La nature de Dieu
Dieu s’est nommé lui-même, et tout ce que la foi en confesse tient dans ce nom : il est celui qui est, l’être même. De cette source unique découle tout le reste, qu’il est un, simple, éternel, sans mesure, tout-puissant, et qu’il est amour. On le connaît par là, sans jamais l’épuiser, car il demeure plus haut que tout ce qu’on en peut dire.
Celui qui est
Au buisson ardent, Moïse demande à Dieu son nom, et Dieu répond par l’être : « Je suis qui je suis. » Exode 3:14 Les mots hébreux de cette réponse, rendus par « Je suis qui je suis », ehyeh asher ehyeh (אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה), donnent le nom même de Dieu, celui qui est. Toutes les créatures reçoivent l’existence d’un autre : elles ont commencé, et elles pourraient ne pas être. Dieu seul est l’existence en personne. Il ne tient son être de rien ni de personne ; il est, pleinement, par lui-même. Là est la racine de tout ce qu’on peut dire de lui : il n’a pas la vie, la sagesse, la puissance comme des biens reçus, il les est. Comprendre que Dieu est l’être même, c’est tenir la clé de toutes ses perfections. À ce nom, la révélation en joint aussitôt un autre, tiré du même verbe être : les quatre lettres hébraïques YHWH, le Tétragramme, que la tradition juive tient pour si saint qu’on ne le prononce pas, lui substituant à la lecture le mot Adonaï, « le Seigneur ». « C’est là mon nom pour toujours, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. » Exode 3:15 Les traducteurs grecs de l’Ancien Testament ont rendu « celui qui est » par ho ôn (ὁ ὤν), et toute la tradition chrétienne y a reconnu ce que Dieu est en propre : non un être parmi d’autres, mais, selon le mot de saint Thomas d’Aquin, l’Être même subsistant, dont l’essence est d’exister.
Un seul Dieu
De là vient qu’il ne peut y en avoir qu’un. Pour que deux dieux soient deux, il faudrait qu’une différence les sépare : l’un posséderait quelque chose qui manque à l’autre, sans quoi rien ne les distinguerait et ils seraient un seul et même être. Or celui à qui quelque chose manque n’est pas la plénitude de l’être : il n’est pas Dieu. Il n’y a donc qu’un seul Dieu, et nul autre à côté de lui. « Je suis le premier et je suis le dernier ; hors moi, il n’y a pas de Dieu. » Isaïe 44:6
Sans parties
Parce qu’il est l’être même, Dieu n’est pas composé. Une chose composée est faite de parties qui dépendent les unes des autres, et ce qui est assemblé peut être désassemblé. Dieu n’a pas de parties : il n’est pas fait de corps et d’esprit, et ses qualités ne s’ajoutent pas à lui. En nous, on devient sage, et la sagesse vient se poser sur la personne ; en Dieu, rien ne s’ajoute, car, selon le mot de saint Augustin, il est ce qu’il a. Sa sagesse, sa puissance, sa bonté sont son être même : un seul et même Dieu sous des noms divers. Quand nous le disons sage, bon, juste, nous découpons en mots ce qui en lui est parfaitement un. C’est ce qu’on appelle sa simplicité : tout ce qu’il est, il l’est d’un seul tenant. Ce n’est pas là une spéculation d’école, mais la foi que l’Église professe : Dieu est « une substance spirituelle, unique, absolument simple et immuable », enseigne le premier concile du Vatican.
