La lutte de Jacob avec Dieu
Jacob revient dans son pays après vingt ans passés loin de chez lui, chez son oncle Laban. Le retour l’angoisse, car il doit y retrouver Ésaü, le frère jumeau qu’il avait autrefois dépouillé : il lui avait pris son droit d’aînesse, puis, par une tromperie, la bénédiction que leur père Isaac lui réservait. La veille de leurs retrouvailles, Jacob fait passer un torrent, le Yabboq, à ses femmes, ses enfants et ses troupeaux, puis demeure seul sur l’autre rive. C’est là, dans la nuit, qu’un homme l’attaque et lutte avec lui jusqu’à l’aube.
Le combat
Tout commence par l’identité de celui qui engage le combat. Le récit l’appelle un homme, et Jacob dira au matin avoir vu Dieu. Celui qui l’attaque est l’ange du Seigneur. Osée le nomme ainsi : « Il lutta avec l’ange et l’emporta. » Osée 12:5 L’ange du Seigneur lutte avec Jacob toute la nuit : « Jacob resta seul. Et un homme lutta avec lui jusqu’au lever du jour. » Genèse 32:25 Or il ne parvient pas à le vaincre. Que Dieu ne puisse pas l’emporter sur un homme dit assez qu’il se retient : il agit comme un père qui lutte avec son enfant et fait exprès de le laisser gagner, retenant sa force pour que Jacob tienne bon et s’engage tout entier. Puis, d’un seul geste, il lui touche la hanche et la déboîte. L’unique coup qu’il porte atteint le point d’appui du corps, là où l’homme prend sa force pour marcher et pour lutter. Jacob continue pourtant de tenir, et lorsque le jour menace de paraître, il refuse de laisser partir celui qu’il a saisi : « Je ne te laisserai pas partir avant que tu m’aies béni. » Genèse 32:27 Cet homme qui avait pris la bénédiction de son père par la ruse ne la dérobe plus : il la réclame en face, et s’y agrippe.
Le nom
Au cœur du combat se joue une transformation, et elle passe par le nom. Avant de bénir Jacob, l’ange du Seigneur lui demande quel est son nom, et Jacob répond : « Jacob. » Genèse 32:28 Dieu connaît ce nom ; s’il le lui fait dire, c’est pour que Jacob avoue qui il est. Car ce nom le résume : Jacob, en hébreu Ya’aqob (יַעֲקֹב), est bâti sur le mot ’aqeb (עָקֵב), le talon, et désigne celui qui talonne, qui supplante, qui prend la place d’un autre. À sa naissance déjà, il tenait le talon de son frère jumeau ; toute sa vie ensuite, il a vécu de ruse. En prononçant son nom, il reconnaît ce qu’il a été. C’est alors seulement que Dieu lui en donne un autre : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes, et tu l’as emporté. » Genèse 32:29 Israël, en hébreu Yisra’el (יִשְׂרָאֵל), signifie celui qui lutte avec Dieu, ou celui que Dieu fortifie. L’homme qui se définissait par ses combats rusés contre les hommes se définit désormais par sa lutte avec Dieu. Et ce nom n’est pas seulement le sien : en renommant Jacob, Dieu fait plus que transformer un homme, il pose le commencement d’Israël, le peuple tout entier qui portera ce nom. Ce changement de nom ouvre une série que l’Écriture poursuivra, d’Abram devenu Abraham à Simon devenu Pierre : Dieu donne un nom nouveau à qui il fait entrer dans une vie nouvelle, jusqu’au nom nouveau promis à ceux qui vainquent, « un nom nouveau, que nul ne connaît, sinon celui qui le reçoit » Apocalypse 2:17.
La blessure
La hanche est l’appui du corps, le point où l’homme tient debout et trouve sa force. En la déboîtant, Dieu brise cet appui et, avec lui, l’orgueil et la nature charnelle de Jacob. L’ancien Jacob est ainsi humilié pour laisser place à l’homme nouveau, soumis à Dieu et appuyé sur lui seul. « vous vous êtes dépouillés du vieil homme et de ses agissements, et vous avez revêtu l’homme nouveau. » Colossiens 3:9-10
Face de Dieu
Quand l’aube se lève, l’adversaire demande à partir. Jacob veut savoir son nom, mais l’ange du Seigneur le bénit sans le lui dire, et s’efface. Jacob comprend alors avec qui il a lutté toute la nuit, et il donne au lieu le nom de Penuel (פְּנוּאֵל), qui signifie Face de Dieu : « j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve. » Genèse 32:31 Ce dernier mot révèle l’enjeu de la scène. Dans l’Écriture, voir Dieu en face passe pour mortel, car nul ne peut soutenir sa présence. Jacob, lui, en sort vivant : ce Dieu vient pour bénir, et sa face, qui devrait foudroyer, le laisse en vie.
Le soleil se lève sur lui quand il repart, et il boite de la hanche (Genèse 32:32) : sa force propre est brisée, et c’est appuyé sur la bénédiction reçue qu’il marche désormais. Cette blessure passe dans tout le peuple : en mémoire du coup reçu par Jacob, les fils d’Israël s’abstiennent jusqu’à ce jour du nerf de la hanche. « jusqu’à ce jour, les fils d’Israël ne mangent pas le grand nerf attaché à l’articulation de la hanche : car c’est là que Dieu avait touché la hanche de Jacob » Genèse 32:33 La marque du combat est inscrite pour toujours dans la vie d’Israël, comme le nom l’était dans son âme. Le lendemain, pour aller au-devant d’Ésaü qu’il redoutait, Jacob passe en tête, le premier devant les siens, lui qui s’était tenu en arrière toute la veille. « Lui-même passa devant eux. » Genèse 33:3
Le combat de la prière
L’Église lit cette lutte nocturne comme l’image de la prière. Prier, c’est tenir devant Dieu sans lâcher prise, jusqu’à ce que la bénédiction vienne. Comme Jacob agrippé à celui qu’il ne veut pas laisser partir avant d’être béni, le priant l’emporte par la persévérance, en s’attachant à celui dont il attend tout, car nul ne force la main de Dieu. Le Catéchisme voit dans ce combat le symbole de la prière comme un combat de la foi et de la persévérance. Le Christ l’enseignera dans les mêmes termes, appelant à « prier sans cesse, sans se décourager » Luc 18:1. Et la blessure demeure : celui qui a vraiment lutté dans la prière en sort marqué, sa force propre brisée, désormais appuyé sur Dieu seul.