai cherché sans le trouver. » Cantique des cantiques 3:1 Continuer à chercher Dieu quand on ne le trouve plus est l’exercice le plus pur de l’amour. La conduite tient alors en peu de mots : ne rien changer, persévérer dans la prière même aride, attendre Dieu dans la foi.
L’aurore
La nuit prépare une aurore. L’âme qui a traversé la sécheresse aime Dieu dans la paix, détachée de ce qu’elle ressent, capable de le servir pour lui seul, et ce qui semblait mort porte alors un fruit plus profond que celui de la ferveur facile. Isaïe adresse à celui qui avance sans lumière la seule consigne qui vaille : « Que celui qui marche dans les ténèbres, sans clarté, mette sa confiance dans le nom du Seigneur. » Isaïe 50:10 Tenir dans la foi sans voir est plus pur que goûter dans la consolation. La nuit est un chemin qui mène à l’union : Dieu retire un temps sa lumière pour se donner lui-même à la place de ses dons, et l’âme apprend à ne désirer que lui : « Quel autre que toi ai-je au ciel ? Avec toi, je ne désire rien sur la terre. Ma chair et mon cœur se consument : le rocher de mon cœur et mon partage, c’est Dieu à jamais. » Psaume 73:25-26