La conversion des peuples
Une fois l’Empire devenu chrétien, l’Évangile se trouva devant une tâche nouvelle. Il ne s’agissait plus de gagner des individus au sein d’une même civilisation, mais de convertir des peuples entiers, étrangers et souvent hostiles, qui déferlaient sur l’Occident à mesure que Rome s’effondrait. En cinq siècles, de la chute de l’Empire à l’an mil, ces peuples devinrent chrétiens, et de leur conversion naquit l’Europe.
Convertir un peuple par son roi
Chez les peuples germaniques et slaves, la religion était l’affaire de tout le peuple : elle tenait à la tribu et à son chef. La mission passa donc souvent par les rois, car lorsqu’un roi recevait le baptême, son peuple le suivait. Clovis, roi des Francs, poussé par son épouse chrétienne Clotilde et baptisé à Reims par l’évêque Rémi, entra dans la foi catholique avec ses guerriers vers l’an 500 ; ce choix fut décisif, et la Gaule devint un foyer chrétien lié à Rome. Plus tard, d’autres royaumes entrèrent dans la foi par leurs souverains : la Pologne avec le duc Mieszko en 966, la Hongrie avec le roi Étienne autour de l’an mil, la Rus’ de Kiev avec le prince Vladimir en 988. La conversion commençait par le sommet, puis descendait et s’enracinait au fil des générations, à mesure que la foi pénétrait les cœurs et les mœurs.
Une cause plus décisive s’ajouta à l’influence de Clotilde. Au plus fort d’une bataille qu’il perdait contre les Alamans, à Tolbiac vers 496, Clovis fit vœu d’embrasser le Dieu de sa femme si celui-ci lui donnait la victoire ; il vainquit, et tint parole. Le geste répète celui de Constantin au pont Milvius : un chef qui, dans le péril des armes, remet son sort au Dieu des chrétiens et se convertit après le triomphe.
Le combat contre l’arianisme
Plusieurs de ces peuples reçurent d’abord une foi faussée à la racine. Évangélisés autrefois par des missionnaires ariens, les Goths, les Vandales et d’autres croyaient en un Christ inférieur au Père, selon l’erreur condamnée à Nicée. Cet arianisme les tenait séparés de la population romaine restée catholique, et faussait leur foi à la racine. Leur passage à la foi droite fut donc capital. Le choix des Francs, catholiques dès leur baptême, prit là toute son importance : il fit d’eux les alliés de l’Église romaine et, peu à peu, le peuple autour duquel se rebâtirait l’Occident chrétien.
Le cas le plus marquant fut celui des Wisigoths d’Espagne. Ariens pendant près de deux siècles, séparés de la population hispano-romaine restée catholique, ils passèrent d’un coup à la foi de Nicée lorsque leur roi Reccared abjura l’arianisme et la fit proclamer pour tout son royaume au troisième concile de Tolède, en 589. C’est en Espagne, dans ce combat même contre l’arianisme, que l’Occident ajouta au Credo le mot Filioque, pour affirmer que le Fils est vraiment Dieu ; née là, la formule pèserait plus tard dans la rupture avec l’Orient.
Les moines évangélisateurs
Le gros de l’œuvre fut porté par les moines, partis des monastères. L’Irlande, que Rome n’avait jamais conquise, reçut la foi de Patrick, ancien esclave revenu de lui-même évangéliser le peuple qui l’avait asservi ; elle devint une terre de monastères d’où des missionnaires, tel Colomban, repartirent réveiller la foi sur le continent. En 597, le pape Grégoire le Grand envoya le moine Augustin convertir les Anglo-Saxons d’Angleterre. Ces mêmes Anglais donnèrent à leur tour Boniface, l’apôtre de la Germanie, qui abattit un chêne consacré au dieu Thor pour montrer aux païens l’impuissance de leurs idoles, fonda des évêchés et organisa l’Église chez les Germains, toujours en lien avec Rome. Ainsi la mission avançait, monastère après monastère, sous la conduite du siège apostolique.
Ce lien avec Rome se fit parfois attendre. L’Irlande et la Bretagne, longtemps coupées du continent, gardaient des usages hérités d’une tradition celtique isolée, dont une autre date de Pâques et une autre tonsure. En Angleterre, où la mission venue de Rome croisa celle venue d’Irlande, le désaccord fut tranché au synode de Whitby, en 664 : le roi de Northumbrie choisit l’usage romain, et les Églises des îles s’accordèrent peu à peu au siège de Pierre.
Les Slaves, Cyrille et Méthode
Aux neuvième et dixième siècles, la foi gagna les peuples slaves. Deux frères grecs de Thessalonique, Cyrille et Méthode, en furent les apôtres. Pour leur annoncer l’Évangile, ils firent une chose alors nouvelle : ils créèrent un alphabet adapté à la langue slave et y traduisirent les Écritures et la liturgie, afin que chacun pût prier et comprendre dans sa propre langue. C’était reconnaître que la foi n’abolit pas les peuples, mais épouse leur langue pour les rejoindre. Certains Slaves reçurent la foi de Rome, comme la Pologne et la Bohême ; d’autres de Constantinople, comme la Rus’. Cette double origine dessinait déjà la ligne qui, après la rupture de 1054, séparerait l’Europe catholique de l’Europe orthodoxe.
La naissance de l’Europe chrétienne
À la fin du Moyen Âge, l’Europe entière était chrétienne. De la rencontre entre l’Évangile, l’héritage de Rome et la jeunesse des peuples nouveaux était née une civilisation, la chrétienté, qui donnerait ses cathédrales, ses universités et ses saints. La conversion avait été lente et imparfaite, et parfois imposée par la force. Charlemagne, soumettant les Saxons païens, leur fit une guerre de trente ans et mêla le baptême à la conquête, allant jusqu’à faire massacrer, dit-on, des milliers de prisonniers à Verden en 782 ; convertir par le glaive trahissait l’Évangile qu’on prétendait répandre. Le paganisme, d’ailleurs, survécut longtemps dans les campagnes, et la foi des premiers convertis fut souvent grossière avant de mûrir. Mais elle avait donné à l’Europe son unité et son âme, et préparé les siècles où la foi pénétrerait toute la vie des hommes.
Le mot même le dit : « païen » vient du latin paganus, l’habitant de la campagne. La foi s’était d’abord enracinée dans les villes, et l’ancienne religion se réfugia là où elle pénétrait le plus tard, aux champs et aux villages.
Ce reproche, l’époque elle-même le fit. Alcuin, le savant conseiller de Charlemagne, écrivit à l’empereur que la foi naît de la volonté et non de la contrainte, et que le baptême imposé aux Saxons, avec la dîme qu’on exigeait d’eux, les éloignait au lieu de les gagner. On peut prêcher la foi ; on ne peut pas la forcer.