L’orgueil et l’humilité
L’orgueil est l’amour désordonné de sa propre excellence : l’âme s’attribue ce qu’elle a reçu, se préfère à Dieu et se place au-dessus de sa vérité. L’humilité est la vertu contraire : elle tient l’homme dans sa vérité de créature, qui a tout reçu et se tient devant Dieu comme ce qu’elle est. Le mot latin rendu par « humilité », humilitas, vient de humus, la terre : l’humble garde les pieds sur le sol dont il a été tiré. L’Écriture met les deux face à face dans une sentence qu’elle répète : « Dieu résiste aux orgueilleux, et il accorde sa grâce aux humbles. » Jacques 4:6. Tout l’enseignement biblique sur l’orgueil tient dans ce verset : Dieu se tient contre l’un et se donne à l’autre, et le chemin va de la première chute jusqu’au Christ humble de cœur, souverainement élevé.
La première chute
L’orgueil ouvre l’histoire du péché. Le serpent fait miroiter à l’homme une grandeur prise au lieu d’une grandeur reçue : « Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu. » Genèse 3:5. L’homme était déjà à l’image de Dieu, et appelé à lui ressembler par grâce ; l’orgueil lui fait saisir comme un dû ce qu’il devait recevoir comme un don. À Babel, les hommes rassemblés reprennent le même geste : « Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet soit dans le ciel, et faisons-nous un monument. » Genèse 11:4. La tour monte vers le ciel pour s’y faire un nom, et Dieu disperse les bâtisseurs. Le sage donne la racine de ce mouvement : « L’orgueil commence quand l’homme se sépare du Seigneur, et quand le cœur s’éloigne de Celui qui l’a fait. » Ecclésiastique 10:12. L’orgueil est une séparation avant d’être une enflure : le cœur quitte sa source, puis se prend pour elle.
Dieu résiste aux orgueilleux
L’Écriture énonce la loi intérieure de l’orgueil : il conduit à la ruine celui qu’il habite. « L’orgueil précède la ruine, et la fierté précède la chute. » Proverbes 16:18. Nabuchodonosor en fait l’expérience dans sa chair : au faîte de sa gloire, contemplant Babylone qu’il s’attribue, il est abaissé jusqu’à brouter l’herbe comme les bêtes, et c’est l’homme relevé qui confesse : « Je loue, j’exalte et je glorifie le roi du ciel, dont toutes les œuvres sont vraies et les voies justes, et qui peut humilier ceux qui marchent avec orgueil. » Daniel 4:34. Et Marie chante cette même justice de Dieu comme une œuvre constante de son bras : « Il a dissipé ceux qui s’enorgueillissaient dans les pensées de leur cœur ; il a renversé de leur trône les potentats, et il a élevé les petits. » Luc 1:51-52. Dieu résiste à l’orgueilleux parce que l’orgueil est un mensonge : il attribue à l’homme ce qui appartient à Dieu, et Dieu, qui est vérité, ne peut le laisser tenir.
L’humilité, la vérité devant Dieu
L’humilité s’accorde à ce que l’homme est : une créature qui a tout reçu. Elle est la justesse du regard sur soi devant Dieu, et c’est pourquoi le sage la lie à la sagesse : « Si l’orgueil vient, viendra aussi l’ignominie ; mais la sagesse est avec les humbles. » Proverbes 11:2. Elle grandit avec la grandeur même : « Humilie-toi d’autant plus que tu es plus grand, et tu trouveras grâce devant le Seigneur. » Ecclésiastique 3:18. Le psalmiste en donne l’image la plus paisible : « Mon cœur ne s’est pas enflé d’orgueil, et mes regards n’ont pas été hautains. Je ne recherche point les grandes choses, ni ce qui est élevé au-dessus de moi. Je tiens mon âme dans le calme et le silence : comme un enfant sevré sur le sein de sa mère, ainsi mon âme est en moi. » Psaume 131:1-2. L’humilité est ce repos : l’âme tient sa place, et cette place est contre le cœur de Dieu.
Le Christ doux et humble de cœur
L’humilité a un visage. Celui qui est Dieu a pris le chemin inverse de l’orgueil d’Adam : « Bien qu’il fût dans la condition de Dieu, il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; mais il s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes ; il s’est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. » Philippiens 2:6-8. Adam, créature, a voulu saisir le rang de Dieu ; le Fils, Dieu, a pris le rang de l’esclave. À la veille de sa Passion, il met cet abaissement entre les mains de ses disciples comme une règle : il se lève de table, ceint le linge et lave les pieds des siens, le geste du serviteur. « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Car je vous ai donné l’exemple, afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez aussi vous-mêmes. » Jean 13:14-15. Et de toute sa vie intérieure, c’est ce trait qu’il livre lui-même à imiter : « Recevez mes leçons, car je suis doux et humble de cœur. » Matthieu 11:29.
Quiconque s’élève sera abaissé
Le Christ a mis cette loi du Royaume dans une sentence qu’il répète à chaque rencontre de l’orgueil : « Quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. » Luc 14:11. La parabole du pharisien et du publicain la montre en acte : le pharisien debout énumère ses mérites, le publicain à distance frappe sa poitrine, et c’est le publicain qui descend justifié dans sa maison. Le renversement touche jusqu’à la grandeur dans le Royaume : « Celui qui se fera humble comme ce petit enfant, est le plus grand dans le Royaume des cieux. » Matthieu 18:4. L’enfant reçoit tout sans pouvoir rien revendiquer : il est la mesure de la grandeur, parce que le Royaume se reçoit.
L’orgueil spirituel
L’orgueil le plus dangereux se nourrit des dons de Dieu. Il s’approprie les grâces reçues et s’en fait un mérite, et l’Apôtre le désarme d’une question : « Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu ? » 1 Corinthiens 4:7. Cet orgueil-là s’aveugle sur son propre état : l’Église de Laodicée se croit comblée, et le Christ lui découvre sa misère : « Tu dis : Je suis riche, j’ai acquis de grands biens, je n’ai besoin de rien ; et tu ne sais pas que tu es un malheureux, un misérable, pauvre, aveugle et nu. » Apocalypse 3:17. La richesse spirituelle dont on se croit propriétaire rend pauvre, parce qu’elle ferme la main qui devait rester tendue. La garde contre cet orgueil est une vigilance de chaque jour : « Que celui qui croit être debout prenne garde de tomber. » 1 Corinthiens 10:12.
La grâce donnée aux humbles
À l’humble, Dieu se donne. Le Très-Haut lui-même nomme sa double demeure : « J’habite dans un lieu haut et saint, et en même temps avec l’homme contrit et humble d’esprit, pour rendre la vie à l’esprit des humbles. » Isaïe 57:15. Le ciel et le cœur humble sont les deux lieux où Dieu habite. Marie en est la preuve vivante : « Il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante ; voici que désormais toutes les générations m’appelleront bienheureuse. » Luc 1:48. La plus humble est devenue la plus élevée des créatures, et elle rapporte aussitôt à Dieu tout ce qu’elle est : « Le Puissant a fait pour moi de grandes choses ; saint est son nom. » Luc 1:49. L’Apôtre en tire la règle de toute vie chrétienne : « Humiliez-vous donc sous la puissante main de Dieu, afin qu’il vous élève au temps marqué. » 1 Pierre 5:6. Le Christ a parcouru ce chemin le premier : abaissé jusqu’à la croix, « c’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom. » Philippiens 2:9. L’humilité est le chemin de toute élévation, parce qu’elle est le chemin que Dieu lui-même a pris.