L’Église et le monde moderne
À partir du dix-huitième siècle, l’Église affronta un adversaire d’un genre nouveau. Ce n’était plus une hérésie au-dedans ni un empire au-dehors, mais une civilisation entière qui se détournait d’elle : le monde moderne, né des Lumières, qui faisait de l’homme et de la raison la mesure de toute chose et repoussait la foi à la marge. Deux siècles d’épreuves et de renouveau suivirent, jusqu’au deuxième concile du Vatican.
Les Lumières et la Révolution
La philosophie des Lumières, au dix-huitième siècle, exalta la raison contre la foi révélée et contesta l’autorité de l’Église. En 1789, la Révolution française, d’abord réformatrice, se retourna contre elle : elle saisit ses biens, voulut faire des prêtres des fonctionnaires de l’État, et dans sa phase la plus dure persécuta la foi, envoyant à la mort ou à l’exil des milliers de prêtres, de religieux et de fidèles qui refusaient de trahir. Ce fut un nouvel âge de martyrs. Napoléon rendit ensuite à l’Église une part de paix, mais la vieille alliance du trône et de l’autel, née au temps de Constantin, était brisée pour toujours.
Ce qu’on exigeait d’eux était le serment à la Constitution civile du clergé, votée en 1790 : les prêtres qui le refusèrent, dits réfractaires, furent traqués et proscrits, tandis que les prêtres jureurs s’y soumettaient.
L’Église face au monde moderne
Tout au long du dix-neuvième siècle, l’Église se dressa contre les erreurs du temps : le rationalisme, qui n’admettait que la raison et niait la foi ; le libéralisme, qui coupait la société de Dieu ; la réduction de la religion à une opinion privée. Souvent sur la défensive, elle condamna ces courants, le pape Pie IX dans le Syllabus de 1864, puis Pie X contre le modernisme au début du vingtième siècle, sans toujours parvenir à rejoindre le monde qu’elle mettait en garde. Au même moment, l’unité italienne enleva au pape les États pontificaux, ce territoire qu’il gouvernait depuis mille ans ; en 1870, il avait perdu tout pouvoir temporel.
Vatican I et l’autorité du pape
C’est au moment même où s’effondrait son royaume terrestre que fut affirmée son autorité spirituelle. Le premier concile du Vatican, réuni par le pape Pie IX en 1870, définit l’infaillibilité pontificale : quand le pape proclame solennellement, pour toute l’Église, une vérité de foi ou de morale, il est préservé de l’erreur par l’assistance de l’Esprit Saint. Dépouillé de ses terres, le pape parut alors plus clairement pour ce qu’il est : non un prince parmi les princes, mais le pasteur de l’Église universelle. La question romaine, ainsi ouverte, se régla en 1929, sous le pape Pie XI, par les accords du Latran, qui reconnurent au pape la pleine souveraineté sur le petit État de la Cité du Vatican, assurant son indépendance sans lui rendre un royaume terrestre.
Le même concile répondit aussi au rationalisme : dans la constitution Dei Filius, il affirma que Dieu peut être connu avec certitude par la seule lumière de la raison, et que la foi et la raison, venues du même Dieu, ne sauraient se contredire.
La question sociale
L’âge industriel jeta les ouvriers dans la misère et fit monter le socialisme. L’Église y répondit par un enseignement social. En 1891, le pape Léon XIII défendit la dignité et les droits des travailleurs, le juste salaire, la valeur du travail et de la propriété, mais aussi les devoirs des riches, contre le capitalisme sans frein comme contre la révolution socialiste. Ainsi commença la doctrine sociale de l’Église, qui n’a cessé depuis d’éclairer la vie des sociétés à la lumière de l’Évangile.
Cet enseignement, il le donna dans l’encyclique Rerum Novarum, « Des choses nouvelles », la première des grandes encycliques sociales.
Les martyrs du vingtième siècle
Le vingtième siècle, avec ses guerres totales et ses tyrannies athées, fit plus de martyrs qu’aucun autre avant lui. Le communisme et le nazisme persécutèrent l’Église à travers l’Europe, et d’innombrables chrétiens moururent pour leur foi. Parmi eux, Maximilien Kolbe, prêtre polonais, prit à Auschwitz la place d’un père de famille condamné à mourir ; Édith Stein, juive convertie devenue carmélite, y fut gazée. Le sang des martyrs coula de nouveau, au cœur même du siècle qui se croyait affranchi de Dieu.
Vatican II et l’Église d’aujourd’hui
Pour aller à la rencontre du monde moderne, l’Église réunit, à l’appel du pape Jean XXIII et sous la conduite de son successeur Paul VI, le deuxième concile du Vatican, de 1962 à 1965, le plus vaste de son histoire. Il ne voulut pas changer la foi, mais la présenter à nouveau : renouveler la liturgie, ouvrir un dialogue avec le monde, appeler tous les baptisés à la sainteté. Pendant ce temps, le centre de gravité du christianisme se déplaçait de l’Europe vers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, où l’Évangile se répandait encore. Ayant perdu sa chrétienté et son pouvoir terrestre, l’Église se retrouvait telle qu’elle était aux commencements : un corps spirituel et missionnaire, vivant dans le monde sans lui appartenir, portant le même Évangile à un âge nouveau.
Il reconnut aussi la liberté religieuse, le droit de tout homme d’être préservé de la contrainte en matière de foi, distinguant ce juste principe de l’indifférence religieuse que le Syllabus avait condamnée ; et il engagea l’Église dans la recherche de l’unité avec les chrétiens séparés. Après un siècle passé sur la défensive, l’Église parlait de nouveau au monde sans rien céder de la foi.