La colère et la douceur
La colère est d’abord une passion, un mouvement de l’âme qui nous saisit devant ce qui résiste. Elle naît de ce que la tradition nomme l’appétit irascible, la force par laquelle nous affrontons le difficile, distincte de l’appétit concupiscible, celle qui nous porte vers ce qui plaît. La colère appartient à cette seconde force : elle répond à une injustice, réelle ou ressentie, et pousse à la redresser. Prise à cette racine, elle est un ressort de la nature, sans valeur morale propre. Sa qualité lui vient de ce qu’elle sert, la raison éclairée par la charité, ou le désordre du cœur.
Le grec distingue deux mots que Paul rapproche quand il demande de rejeter : thymos (θυμός) et orgē (ὀργή) en Éphésiens 4:31. Le premier désigne l’emportement soudain, le bouillonnement qui monte et retombe ; le second, la colère installée, devenue disposition durable. Le péché guette surtout la seconde.
Une colère peut être sainte
Que la colère puisse servir Dieu, l’Évangile le montre à son sommet. Quand Jésus entre dans le Temple et le trouve changé en marché, il tresse un fouet de cordes et chasse les vendeurs ; ses disciples se souviennent alors de la parole : « Le zèle de ta maison me dévore. » Jean 2:17. Marc rapporte un autre regard : devant ceux qui l’épient un jour de sabbat pour le prendre en faute, Jésus les considère « avec colère, attristé de l’endurcissement de leur cœur » Marc 3:5. Cette colère est le refus vivant que la sainteté de Dieu oppose au mal.
Paul en tire la règle qui tient les deux bords : « Si vous vous mettez en colère, ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère. » Éphésiens 4:26. Le mouvement est permis, son prolongement interdit.
Quand elle devient péché
La colère bascule dans la faute en trois points. Par sa cause, lorsqu’on s’irrite sans motif juste, ou au-delà de ce que le motif appelle. Par sa durée, lorsqu’elle couve et se fige en rancune, ce que vise justement la limite du soir. Par ses effets, lorsqu’elle passe à la vengeance, à l’injure, aux coups. Poussée jusqu’au bout, elle devient l’un des sept péchés capitaux, source de bien d’autres fautes.
Le premier récit de mort en donne l’anatomie. À Caïn dont le visage s’altère de dépit, Dieu adresse un avertissement qui vaut pour tout homme : « Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu fais bien, ne seras-tu pas agréé ? Mais si tu fais mal, le péché n’est-il pas couché à ta porte ? Son désir se tourne vers toi ; mais toi, domine sur lui. » Genèse 4:6-7. Caïn n’a pas dominé : sa jalousie irritée a conduit sa main, et le premier meurtre est né de cette colère qu’il a laissée croître.
Le Christ fait remonter l’homicide en deçà du geste. Dans le Sermon sur la montagne, il enseigne que « quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par le jugement » Matthieu 5:22. La loi passe de la main au cœur, là où le meurtre commence.
La racine intérieure
La colère s’enflamme le plus souvent là où un moi se juge atteint, contredit, méprisé : elle est la réaction d’une prétention contrariée. C’est pourquoi l’humilité en est le premier remède. Elle en assèche la source, parce qu’elle ne défend plus un moi à tout prix.
Le remède : la douceur
Le remède propre de la colère porte un nom, la douceur, ou mansuétude, la vertu qui soumet le mouvement irascible à la raison. Le Christ la joint à l’humilité quand il invite : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Matthieu 11:29. Les deux tiennent ensemble. L’humilité travaille en amont : elle ôte au cœur la prétention qui se croit offensée, et retire ainsi à la colère ce qui l’allume. La douceur travaille en aval : sur ce cœur déjà apaisé par l’humilité, elle règle chaque réaction, retient l’emportement, mesure la parole et le geste. L’une apaise le fond du cœur, l’autre gouverne ses réactions ; sans l’humilité, la colère resterait vive au-dedans, et la douceur ne pourrait que la contenir de l’extérieur.
L’Écriture appelle Moïse le plus doux des hommes Nombres 12:3. À Mériba pourtant, l’impatience devant le peuple lui fait frapper le rocher au lieu de lui parler, et cette colère lui ferme la Terre promise Nombres 20:10-12. Même le doux doit veiller : la douceur est une garde de tous les jours.
La patience la complète, qui supporte le mal sans se troubler. Jacques en fait une mesure : « Que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler, lent à se mettre en colère ; car la colère de l’homme n’opère pas la justice de Dieu. » Jacques 1:19-20. L’expression « lent à la colère » traduit l’hébreu erekh appayim (אֶרֶךְ אַפַּיִם), littéralement « long de narines » : le visage qui rougit et le souffle qui s’emballe sont les signes visibles de l’emportement, et l’homme « long de narines » est celui chez qui ces signes tardent à paraître, c’est-à-dire qui ne s’irrite pas vite. Dieu se révèle ainsi à Moïse : « Yahweh, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère et riche en bonté. » Exode 34:6. La patience de l’homme imite la longanimité de Dieu.
Les moyens de chaque jour
Salomon désigne le geste qui éteint au lieu d’attiser : « Une réponse douce calme la fureur, mais une parole dure excite la colère. » Proverbes 15:1. Il mesure aussi la vraie force : « Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu’un héros, et celui qui domine son esprit, que le preneur de villes. » Proverbes 16:32. Reste enfin à rendre à Dieu la justice qu’on voudrait se faire soi-même, selon l’appel de Paul : « Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu ; car il est écrit : À moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. » Romains 12:19.
La colère demande moins d’être arrachée que d’être ordonnée : le zèle du bien la redresse, la douceur la mesure, la charité la purifie.