La liberté et les idoles
Parmi les questions que les Corinthiens avaient posées à Paul par lettre, l’une touchait la vie de chaque jour : peut-on manger les viandes offertes aux idoles ? Dans une ville païenne, presque toute la viande vendue au marché provenait des sacrifices des temples, et les invitations chez des parents ou des amis se tenaient souvent dans une salle attenante au sanctuaire. Pour un chrétien converti du paganisme, la question se posait à chaque repas : manger de cette viande, était-ce retourner aux idoles ? Paul répond en trois chapitres qui déploient bien plus qu’une casuistique alimentaire : une doctrine complète de la liberté chrétienne, réglée par l’amour du frère et ordonnée à la gloire de Dieu.
La connaissance enfle, l’amour bâtit
Paul commence par donner raison, sur le fond, à ceux qui se disaient éclairés. « Venons-en aux viandes offertes aux idoles. Nous savons que tous, nous avons la connaissance. Mais la connaissance enfle d’orgueil, tandis que l’amour bâtit. » 1 Corinthiens 8:1 La connaissance en question est juste : « nous savons qu’une idole n’est rien dans le monde, et qu’il n’y a de Dieu qu’un seul. » 1 Corinthiens 8:4 Une viande n’est pas souillée par un dieu qui n’existe pas. Mais tous ne portent pas cette lumière avec la même assurance : des frères récemment convertis, marqués par des années de culte païen, mangent cette viande avec le sentiment de retomber dans l’idolâtrie, et leur conscience en sort blessée. C’est pour eux que Paul retourne la question. « Mais prenez garde que cette liberté qui est la vôtre ne devienne une occasion de chute pour les faibles. » 1 Corinthiens 8:9 Scandaliser un frère pour une bouchée de viande, c’est pécher contre celui pour qui le Christ est mort, et pécher contre le Christ lui-même. Le critère du permis se déplace : la vraie mesure de la liberté est le bien du frère.
Le renoncement de Paul
Pour montrer que ce renoncement se vit, Paul se donne en exemple sur un autre terrain. Apôtre, il avait le droit de vivre de l’Évangile, comme le Seigneur l’a ordonné pour ceux qui l’annoncent ; il y a renoncé, travaillant de ses mains pour n’être à la charge de personne et n’opposer aucun obstacle à l’Évangile. La liberté la plus haute consiste à se faire serviteur. « Avec les faibles, je me suis fait faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, pour en sauver de toute manière quelques-uns. » 1 Corinthiens 9:22 Et il donne à cette maîtrise de soi l’image des jeux qui se couraient près de Corinthe, aux concours de l’Isthme : « Tout athlète s’impose une discipline totale ; eux, c’est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable. » 1 Corinthiens 9:25 La couronne des vainqueurs de l’Isthme était de pin tressé ; celle que vise le chrétien ne se flétrit pas.
L’avertissement du désert
La liberté mal assurée peut aussi se perdre. Paul le montre en relisant l’Exode : les pères ont tous été sous la nuée, tous ont passé la mer, tous ont mangé la manne et bu l’eau du rocher ; et presque tous sont tombés au désert. Il lit ces dons comme des figures des sacrements, un baptême dans la nuée et dans la mer, une nourriture et un breuvage spirituels, « et que tous ils burent le même breuvage spirituel ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher, c’était le Christ. » 1 Corinthiens 10:4 Le Christ accompagnait déjà Israël au désert ; et les grâces reçues n’ont pas préservé ceux qui ont désiré le mal, adoré le veau et tenté le Seigneur. L’avertissement vise ceux qui se croient debout : que celui qui se croit fort prenne garde de tomber. Il s’achève pourtant sur une assurance, à retenir dans toute épreuve : « Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces, mais, avec l’épreuve, il donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter. » 1 Corinthiens 10:13
La table du Seigneur et la table des démons
Vient alors la limite absolue. Si l’idole n’est rien, le culte qu’on lui rend n’est pas rien : ce que les païens sacrifient, ils le sacrifient à des démons, selon le mot du cantique de Moïse (Deutéronome 32:17). Participer au banquet sacrificiel d’un temple, ce n’est donc pas manger une viande neutre, c’est entrer en communion avec l’autel. Paul le démontre par l’Eucharistie même : la coupe que nous bénissons est communion au sang du Christ, le pain que nous rompons est communion à son corps ; le repas sacré unit réellement à celui qu’on y rejoint. « Vous ne pouvez pas boire à la fois à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons ; vous ne pouvez pas avoir part à la table du Seigneur et à la table des démons. » 1 Corinthiens 10:21 L’argument éclaire les deux réalités à la fois : si la communion au Christ dans l’Eucharistie n’était qu’un symbole, l’interdit perdrait sa force ; c’est parce que la table du Seigneur unit vraiment à lui que la table des idoles est incompatible avec elle.
Tout pour la gloire de Dieu
Pour la viande vendue au marché ou servie chez un hôte, Paul tranche avec largeur : mangez sans poser de question, la terre et tout ce qu’elle contient appartiennent au Seigneur ; mais si quelqu’un signale que la viande vient d’un sacrifice, abstenez-vous à cause de sa conscience à lui. Tout est permis, mais tout n’édifie pas : la liberté chrétienne se règle sur ce qu’elle construit. La conclusion ramasse les trois chapitres en une règle qui déborde la question des viandes et couvre la vie entière : « Ainsi, que vous mangiez, que vous buviez, ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » 1 Corinthiens 10:31 Et Paul peut s’offrir en modèle, comme il cherche lui-même le sien plus haut : soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ (1 Corinthiens 11:1).