L’esclavage dans la Bible
La Bible connaît l’esclavage. Elle le rencontre comme un fait universel de son monde, le règlemente dans ses lois, et y dépose un principe qui le ruine du dedans : l’égale dignité de tout homme devant Dieu. De ce principe naît un mouvement qui traverse toute l’Écriture, des lois de Moïse, qui adoucissent et bornent la servitude, jusqu’à l’Évangile, qui fait du maître et de l’esclave deux frères.
De quel esclavage parle la Bible
On entrait dans la servitude biblique par la dette, par la pauvreté qui forçait à se vendre, ou par la guerre. Le mot hébreu que la Bible rend par « serviteur » ou « esclave », ’ebed (עֶבֶד), et son équivalent grec doulos (δοῦλος), y couvrent tout un éventail, du domestique au captif de guerre. Rien là de la traite moderne, qui a fait de la race un titre de propriété et reposait tout entière sur le vol d’hommes, que la Loi punissait de mort : la servitude biblique relève d’une loi qui la limite et la desserre, fixant même un terme à celle du serviteur hébreu.
La Loi adoucit et limite
La Loi de Moïse encadre la servitude et la borne de toutes parts. Elle la limite d’abord par le temps : le serviteur hébreu sert six ans et recouvre la liberté la septième. « Quand tu achèteras un esclave hébreu, il servira six ans ; la septième année, il sortira libre, sans rien payer. » Exode 21:2 On ne le renvoie pas les mains vides, mais pourvu de quoi repartir debout. « Et quand tu le renverras libre, tu ne le renverras pas les mains vides : tu le pourvoiras largement de ton petit bétail, de ton aire et de ton pressoir. » Deutéronome 15:13-14 Tous les cinquante ans, l’année du jubilé rend chacun à sa famille et à sa terre. « vous proclamerez la liberté dans le pays pour tous ses habitants. Ce sera pour vous un jubilé : chacun de vous rentrera dans sa propriété et retournera dans sa famille. » Lévitique 25:10 Nul Israélite, de même, ne peut être tenu comme un bien qu’on achète et qu’on revend. « Car ils sont mes serviteurs, que j’ai fait sortir du pays d’Égypte : ils ne seront pas vendus comme on vend des esclaves. » Lévitique 25:42 Le repos du sabbat lui-même s’étend au serviteur, à égalité avec le maître. « afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. » Deutéronome 5:14 Et la violence se retourne contre celui qui l’exerce : le maître qui mutile son serviteur doit l’affranchir. « Quand un homme frappe l’œil de son esclave ou de sa servante et le lui crève, il le laissera aller libre en compensation de son œil. » Exode 21:26
Le maître qui va trop loin
On objecte pourtant un texte plus dur, où le meurtre du serviteur paraîtrait resté impuni : « Quand un homme frappe du bâton son esclave ou sa servante, et que celui-ci meurt sous sa main, il sera puni. Mais s’il survit un jour ou deux, il ne sera pas puni, car c’est son propre bien. » Exode 21:20-21 Lu de près, ce texte protège le serviteur au lieu de l’abandonner. Sa première ligne pose un principe que nul autre code de l’Orient ancien ne connaissait : le maître qui tue son esclave sous les coups est puni, sa vie vengée comme celle d’un homme, non couverte comme la perte d’un bien. Là où ailleurs le maître disposait de son esclave jusqu’à la mort sans rendre de compte, la Loi de Moïse fait de cette mort un crime. La seconde ligne ne dément pas la première : elle distingue selon l’intention. Si l’esclave meurt sur le coup, la fureur meurtrière est manifeste, et le maître répond du sang versé ; s’il survit plusieurs jours avant de mourir, rien ne prouve que le maître ait voulu le tuer, et la mort, incertaine dans sa cause, n’est plus tenue pour un meurtre. « C’est son propre bien » affirme sa valeur : le maître, en perdant celui qu’il avait à charge, porte déjà la peine de son excès. La même Loi, on l’a vu, rend la liberté au serviteur pour un œil ou une dent : elle veille sur son corps, elle ne le livre pas. La Loi prévoit même le contraire de la contrainte : le serviteur qui, par attachement, refuse de sortir libre. « si l’esclave déclare : J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je ne veux pas sortir libre » Exode 21:5-6, son maître lui perce l’oreille contre la porte, et il le sert pour toujours. La tradition y a lu le Christ, qui par amour a pris « la condition d’esclave » Philippiens 2:7 et s’est lié pour toujours au service des siens.
