L'ignorance invincible
L'ignorance invincible est celle qu'un homme ne peut surmonter, quelque effort sincère qu'il fasse pour atteindre la vérité. Il l'ignore sans qu'il y ait faute de sa part, parce que rien ne la lui a fait connaître et que rien en lui ne s'y est dérobé. Devant Dieu, nul n'est tenu pour coupable de ce qu'il ne pouvait savoir.
Deux ignorances
L'ignorance prend deux formes, et tout dépend de laquelle. La première se pouvait vaincre : l'homme avait de quoi connaître la vérité, et il a négligé de chercher, ou s'est détourné pour ne pas voir. On l'appelle vincible, parce qu'on pouvait en venir à bout ; elle n'excuse pas, car la faute n'est pas d'ignorer mais d'avoir voulu ignorer. La seconde ne se pouvait vaincre : aucun chemin ne menait la vérité jusqu'à cet homme, ou tous lui étaient fermés sans qu'il y fût pour rien. On l'appelle invincible, parce qu'aucun effort ne l'aurait levée ; celle-là, Dieu ne l'impute pas.
L'ignorance allège la faute
La gravité d'une faute se mesure à ce que l'homme savait en la commettant. Agir mal en connaissant le bien pèse plus lourd qu'agir mal sans le connaître, et le Christ établit lui-même cette différence. « Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n'a rien préparé, sera battu d'un grand nombre de coups ; mais celui qui ne l'a pas connue sera battu de peu de coups. » Luc 12:47-48 Le châtiment suit la mesure du savoir. C'est pourquoi, du haut de la Croix, le Christ peut demander grâce pour ceux qui le mettent à mort, en invoquant précisément leur aveuglement. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Luc 23:34 À l'inverse, prétendre voir quand on refuse de voir aggrave la faute. « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais vous dites : Nous voyons ; votre péché demeure. » Jean 9:41
La loi écrite dans les cœurs
Même celui qui n'a jamais reçu la révélation porte une loi en lui. Dieu a gravé dans la conscience de tout homme le discernement du bien et du mal, et c'est sur cette loi intérieure qu'il juge ceux à qui l'Évangile n'est pas parvenu. « Quand les païens, qui n'ont pas la loi, font naturellement ce que la loi commande, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes ; l'œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs, leur conscience leur rendant témoignage. » Romains 2:14-15 Celui qui suit honnêtement cette voix, sans avoir connu davantage, est jugé sur ce qu'il a reçu, non sur ce qu'il ne pouvait connaître.
Ce qui n'excuse pas
L'excuse a sa limite. Celui qui pouvait atteindre la vérité et s'est bouché les yeux n'est pas couvert par son ignorance, puisqu'il l'a choisie. La création elle-même rend Dieu accessible à la raison, et qui refuse cette lumière se condamne. « Ce qu'on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux ; ses perfections invisibles se voient depuis la création du monde, de sorte qu'ils sont inexcusables. » Romains 1:19-20 Et là où l'Évangile a été annoncé, l'ignorance d'autrefois ne tient plus : la vérité offerte engage celui qui l'entend. « Dieu, sans tenir compte des temps d'ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu'ils aient à se repentir. » Actes 17:30
Sauvé par le Christ, non par l'ignorance
L'ignorance invincible écarte la faute, elle ne sauve pas. Nul n'est sauvé parce qu'il ignore, mais parce que le Christ le sauve, et il n'est pas d'autre source de salut. « Il n'y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés. » Actes 4:12 Ce salut, pourtant, Dieu le destine à tous les hommes, et il l'accomplit pleinement en ceux qui croient. « Nous avons mis notre espérance dans le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes, principalement des croyants. » 1 Timothée 4:10 Sauveur de tous, parce que sa grâce s'offre à tout homme et qu'il n'en rachète aucun par un autre que son Fils ; des croyants surtout, parce qu'eux la reçoivent en plénitude, dans la foi et les sacrements où elle se donne.
Dieu a lié le salut à son Église ; lui-même n'y est pas enchaîné, et il peut atteindre par des voies connues de lui seul l'âme qui le cherche sans encore le connaître. Celui qui, sans faute, n'a pas reçu l'Évangile, mais qui cherche Dieu d'un cœur droit et suit la loi de sa conscience, la grâce du Christ peut le sauver : son ignorance lève l'obstacle de la faute, et c'est la grâce qui opère le salut. Porter l'Évangile au monde reste donc un devoir, et l'Église demeure nécessaire ; l'ignorance invincible n'est pas un abri que l'on choisit, mais un malheur que Dieu, dans sa miséricorde, ne retient pas contre celui qui le subit.