Éternel et immuable
Le même principe le veut sans changement. Changer, c’est gagner ce qu’on n’avait pas ou perdre ce qu’on avait ; Dieu, qui est tout l’être, n’a rien à acquérir ni rien à perdre. En lui rien n’est en attente de devenir : il est tout ce qu’il peut être, acte pur sans puissance à combler. C’est parce qu’il n’y a en Dieu rien de possible qui ne soit déjà accompli qu’il ne peut ni croître ni décliner. Il est immuable, c’est-à-dire qu’il ne change pas. « Car moi, le Seigneur, je ne change pas. » Malachie 3:6 De cette immutabilité découle aussi qu’il est impassible : rien ne l’agite ni ne le fait souffrir du dehors comme nous sommes remués par ce qui nous arrive. Ce n’est pas froideur, mais perfection : son amour est un acte entier, non une passion subie. Quand l’Écriture lui prête la colère ou le regret, elle parle à notre manière d’un Dieu qui, lui, demeure toujours égal à lui-même. Il est aussi hors du temps. Le temps est la mesure du changement. Quand une chose change, elle passe d’un état à un autre, et ce passage ouvre un avant et un après ; le temps mesure ce déroulement. Sans changement, il n’y a ni avant ni après à mesurer, donc pas de temps. Or Dieu ne change jamais : il n’y a en lui ni avant ni après, rien qui passe et rien qui vienne. Il ne vit pas un moment après l’autre ; il possède sa vie tout entière dans un présent qui ne passe pas. C’est là son éternité, que Boèce définit comme la possession parfaite et tout entière à la fois d’une vie sans terme. « D’éternité en éternité, tu es Dieu. » Psaume 90:2
L’être sans limite
Étant l’être même, Dieu n’a pas de bornes : il possède toute la perfection de l’être sans en rien exclure. Il est infini. Rien ne le limite, donc rien ne le contient : il n’est pas enfermé dans un lieu, il est présent en toute chose, plus intime à chacune qu’elle ne l’est à elle-même, puisque c’est lui qui la fait être à chaque instant. « Le ciel et la terre, ne les remplis-je pas ? oracle du Seigneur. » Jérémie 23:24 De cette plénitude viennent sa puissance et sa science. Il est tout-puissant : il peut tout ce qui peut être par sa seule volonté. Il a tiré le monde du néant en le voulant. Il ne l’a fait par aucune nécessité et n’y gagne rien : plein de lui-même, il n’avait pas besoin du monde. Il l’a voulu librement, par pure surabondance, pour communiquer sa bonté et faire resplendir sa gloire dans ses œuvres, ainsi que l’a défini le premier concile du Vatican. « Regarde le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent, et sache que Dieu les a créés à partir de rien, et que le genre humain est venu à l’existence de la même façon. » 2 Maccabées 7:28 Rien ne fait exception à cette puissance. Le contradictoire, un cercle carré, n’est pas une chose qui lui résisterait : les mots s’y annulent entre eux et ne désignent rien qui puisse être. Et si Dieu ne peut ni mentir ni faillir, c’est que mentir et faillir sont des manques, et que la plénitude de l’être ne manque de rien : « Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même. » 2 Timothée 2:13 Il est omniscient : il connaît tout sans rien apprendre du dehors, en se connaissant lui-même comme la source de tout. Sa science embrasse aussi tout le déroulement du temps. Le temps a commencé avec le monde : en créant des êtres qui changent, Dieu a fait naître l’avant et l’après, et lui-même reste hors de ce temps qu’il a créé. Nous sommes placés à un moment, d’où le passé nous a déjà échappé et l’avenir ne nous est pas encore venu ; Dieu, lui, n’est à aucun moment : il voit toute l’histoire à la fois, du commencement à la fin, comme on embrasse du regard une route entière du haut d’une colline. Qu’il voie ainsi nos choix ne les enchaîne pas : il ne les regarde pas d’avance, mais présents, et voir une chose se faire ne la force pas à se faire. Sa science accompagne nos actes libres sans les contraindre, comme le regard suit une action sans la produire. Ce qui pour nous est passé, ce qui pour nous est encore à venir, tout cela lui est présent, comme le fond des cœurs : « Tout est nu et découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre compte. » Hébreux 4:13