Le refuge du fugitif
Un commandement va plus loin que tous, et le monde d’alors n’en connaissait pas de semblable : l’esclave qui fuit un maître dur ne doit pas être rendu. « Tu ne livreras pas à son maître l’esclave qui se sera enfui de chez lui pour se réfugier auprès de toi. Il demeurera avec toi, au milieu de toi, au lieu qu’il choisira, dans l’une de tes villes, où il se trouvera bien ; tu ne l’opprimeras pas. » Deutéronome 23:16-17 Ailleurs, recueillir un fugitif était un crime puni de mort ; en Israël, c’est le rendre qui est défendu. Le droit prend le parti du faible contre celui qui le possède, ce qui ruine d’avance l’idée d’une propriété absolue sur la personne.
Le vol d’homme, crime capital
À la racine de toute traite se trouve le rapt : capturer un homme pour le vendre. La Loi le frappe de mort. « Qui enlève un homme, qu’il l’ait vendu ou qu’on le trouve encore en sa possession, sera mis à mort. » Exode 21:16 Le Nouveau Testament reprend cette condamnation et range le marchand d’esclaves parmi les pires criminels : il figure dans la liste des actes que la saine doctrine réprouve. « les débauchés, les homosexuels, les trafiquants d’hommes, les menteurs, les parjures, et pour tout ce qui s’oppose à la saine doctrine. » 1 Timothée 1:10 La traite qui a déporté des peuples entiers reposait tout entière sur ce vol d’homme que l’Écriture punissait déjà de mort.
L’esclave étranger
La Loi permet pourtant une servitude plus dure pour l’étranger : on peut l’acquérir à demeure et le transmettre à ses héritiers. « Les esclaves, hommes et femmes, que tu pourras avoir, tu les prendras parmi les nations qui t’entourent […] Vous les laisserez en héritage à vos enfants après vous, comme une propriété permanente. » Lévitique 25:44-46 Cette différence tient à l’alliance. L’Israélite appartient à Dieu, qui l’a racheté de l’Égypte, et nul ne peut posséder ce qui est à Dieu. « Car c’est de moi que les fils d’Israël sont serviteurs : ils sont mes serviteurs, que j’ai fait sortir du pays d’Égypte. » Lévitique 25:55 L’étranger se tient hors de cette alliance, et la Loi le laisse au droit commun des nations de son temps. Elle étend pourtant sur lui ses protections : le repos du sabbat vaut pour tout serviteur, le refuge protège tout fugitif, l’interdit du rapt couvre tout homme, et le commandement donné à Israël embrasse l’étranger lui-même. « Vous traiterez l’immigré qui séjourne parmi vous comme l’un des vôtres ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrés au pays d’Égypte. » Lévitique 19:34 L’asymétrie demeure, et elle tient tout entière à la frontière entre le frère de l’alliance et l’étranger. C’est cette frontière même que l’Évangile efface : lorsque l’alliance s’ouvre à toutes les nations, tout homme devient le frère, et la servitude perpétuelle perd le sol sur lequel elle tenait.
Israël, peuple d’esclaves rachetés
Israël se sait né de l’esclavage. Toute son histoire commence par une délivrance : Dieu voit la misère d’un peuple asservi et descend l’arracher à ses maîtres. « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple en Égypte, et j’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer. » Exode 3:7-8 Dieu se révèle ainsi comme celui qui libère, et ce souvenir devient la mesure de toute la Loi. Chaque fois qu’elle ordonne la douceur envers le serviteur, elle en donne la même raison : « Souviens-toi que tu as été esclave au pays d’Égypte et que le Seigneur, ton Dieu, t’a racheté. » Deutéronome 15:15 Un peuple qui se définit par sa sortie de la servitude porte en lui de quoi la condamner. Cette liberté que le jubilé proclamait tous les cinquante ans, le Christ vient l’accomplir. À Nazareth, il s’applique l’oracle d’Isaïe : « renvoyer en liberté les opprimés, et proclamer une année de grâce du Seigneur » Luc 4:18-19. Le vrai jubilé s’ouvre en lui, et la délivrance qu’il apporte atteint jusqu’à la servitude du péché.
Le Christ fait du maître et de l’esclave deux frères
L’Évangile porte le coup décisif, non en changeant les lois de l’Empire, mais en changeant ce qui fonde toute loi : le regard sur l’homme. Devant le Christ, la condition sociale s’efface, car tous reçoivent la même dignité de fils de Dieu. « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme : car tous, vous n’êtes qu’un dans le Christ Jésus. » Galates 3:28 Une courte lettre de Paul en montre l’effet concret. Onésime, esclave en fuite devenu chrétien, est renvoyé à son maître Philémon, chrétien lui aussi. Paul lui demande de le recevoir comme un frère. « afin que tu le retrouves pour toujours, non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave : comme un frère bien-aimé. » Philémon 1:15-16 Le maître reste maître selon le droit, et il a désormais pour frère celui qu’il possède : cette fraternité rend la possession intenable. À ce maître, Paul rappelle qu’il en a un au-dessus de lui : « Maîtres, accordez à vos serviteurs le juste et l’équitable, sachant que vous avez, vous aussi, un Maître dans le ciel. » Colossiens 4:1 Et à l’esclave, il conseille de saisir la liberté dès qu’il le peut, et il transforme le mot même d’esclave : devant le Christ, l’esclave est déjà libre et l’homme libre est esclave du Christ. « l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur ; de même, l’homme libre qui a été appelé est un esclave du Christ » 1 Corinthiens 7:22 Et tous ont un prix : « Vous avez été rachetés à grand prix : ne devenez pas esclaves des hommes » 1 Corinthiens 7:23 : « si tu peux devenir libre, tire plutôt parti de ta condition. » 1 Corinthiens 7:21
« Esclaves, obéissez à vos maîtres »
Une dernière objection ne vient plus de l’Ancien Testament, mais de l’Évangile : Paul lui-même écrit « esclaves, obéissez à vos maîtres », comme s’il consacrait la servitude. « Serviteurs, obéissez à vos maîtres d’ici-bas avec respect et crainte, d’un cœur simple, comme au Christ. » Éphésiens 6:5 Mais la suite immédiate retourne l’ordre établi : Paul ne parle pas au seul esclave, il parle aussi au maître, et il les place tous deux sous un même Maître qui ne fait pas de différence. « Et vous, maîtres, agissez de même envers eux ; laissez là les menaces, sachant que leur Maître et le vôtre est dans les cieux, et qu’il ne fait pas de différence entre les personnes. » Éphésiens 6:9 Dire au maître d’« agir de même » envers son esclave, de renoncer à la menace, et lui rappeler qu’il a lui aussi un maître au ciel, c’est saper le pouvoir absolu tout en réglant la conduite au-dedans du monde tel qu’il est. Paul n’appelle pas à une révolte, qui aurait été aussitôt écrasée sans rien changer au sort des esclaves ; il change le regard des deux côtés, jusqu’à ce que la fraternité rende la chaîne intenable.
La semence et son fruit
Reste l’objection qui revient toujours : le Christ et les apôtres n’ont pas aboli l’esclavage d’un mot. Dieu conduit les hommes par degrés et tolère un temps des états imparfaits qu’il redressera ensuite, à mesure que les cœurs peuvent le porter. Le Christ le dit lui-même de la répudiation que Moïse avait permise : « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; mais au commencement, il n’en était pas ainsi. » Matthieu 19:8 Il en va de l’esclavage comme du divorce : l’Écriture part de l’homme tel qu’elle le trouve et le mène où il doit aller. Décréter l’abolition dans un monde où l’esclave se comptait par millions eût été un mot sans prise ; semer la fraternité, c’était atteindre la racine. Avec le temps, la semence a porté son fruit : l’Église a tenu l’affranchissement pour une œuvre de charité, racheté les captifs, condamné le rapt et le commerce des hommes, jusqu’à reconnaître que nul ne peut être la propriété d’un autre, parce que tout homme est l’image de Dieu et le frère du Christ. Ce que l’Évangile avait posé en principe, l’histoire l’a déplié jusqu’au bout. Dès le quatrième siècle, Grégoire de Nysse tirait la conséquence entière, dénonçant comme un vol la prétention de posséder un homme, lui qui est libre et fait à l’image de Dieu ; l’Église mit des siècles à l’appliquer partout, mais le principe était donné.