La providence
Connaissant tout et pouvant tout, Dieu gouverne tout. Rien n’échappe à sa conduite : il mène chaque chose à sa fin et veille jusqu’au plus petit détail. « Elle déploie sa force d’un bout du monde à l’autre et gouverne l’univers avec douceur. » Sagesse 8:1 Jusqu’au moineau qui tombe, rien n’est trop petit pour son soin : « Pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. » Matthieu 10:29 C’est ce qu’on appelle sa providence : non un destin aveugle, mais un Père qui conduit l’histoire, et chacun de nous, vers le bien. Ce gouvernement ne supprime pas l’action des créatures : Dieu conduit chaque chose par les causes qu’il a faites, donnant au feu de brûler et à l’homme d’agir et de choisir librement, en sorte que ce qu’il opère seul, il l’opère aussi par elles. Le mal même que fait la créature ne lui échappe pas : il ne le veut jamais, il le permet, et il en tire un bien plus grand que celui qu’aurait donné son absence, comme de la trahison qui livra Joseph. « Vous aviez voulu me faire du mal ; mais Dieu l’a changé en bien. » Genèse 50:20
Plus haut que tout ce qu’on en dit
Tout ce langage atteint Dieu sans jamais le cerner. Dieu est pur esprit, sans corps ni figure. « Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité. » Jean 4:24 Nos mots viennent des choses créées, et Dieu les dépasse toutes ; nous le nommons d’après ses œuvres, comme on devine l’auteur à l’ouvrage, en sachant qu’il est tout cela d’une manière infiniment plus haute. « Depuis la création du monde, ses perfections invisibles, sa puissance éternelle et sa divinité, se laissent voir à l’intelligence à travers ses œuvres. » Romains 1:20 C’est pourquoi l’on connaît souvent mieux ce qu’il n’est pas que ce qu’il est, et toute parole sur lui reste en deçà. « Prétends-tu sonder les profondeurs de Dieu, atteindre la limite du Tout-Puissant ? » Job 11:7
C’est ce qu’on appelle parler de Dieu par analogie : les mots gardent un sens vrai, mais transposé, car entre le Créateur et la créature la ressemblance est toujours moindre que la différence, comme l’a enseigné le quatrième concile du Latran, en 1215. On avance ainsi par trois pas, selon la voie que les Pères ont tracée à la suite de Denys l’Aréopagite : affirmer de Dieu toute perfection (il est bon, sage, vivant), nier en lui la limite qui l’affecte en nous, puis la lui attribuer d’une manière suréminente. « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins dépassent les vôtres, et mes pensées, vos pensées. » Isaïe 55:9
Saint, bon, amour
Cette plénitude d’être est plénitude de bien. Dieu est le bien même, dont tout autre bien n’est qu’un reflet, et le saint par excellence, séparé de tout mal, devant qui les anges se voilent. « Saint, saint, saint, le Seigneur de l’univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire. » Isaïe 6:3 Ce bien ne se garde pas pour lui, il se donne : Dieu a créé par pure générosité et se communique sans fin. Ce bien est aussi justice : Dieu rend à chacun selon la vérité, et nul tort ne se trouve en lui. « Il est le Rocher : son œuvre est parfaite, toutes ses voies sont justes ; c’est un Dieu fidèle, sans injustice ; il est juste et droit. » Deutéronome 32:4 Mais sa justice ne combat pas sa bonté, car sa façon de faire justice est de faire miséricorde : lent à punir, prompt à pardonner, il se penche sur la misère pour la relever. Lorsqu’il proclame son nom à Moïse, c’est ainsi qu’il se dit : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en amour fidèle et en fidélité. » Exode 34:6 En Dieu, justice et miséricorde ne se disputent pas : elles sont un seul amour, qui veut le bien et relève celui qui l’avait perdu. Au terme, toute cette plénitude reçoit un nom. « Dieu est amour. » 1 Jean 4:8 Toutes les perfections qu’on a nommées, l’unité, la simplicité, l’éternité, la puissance, trouvent là leur visage : l’être même est un amour qui se donne.
Dieu a révélé que cet être est un échange d’amour : le Père, le Fils et l’Esprit, un seul Dieu en trois Personnes. La nature de Dieu est cette plénitude inépuisable, que les bienheureux contempleront dans la vie éternelle sans jamais l’épuiser.